Entre despotisme éclairé et révolutions, le monde au xviiie siècle

-----------------------------------------------

L'essentiel

Les idées nouvelles débattues par les philosophes des Lumières ne laissent aucun dirigeant occidental indifférent. Celles-ci ont nourri les revendications à l'origine de la Révolution française ; mais en Europe de l'Est, elles séduisent aussi, de façon paradoxale, ceux qui deviendront les « despotes éclairés ». Autoritaires, des monarques tels que Frédéric II de Prusse ou Catherine II de Russie engagent des réformes dans leurs royaumes afin qu'ils soient en conformité avec les idéaux progressistes des Lumières. Sur le continent américain, ces idées inspirent la révolte des colons contre les mesures arbitraires de Georges III. Le conflit débouche sur une guerre d'Indépendance dont les Américains sortent vainqueurs avec l'aide de la France. Les États-Unis d'Amérique se dotent d'une Constitution révolutionnaire dans le sens où elle reprend les principes de souveraineté populaire et de séparation des pouvoirs prônés par les philosophes des Lumières. Dans le domaine économique, les idées des physiocrates et des libéraux font leur chemin. Accompagnées d'innovations décisives (mécanisation, énergie nouvelle), elles transforment l'activité de production en Angleterre. Ce pays devient le berceau de la future révolution industrielle.
Chronologie indicative
  • 1713 : Avènement de Frédéric Guillaume de Prusse, le « roi sergent ».
  • 1740 : Avènement de Frédéric le Grand, le « roi philosophe ».
  • 1762 : Avènement de Catherine II de Russie.
  • 1769 : Machine à vapeur de James Watt.
  • 1772 : Premier partage de la Pologne.
  • 1776, 4 juillet : Déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique.
  • 1781 : Bataille de Yorktown.
  • 1785 : Métier à tisser de Cartwright.
  • 1787 : Constitution des États-Unis d'Amérique.
  • 1789 : En métallurgie, technique du puddlage de Henry Cort (procédé d'affinage de la fonte).

La fiche

La révolution des Lumières marque le xviiie siècle et inspire de nouvelles revendications ou comportements. En Europe, les princes absolus se veulent « éclairés » ; en Amérique, les colons engagent une révolution ; en Angleterre, les idées nouvelles jettent les bases de la révolution industrielle.
Le despotisme éclairé, paradoxe des Lumières
S'entourant de philosophes dont ils font leurs conseillers (Voltaire à la cour de Frédéric II ; Diderot auprès de Catherine II), les princes philosophes transforment leurs royaumes en puissances ambitieuses qui se disputent la suprématie internationale dans le cadre, souvent, de guerres d'un nouveau genre.
Des princes philosophes
• Les despotes éclairés sont des souverains absolus qui entendent mettre en œuvre les idées libérales et progressistes de leur temps. « Rien par le peuple, tout pour le peuple » est la formule qui résume l'ambition de ces princes dont le modèle est Frédéric II de Prusse, surnommé le « roi philosophe ». Catherine II de Russie, Charles III d'Espagne ou Joseph II d'Autriche sont les grandes figures de cette manière paternaliste de gouverner. Ils rivalisent de bonnes intentions (Frédéric II abolit la torture) mais ils peinent à accomplir les réformes libérales annoncées. En revanche, ils transforment leur administration et conduisent des politiques économiques rigoureuses, sources de prospérité. De grands États modernes développent leur puissance et se disputent le contrôle du continent.
Vers un nouvel équilibre européen en Europe de l'Est
• Sous l'impulsion de Frédéric Guillaume, le « roi sergent », la Prusse s'affirme comme un État militaire bâti autour de l'armée. Il lègue à son héritier la meilleure armée européenne. Frédéric le Grand utilise celle-ci pour donner à la Prusse une place dans l'équilibre délicat des puissances européennes. La guerre de Succession d'Autriche (1740-1748) lui permet d'annexer la Silésie ; jusqu'à la fin du siècle, Prusse et Autriche se disputent la domination des États allemands. Mais c'est la Pologne qui fait surtout les frais de la recomposition politique du continent. Par trois fois (en 1772, 1793 et 1795), elle subit les assauts de ses voisins qui se partagent son territoire et finissent par l'engloutir.
Des empereurs chinois éclairés ?
• Sous l'autorité des Quing, la Chine connaît aussi une période de prospérité. La conquête du Tibet et du Xinjiang lui donne sa plus grande expansion. Avec 200 millions d'habitants, elle forme l'État le plus peuplé au monde. À l'instar des despotes éclairés d'Europe, Kangxi affirme son autorité tout en manifestant l'intérêt qu'il porte à ses sujets. Grand amateur d'art, son petit-fils Qianlong est comparé à Louis XIV par les missionnaires jésuites qu'il se choisit pour conseillers.
De nouveaux types de guerres
• À l'ouest de l'Europe, les nations mieux fixées dans leurs frontières se livrent à des guerres d'un nouveau genre. La France et l'Angleterre s'affrontent dans des guerres coloniales (1754-1763), rivalité qui se prolonge dans le cadre de la guerre d'Indépendance américaine. Par le traité de Paris, l'Angleterre s'empare du Canada, de la Louisiane et du Sénégal aux dépens des Français ; elle prend la Floride à l'Espagne. L'Amérique du Nord sera anglo-saxonne.
• La Révolution française établit des liens nouveaux entre les peuples et l'État. Le patriotisme anime désormais les armées qui changent leurs méthodes d'action. Les guerres de la fin du siècle sont désormais des opérations nationales (guerres de la révolution, campagne d'Italie ou d'Égypte). La guerre d'Indépendance américaine illustre les mutations en cours.
La naissance d'une puissance : les États-Unis
Mêlant revendications politiques et soucis économiques inspirés des théories libérales (Adam Smith), les colons américains se lancent dans une guerre « patriotique » contre la couronne d'Angleterre.
La révolte des Américains
• Entre le gouvernement de Londres et les colons anglais d'Amérique les tensions se multiplient durant la seconde moitié du xviiie siècle : l'interdiction de s'établir à l'ouest des Appalaches, les entraves au commerce des colonies pour leur propre compte ou la loi du timbre sur les journaux (1765) exaspèrent les Américains. Endetté par ses guerres, le gouvernement anglais impose de nouvelles taxes. « Pas de taxation sans représentation » revendiquent alors les colons. En 1773, la crise éclate à Boston quand Londres décide d'imposer le monopole de la compagnie des Indes orientales sur la vente du thé. Pour mater la révolte, Georges III envoie son armée.
La guerre d'Indépendance
• Le conflit dégénère en guerre (1775). Les positions se durcissent et le 4 juillet 1776, les représentants des colons votent une Déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique. Malgré des succès prometteurs (victoire de Saratoga en 1777), George Washington (général en chef des insurgés) manque de moyens. Benjamin Franklin obtient un soutien de la France qui lui envoie un corps expéditionnaire commandé par Rochambeau. La victoire de Yorktown (1781) contraint les Anglais à reconnaître l'indépendance des treize colonies américaines (1783).
La Révolution américaine
• Les différents États se dotent d'institutions propres, mais en 1787, ils s'associent dans le cadre d'une Constitution commune qui établit un système fédéral. Fondée sur les principes d'égalité des droits et de liberté, la nouvelle République s'organise sur la base de la séparation stricte des pouvoirs. Le suffrage n'est pas universel et l'esclavage perdure ; mais pour la première fois une nation s'établit en s'appuyant sur les idéaux des Lumières. C'est une révolution que n'imite pas encore l'Amérique espagnole. Celle-ci reste dans la dépendance de Madrid.
Amorce de la révolution industrielle et suite de l'expansion européenne
Les découvertes amorcées par la révolution humaniste du xvie siècle trouvent leur applications techniques et, stimulée par les principes du laisser-faire, une nouvelle race d'entrepreneurs crée les conditions de la révolution industrielle.
Des inventions décisives
• Les innovations techniques dotent l'Europe de moyens d'améliorer la productivité économique. La mécanisation permet de travailler plus vite à moindre coût. La première étape est franchie dans le secteur textile avec l'invention de la navette volante de John Kay en 1733. La machine à filer d'Hargreaves (1767) puis le métier à tisser de Cartwright (1785) améliorent encore les rendements. La machine à vapeur de James Watt offre une nouvelle source d'énergie plus souple et régulière que l'énergie d'origine hydraulique ou éolienne. La technique du puddlage accroît la production de fer et d'acier, métaux plus résistants que la fonte.
La révolution industrielle en Angleterre
• Dans le domaine agricole, l'Angleterre voit se constituer de grandes exploitations (mouvement dit des enclosures) où la production est rationalisée pour répondre aux besoins croissants d'une population en augmentation. La transition démographique qui s'amorce dans ce pays dès le milieu du xviiie siècle crée un marché intérieur favorable à l'industrialisation. Fondée sur le textile, la sidérurgie et la construction mécanique, secteurs qui entraînent le reste de l'économie, la révolution industrielle commence à transformer la société anglaise à partir de 1770. Londres devient le centre d'un réseau commercial complexe ; tirée par les exportations, la croissance de la production s'accélère. Mais cette production industrielle reste encore dispersée en milieu rural. Pour désigner cette période où l'industrie se développe à petite échelle, on parle de « proto-industrialisation ».
Nouvelle organisation économique en gestation
• L'accroissement des bénéfices permet l'accumulation du capital par les marchands-fabricants qui peuvent ainsi réaliser de nouveaux investissements et développer leurs affaires en produisant pour des marchés toujours plus étendus et lointains. Un nouveau type d'entrepreneurs (Matthew Boulton, associé de James Watt, par exemple, ou la famille des métallurgistes Darby) voit le jour. Ceux-ci se spécialisent et concentrent leurs activités de production dans des ateliers qui forment les premières usines. Le capitalisme industriel se met ainsi en place dans un climat de libéralisme économique.
Entre le « despotisme éclairé » fondateur de grandes puissances modernes et les révolutions politiques ou techniques, le xviiie siècle apparaît comme un tournant dans l'histoire moderne.

Zoom sur…

James Watt
Ingénieur britannique (1736-1819), il améliore la machine à vapeur que Denis Papin avait mise au point en 1690. Pour augmenter son efficacité, il crée la chambre de condensation et permet à la vapeur d'exercer sa pression sur chacune des faces d'un piston, successivement. Sa machine devient la principale source d'énergie de la révolution industrielle et la cause du développement de l'industrie d'extraction du charbon qui sert de combustible. Son nom sert à désigner l'unité de mesure de la puissance vapeur.
La transition démographique
Elle est définie comme la période au cours de laquelle la mortalité diminue (grâce au progrès de l'hygiène en général) alors que la natalité se maintient, provoquant une augmentation rapide de la population. Elle s'achève quand la natalité se ralentit à son tour pour s'ajuster aux nouvelles conditions de la démographie.

Pour aller plus loin

À voir
  • The Patriot, le chemin de la liberté, R. Emmerich, 2000.
Repères bibliographiques
  • A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835-1840.
  • F. Bluche, Le Despotisme éclairé, Hachette, coll. « Pluriel », 2000.
  • P. Mantoux, La Révolution industrielle au xviiie siècle, essai sur le commencement de la grande industrie moderne en Angleterre, Génin, 1959.
  • R. Marx, La Révolution industrielle en Grande-Bretagne, Armand Colin, 1992.
  • A. Zysberg, La Monarchie des Lumières (1775-1786), Le Seuil, 2002.
------------------------------------------------------------
copyright © 2006-2018, rue des écoles