Juge aux affaires familiales (JAF)

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Le juge aux affaires familiales entre en scène dans le cadre de contentieux familiaux. Ce magistrat généraliste juge des affaires civiles ou pénales. Il se consacre aux questions de garde d'enfant, pension alimentaire, jugements de divorce, modification de la résidence des enfants, droit de visite et plus encore. Rencontre avec une profession à la croisée de différentes compétences, avec Delphine, JAF au tribunal de grande instance de Strasbourg, l'audience est ouverte !
Quel est le champ de compétence du JAF ?
Avant toute chose, je suis déléguée dans mes fonctions par le président du tribunal de grande instance. Mon quotidien est fait de procédures de divorce, de séparations de corps, mais surtout de tous les impacts que cela engendre. Je suis le pivot de ces affaires et du droit de la famille en général. Bien sûr, je n'agis pas seule. J'orchestre différents acteurs qui vont jouer un rôle fondamental dans chaque décision finale. Les audiences ont besoin d'être éclairées par des expertises de terrain, qu'elles soient sociales ou psychologiques. Je collabore donc quotidiennement avec des enquêteurs sociaux, des médiateurs, des psychologues, des juges pour enfant.
Comment et pourquoi saisir un JAF ?
Selon les matières, on s'adresse à moi, soit par requête déposée au greffe du tribunal de grande instance, soit par assignation. Souvent les personnes que l'on voit s'imaginent des grands procès, avec un public, un jury, un peu à l'américaine. Alors qu'en réalité, je travaille dans un tout petit bureau et les audiences sont très courtes. De temps à autre, je reçois même les parties sans avocat. Il est tout de même vivement conseillé d'en avoir un.
Comme je l'ai dit plus haut, je veille au droit de la famille. Je suis donc saisie pour tout ce qui concerne le couple et ce qui gravite autour. À savoir : la fixation et la révision des pensions alimentaires, la contribution à l'entretien et à l'éducation des enfants, la contribution aux charges du mariage ou du PACS(1). Je m'occupe de la protection des victimes, en cas de violences. Une de mes attributions concerne également le choix du prénom. Il ne doit pas nuire aux intérêts de l'enfant. Pour le moment, ça ne m'est jamais arrivé, donc inutile de me demander si j'ai laissé passer un cas comme celui du très médiatisé « Mégane Renaud » !
Il s'agit d'un métier éprouvant moralement ?
Je suis confrontée à toutes sortes de demandes. Bien sûr, je suis exposée à des situations dramatiques. Je vois défiler la société dans son ensemble, dans un contexte de crise. La conséquence à cela est que l'on est de plus en plus souvent sollicité dans l'urgence. L'exemple type, c'est lorsqu'un père ou une mère n'arrive plus à voir son enfant. Là, il faut aller très vite. Ce qui m'affecte le plus c'est évidemment tout ce qui touche à l'enfance. Dans le contexte actuel, de plus en plus d'enfants sont en danger. Les tensions, le quotidien assommant, la survie même, font que l'on ne communique plus entre parents, on s'agresse. Il faut s'en sortir, vite. Et bien souvent, c'est la progéniture qui est en première ligne. Je vois des enfants qui prennent des décisions importantes, doivent se débrouiller seuls. Des petits, oubliés, délaissés, happés par la délinquance et la spirale infernale qui va avec. Face à cela, trop souvent à mon goût, je mesure mon impuissance et les limites de mon champ de compétence. Donc oui, le métier est très éprouvant moralement.
Comment réagissez-vous avec un enfant ?
Je suis avant tout une mère de famille. Donc je pense que c'est d'abord par ce prisme que me voient les plus jeunes. Je les rassure. Ils savent qu'ils peuvent tout me dire. Ils comprennent que j'agis dans leur intérêt. En contrepartie, j'essaie d'être la plus transparente possible sur la situation qu'ils vivent, sur ce qu'il va se passer avec leurs deux parents, sur les ressorts de l'audience. J'essaie de préserver leur sécurité, leur santé psychique et physique ainsi que leur développement. Je m'efforce surtout de faire en sorte qu'ils ne soient pas instrumentalisés dans le conflit qui oppose les parents. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour qu'ils conservent leur place d'enfant et qu'ils ne soient pas victimes d'un conflit d'adultes dont ils devraient — théoriquement — rester plus protégés.
Qu'est-ce qui fait un bon juge selon vous ?
Un bon JAF est diplomate et conciliateur. Il connaît la nature humaine, il éprouve de l'indulgence envers elle. Il sait qu'il existe un peu d'espoir chez chaque être humain. Qu'ils ne sont ni tout noirs, ni tout blancs, même si parfois c'est très dur à admettre. Il s'efforce de trouver des solutions acceptables pour les parties. Cela, de manière neutre. Il sait prendre du recul face aux pressions qui peuvent être exercées sur lui. Sans se laisser influencer par la charge émotive dégagée par certaines situations familiales.
Il sait déléguer. C'est un point très important. Il ne peut pas tout contrôler et il doit se reposer sur les compétences de beaucoup d'acteurs. Comme il fait partie d'un rouage, il doit faire confiance, communiquer, décider, partager. Il faut également une grande rigueur et une bonne dose d'indépendance. Et bien sûr l'écoute, le dialogue et la disponibilité sont son lot quotidien.
Un mot sur la formation et les concours ?
Comme nous venons de le dire, il n'existe qu'une seule voie : l'ENM(2). Elle est accessible sur concours, aux titulaires d'un master 1 de Droit ou de Sciences Politiques. Je ne veux décourager personne, mais on parle d'une cinquantaine d'admis sur plus de 2 000 candidats. Mais pourquoi pas vous ? Le concours est réputé difficile donc, la quasi-totalité des reçus, mise sur une préparation dans un institut d'études judiciaires.
Une fois reçu, le candidat devient donc un « auditeur ». Il est rémunéré tout en suivant des cours théoriques et pratiques, via des stages. Le tout pendant 31 mois de formation, à Bordeaux. À la fin de cette formation, le magistrat devient JAF en fonction des places ouvertes et de son classement de sortie.
Une anecdote ?
J'ai reçu un couple pour une audience classique, accompagné de leurs avocats respectifs. Généralement, ces derniers disent à leur client de ne pas intervenir, sauf si je les invite à le faire. La jeune femme, visiblement très impressionnée par le fait de se retrouver face à un juge, ne me regardait pas du tout, elle évitait de croiser mon regard. Puis, très vite, elle a trouvé une solution encore plus accommodante : elle a fermé les yeux pendant tout l'entretien. Je n'ai pas pu contenir mon fou rire.
En savoir plus :
Dossier réalisé par la MAIF, juin 2013.
(1)Pacte civil de solidarité.
(2)École nationale de la magistrature.
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