La musique au xixe siècle : le rayonnement du romantisme

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Les œuvres clés

  • 1808 : « Pastorale », Beethoven
  • 1824 : Neuvième Symphonie, Beethoven
  • 1816 : Le Barbier de Séville, Rossini
  • 1819 : Quintette pour piano et cordes, Schubert
  • 1821 : Der Freischütz, Weber
  • 1825 : Guillaume Tell, Rossini
  • 1826 : La Jeune fille et la Mort, Schubert
  • 1830 : Symphonie fantastique, Berlioz
  • 1840 : Nocturne opus 37, Chopin
  • 1842 : Nabucco, Verdi
  • 1845 : Concerto pour piano, Schumann
  • 1870 : La Walkyrie, Wagner
  • 1871 : Aïda, Verdi
  • 1876 : Tétralogie, Wagner (jouée à Bayreuth)
  • 1877 : Jeux d'eau à la villa d'Este, Liszt
  • 1886 : Quatrième Symphonie, Brahms

La fiche

Au début du xixe siècle, avec les élans révolutionnaires et l'influence de la littérature allemande et française, se développe le romantisme en musique. La rigueur et la limpidité classiques laisseront peu à peu la place à un art plus empreint d'un lyrisme qui exprime la diversité des sensibilités personnelles. Dans cette mouvance, le compositeur acquiert un statut nouveau, plus ambitieux, qui le place, à l'instar du poète, entre la nature et les dieux.
Pour exprimer toutes les nuances des sentiments, ces nouveaux « poètes compositeurs » exploitent la richesse sonore du piano, tour à tour confident ou miroir des orages intérieurs de l'artiste, ou encore, expriment leurs engagements et leurs révoltes à travers de grandes œuvres opératiques et symphoniques.
Le romantisme s'épanouit notamment en Allemagne, mais son rayonnement est tel qu'il influence plus ou moins toute la scène musicale européenne du xixe siècle.
Le romantisme allemand
Les symphonies
• La sensibilité romantique s'épanouit dans la symphonie. Au début du siècle, l'orchestre romantique s'étoffe en accueillant le piccolo, le contrebasson, le cor anglais, la clarinette basse. Le nombre d'instruments à vent devient nettement supérieur à ce qu'il était alors dans une formation « classique ». Dès lors, la palette orchestrale, enrichie de couleurs nouvelles, permet au compositeur d'exprimer ses sentiments avec nuance.
• Le père de la symphonie romantique est à l'évidence Ludwig van Beethoven (1770-1827). Sa dernière œuvre symphonique, la Neuvième, avec chœurs, constitue une véritable innovation. Par sa puissance expressive, elle traduit bien l'engagement républicain du maître et son idéal d'égalité entre les hommes. D'ailleurs, sa Troisième Symphonie (1804) est d'abord dédicacée à Bonaparte le républicain, mais lorsque Napoléon se fait couronner empereur, le musicien raye rageusement sa dédicace : la symphonie s'appellera désormais « Héroïque ».
• Chez Brahms (1833-1897), la symphonie est plus rigoureuse, plus équilibrée et « classique » dans sa construction, mais les thèmes mélodiques dominants traduisent une nostalgie toute romantique.
Les opéras
• L'opéra romantique a son précurseur en la personne de Carl Maria von Weber (1786-1826). Cousin de Constance Weber, la femme de Mozart, il s'affirme rapidement comme un virtuose du piano. Son œuvre instrumentale est assez abondante, mais c'est l'un de ses opéras, le Freischütz, qui le consacre comme le père de l'opéra romantique.
Le livret est inspiré d'un conte populaire germanique mêlant de grands sentiments et du merveilleux, tandis que la musique, par son caractère grandiose, puise aux racines de l'imaginaire germanique, en évoquant les grands espaces de la forêt, les chutes d'eau et les cimes inaccessibles.
• Les romantiques se retrouvent complètement dans l'expression exaltée du sentiment de la nature ainsi que dans l'inspiration patriotique. Mais c'est assurément Wagner (1813-1883) qui porte à son apogée l'opéra allemand au xixe siècle. Passionné de théâtre (les tragédies grecques et Shakespeare), de littérature et de légendes, il est également bouleversé par les symphonies de Beethoven et par la beauté sonore de Mozart. Il apprécie également le théâtre lyrique italien. Enfin, il doit à Berlioz son sens de l'orchestration.
Ses opéras sont une synthèse de toutes ces influences maîtrisées, mais il va aussi innover en introduisant la ligne mélodique continue : les arias et les récitatifs disparaissent au profit d'un ensemble homogène et sans rupture. Pour évoquer un personnage ou un lieu, il développe également le procédé du leitmotiv. Enfin, il élargit la palette sonore de l'orchestre, en groupant les cuivres et en introduisant des instruments nouveaux comme le saxophone.
Grâce à lui et à la générosité de son protecteur Louis II de Bavière, un grand théâtre, à la mesure de la tétralogie qu'il est en train de composer, est édifié à Bayreuth. Cette tétralogie sera achevée et exécutée pour la première fois au cours de quatre soirées d'affilée. Cet événement traduit bien l'ambition démesurée à l'œuvre dans l'opéra wagnérien.
Ami du philosophe Nietzsche, ses œuvres, dans lesquelles sont présentes des grandes figures de la mythologie germanique (L'Or du Rhin, première partie de la Tétralogie, 1853), expriment la volonté de dépassement de l'homme dans un au-delà rédempteur.
Wagner incarne, sur le plan esthétique et historique, un carrefour entre la sensibilité romantique et une vision moderne, voire avant-gardiste, de la musique.
Sensibilité et mélancolie
• L'expression du moi romantique se traduit également par des œuvres plus intimistes. L'œuvre de Robert Schumann (1810-1856), à l'image de sa vie, est marquée par le tourment et les contrastes d'humeur. Ses partitions sont connues pour n'avoir jamais deux notes d'égale intensité, ce qui rend leur interprétation très difficile. Schumann est l'auteur de nombreux lieder (mot allemand qui signifie « chants »), dont des cycles bouleversants d'émotion comme L'Amour et la vie d'une femme et Les Amours du poète, inspirés par sa lutte pour la conquête de sa femme, Clara.
• La vie de Schubert (1797-1828) est plus banale et moins tourmentée, mais ce musicien s'imposera, malgré sa courte vie, par l'abondance et la qualité de ses lieder, composés sur des textes des plus grands poètes allemands – Goethe, Schiller, Heine.
Son lied La Truite connaît encore aujourd'hui un succès universel, et des cycles comme La Belle Meunière témoignent d'une sensibilité où affleure une subtile mélancolie, assez éloignée des emportements de Schumann.
Le romantisme en Italie et en France
L'opéra italien
• L'opéra du xixe siècle en Italie est dominé par les œuvres de Rossini (1792-1868). Ce compositeur précoce et travailleur est vite attiré par l'opéra, qui va occuper l'essentiel de sa carrière. Sa première œuvre lyrique, La Cambiale di matrimonio (La Lettre de change pour un mariage), représentée alors qu'il n'a que dix-huit ans, est déjà un succès. Jusqu'à quarante ans, il écrit deux opéras par an, dont beaucoup seront bientôt joués dans toute l'Europe.
Rossini incarne le passage de l'opéra classique à l'opéra romantique. Avec ses principales œuvres (Le Barbier de Séville, Guillaume Tell, etc.), il redonne à l'opéra ses lettres de noblesse en apportant une certaine fraîcheur. Il innove également en développant le procédé du crescendo musical, c'est-à-dire la reprise d'une ou deux phrases mélodiques auxquelles il ajoute à chaque fois de nouveaux instruments.
• L'opéra de la première moitié du xixe siècle est également marqué par le « bel canto romantique ». Dans ces pièces, la mélodie et le « beau chant » l'emportent sur la vraisemblance de l'action. Le public est attiré par la virtuosité et les prouesses vocales (vocalises, longues notes sostenuto, etc.).
• Mais la puissance dramatique de l'opéra atteindra sa perfection avec la figure de Giuseppe Verdi (1813-1901).
En 1842, il triomphe avec Nabucco, qui enthousiasme le public du grand théâtre italien de la Scala de Milan. Par cette œuvre dont la force est notamment exprimée par la présence des chœurs (dont le célèbre « chœur des esclaves »), Verdi conquiert la célébrité.
Comparable à son contemporain allemand Wagner, Verdi exprime à travers ses œuvres son engagement politique et social (il est partisan de l'unité italienne contre la domination autrichienne). Ses compositions sont jouées de son vivant dans toute l'Europe et même en Égypte : Aïda est écrit à l'occasion de l'inauguration de l'Opéra du Caire. Après lui, Puccini incarnera, avec les audaces harmoniques et orchestrales de La Bohème (1896), le tournant du xxe siècle.
Berlioz, l'exception romantique française
• La Révolution française, si elle a forgé dans les consciences européennes une certaine aspiration à l'engagement et à la révolte, a, sur le plan formel, quelque peu « bloqué » l'épanouissement d'une sensibilité romantique typiquement française. Le contexte révolutionnaire invite à une musique moins savante privilégiant la chanson, et des musiciens comme Lesueur (1760-1837) ou Boieldieu (1775-1834) restent à l'écart de la mouvance romantique.
• Une figure de taille fait exception : Hector Berlioz (1803-1869). Pendant son séjour à la Villa Médicis (il obtient le prix de Rome en 1830), il découvre Weber et Beethoven et s'imprègne de Shakespeare et de Goethe. Sa Symphonie fantastique, représentée pour la première fois juste avant son départ, enthousiasme le public, dont Liszt fait partie. Berlioz s'impose comme un grand théoricien et ouvre le genre symphonique à la modernité avec son Grand Traité d'orchestration et d'instrumentation modernes, rédigé au cours de son périple en Europe.
Cet humaniste ouvert à toutes les cultures est mieux compris de son temps à l'étranger qu'en France. La force de ses œuvres symphoniques et l'attention qu'il porte à tous les timbres en font le romantique français qui eut le plus d'influence sur l'« esprit symphonique » moderne (les symphonistes russes de la fin du xixe siècle retiendront ses leçons d'orchestration).
L'Europe romantique à Paris
• Tardivement ouverte au fracas des œuvres de Berlioz, la France n'en a pas moins un rayonnement intellectuel et culturel qui attire à Paris des artistes et des musiciens de l'Europe entière. Chopin (1810-1849), né près de Varsovie en Pologne, arrive ainsi à Paris à vingt et un ans. Il est imprégné de l'esthétique romantique par une fréquentation assidue des cénacles artistiques réunissant Hugo, Berlioz ou le peintre Delacroix. C'est d'ailleurs avec la célèbre romancière George Sand qu'il a une relation amoureuse qui durera neuf ans, durant lesquels il déploie une intense créativité artistique et enchaîne les Nocturnes, Polonaises et autres Valses.
L'œuvre de Chopin est surtout pianistique. Il est l'un des premiers à exploiter toutes les ressources sonores de cet instrument encore récent et développe un langage musical personnel d'une grande richesse et d'une grande intensité émotionnelle, mêlant son inspiration aux rythmes de la musique populaire de son pays d'origine.
• Franz Liszt (1811-1886), quant à lui, est natif de Hongrie. Sa virtuosité précoce et exceptionnelle l'amène à se produire dans toute l'Europe, où il joue ses propres pièces dont l'exécution est difficile. Liszt fréquente les mêmes salons que Chopin, et c'est dans l'un d'entre eux qu'il rencontre la comtesse Marie d'Agoult, avec qui il aura trois enfants, et dont il se séparera en 1847. De la passion amoureuse au mysticisme, la musique de Franz Liszt est placée sous le signe de l'emportement.
Davantage encore que pour Chopin, l'inspiration musicale est indissociable de son instrument, le piano : « Mon piano […] c'est moi, c'est ma vie », écrira-t-il. De fait, son œuvre donne à l'instrument une dimension nouvelle, évoquant toutes les sonorités de l'orchestre, comme en témoignent ses transcriptions d'œuvres orchestrales.
Toutefois, certaines de ses œuvres, « trop » brillantes en ce qu'elles demandent une grande virtuosité, font oublier la richesse d'inspiration du compositeur, qui, à l'instar de Chopin, mêle le folklore de son pays natal, la Hongrie, à une sensibilité affirmée, dont les audaces annoncent les bouleversements musicaux du xxe siècle.

Zoom sur…

Baudelaire et Tannhaüser
Baudelaire ne fut pas seulement un grand poète, il s'avéra également être un critique d'art remarquable dans la finesse de ses analyses. En 1861, lorsque Richard Wagner vient représenter des fragments de son opéra Tannhaüser à Paris, Baudelaire rédige un long et vibrant éloge du compositeur d'outre-Rhin et décrit avec amusement les réactions conservatrices de ses compatriotes.
« Aussitôt que les affiches annoncèrent que Richard Wagner ferait entendre dans la salle des Italiens des fragments de ses compositions, un fait amusant se produisit, que nous avons déjà vu, et qui prouve le besoin instinctif, précipité, des Français, de prendre sur toute chose leur parti avant d'avoir délibéré ou examiné. Les uns annoncèrent des merveilles, et les autres se mirent à dénigrer à outrance des œuvres qu'ils n'avaient pas encore entendues. Encore aujourd'hui dure cette situation bouffonne, et l'on peut dire que jamais sujet inconnu ne fut tant discuté. Bref, les concerts de Wagner s'annonçaient comme une véritable bataille de doctrines, comme une de ces solennelles crises de l'art, une de ces mêlées où critiques, artistes et public ont coutume de jeter confusément toutes leurs passions ; crises heureuses qui dénotent la santé et la richesse dans la vie intellectuelle d'une nation, et que nous avions, pour ainsi dire, désapprises depuis les grands jours de Victor Hugo. J'emprunte les lignes suivantes au feuilleton de M. Berlioz (9 février 1860) : « Le foyer du Théâtre-Italien était curieux à observer le soir du premier concert. C'étaient des fureurs, des cris, des discussions qui semblaient toujours sur le point de dégénérer en voies de fait. » Sans la présence du souverain, le même scandale aurait pu se produire, il y a quelques jours, à l'Opéra, surtout avec un public plus vrai. Je me souviens d'avoir vu, à la fin d'une des répétitions générales, un des critiques parisiens accrédités, planté prétentieusement devant le bureau du contrôle, faisant face à la foule au point d'en gêner l'issue, et s'exerçant à rire comme un maniaque, comme un de ces infortunés qui, dans les maisons de santé, sont appelés des agités. Ce pauvre homme, croyant son visage connu de toute la foule, avait l'air de dire : « Voyez comme je ris, moi, le célèbre S… ! Ainsi ayez soin de conformer votre jugement au mien. » Dans le feuilleton auquel je faisais tout à l'heure allusion, M. Berlioz, qui montra cependant beaucoup moins de chaleur qu'on aurait pu en attendre de sa part, ajoutait : « Ce qui se débite alors de non-sens, d'absurdités et même de mensonges est vraiment prodigieux, et prouve avec évidence que, chez nous au moins, lorsqu'il s'agit d'apprécier une musique différente de celle qui court les rues, la passion, le parti pris prennent seuls la parole et empêchent le bon sens et le bon goût de parler. » Wagner avait été audacieux : le programme de son concert ne comprenait ni solos d'instruments, ni chansons, ni aucune des exhibitions si chères à un public amoureux des virtuoses et de leurs tours de force. Rien que des morceaux d'ensemble, chœurs ou symphonies. La lutte fut violente, il est vrai ; mais le public, étant abandonné à lui-même, prit feu à quelques-uns de ces irrésistibles morceaux dont la pensée était pour lui plus nettement exprimée, et la musique de Wagner triompha par sa propre force. L'ouverture de Tannhäuser, la marche pompeuse du deuxième acte, l'ouverture de Lohengrin particulièrement, la musique de noces et l'épithalame furent magnifiquement acclamés. Beaucoup de choses restaient obscures sans doute, mais les esprits impartiaux se disaient : « Puisque ces compositions sont faites pour la scène, il faut attendre ; les choses non suffisamment définies seront expliquées par la plastique. » En attendant, il restait avéré que, comme symphoniste, comme artiste traduisant par les mille combinaisons du son les tumultes de l'âme humaine, Richard Wagner était à la hauteur de ce qu'il y a de plus élevé, aussi grand, certes, que les plus grands. »
Baudelaire, Richard Wagner et Tannhaüser, 1861

Pour aller plus loin

À découvrir
  • Les tableaux de Caspar David Friedrich, par exemple Voyageur au-dessus de la mer de nuages (1817).
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