Georg Wilhelm Friedrich Hegel

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Vie, œuvre et concepts fondamentaux

La vie
Georg Wilhelm Friedrich Hegel naît dans le milieu de cette petite bourgeoisie allemande qui a tant de mal à exister dans une société de part en part verrouillée par la noblesse. Il fait ses études au séminaire protestant de Tübingen, où il partage sa chambre avec Hölderlin et Schelling ; il devient ensuite précepteur pour gagner sa vie. Nommé enfin professeur privé à Iéna en 1801, il y demeure jusqu'à ce que l'occupation napoléonienne l'en chasse (1807) et devient directeur du lycée de Nuremberg (1808). Il occupe cette fonction jusqu'en 1816, date à laquelle il renoue avec l'enseignement universitaire, en étant nommé à Heidelberg. Deux ans plus tard, il occupe la prestigieuse chaire de Fichte à l'université de Berlin et devient l'un des penseurs les plus célèbres de son temps. En 1831, il est fauché en pleine gloire par une épidémie de choléra.
L'œuvre
L'œuvre de Hegel est considérable, notamment parce qu'il a été vite entouré de disciples qui ont publié une grande partie de ses cours après sa mort. Son premier ouvrage majeur date de 1801 : c'est La Différence entre les systèmes de Fichte et de Schelling, où commence à s'élaborer sa pensée dialectique. Six ans plus tard, c'est la parution de la Phénoménologie de l'esprit, dans laquelle Hegel entend montrer comment la conscience, par un long et douloureux cheminement, quitte ses représentations naturelles pour parvenir à une conscience toujours plus claire d'elle-même, c'est-à-dire devient esprit. En 1812 et 1816 est éditée la Science de la logique, qui sera reprise (sous une forme abrégée) dans son Encyclopédie des sciences philosophiques (1817, 1827 et 1830), où il entend opérer la synthèse de tous les systèmes philosophiques qui se sont succédé dans l'histoire. Deux autres ouvrages doivent encore retenir notre attention : les Principes de la philosophie du droit (1821), où Hegel renvoie dos à dos réactionnaires et progressistes, pour plaider en faveur d'une monarchie constitutionnelle moderne ; c'est son analyse de l'État qui l'amène à poser l'identité du réel et du rationnel. Ajoutons enfin son Esthétique, qui n'est en fait pas un livre de Hegel, mais un recueil de cours collectés et publiés après sa mort par ses disciples.
Les concepts fondamentaux
L'entendement et la raison : l'entendement est pour Hegel la faculté qui distingue, sépare et absolutise en termes d'opposition ce qu'il a séparé (ceci n'est pas cela). En tant qu'il est impuissant à dépasser la contradiction qu'il a posée, l'entendement n'est pas dialectique ; c'est en ceci qu'il se distingue de la raison dialectique, laquelle n'est pas qu'une faculté humaine, mais un principe divin immanent aux choses.
Le concept : il n'est pas une idée générale et abstraite formée par l'entendement (Hegel parle en ce cas de représentation). Le concept est bien plutôt le mouvement par lequel l'universel se nie pour devenir particulier : le concept est alors un universel concret (par opposition à l'universalité abstraite de la représentation).
L'idée : ce n'est pas un « état de conscience », et l'idée n'est pas plus une « représentation subjective » que le concept. L'idée est bien plutôt la forme supérieure de l'esprit, c'est-à-dire l'unité du concept et de l'existence.
La dialectique : c'est « l'identité de l'identité et de la non-identité ». Alors que l'entendement demeure prisonnier des oppositions qu'il pense et du principe de contradiction, la raison est dialectique : d'un seul et même mouvement, elle identifie les différences et différencie les identités. La dialectique est donc le procès ou mouvement par lequel se réalise l'Absolu.
L'esprit : c'est le terme du cheminement de la conscience. Lorsqu'elle a abandonné toutes ses représentations erronées, la conscience naturelle ou âme se spiritualise et devient esprit, parce qu'elle a une pleine conscience de soi.
L'absolu : c'est ce qui, en soi-même, possède sa raison d'être ; c'est donc le terme du processus par lequel le concept s'identifie à l'existence : l'absolu est ce qui est en et par soi.

Pensée philosophique

Logique
La doctrine de l'être
C'est la première partie de la logique, cette « science de l'idée pure, c'est-à-dire de l'idée dans l'élément abstrait de la pensée ». Elle a pour but de dépasser par le devenir la contradiction entre être et non-être. Le devenir est alors l'identité de l'identité (l'être) et de la non-identité (non-être). En tant que pur, l'être en effet est parfaitement indéterminé (l'être n'est pas ceci ou cela) : l'être n'est rien de déterminé, et partant est néant. Pour dire sa propre signification, l'être devient néant, et le néant vient de la manière dont l'être se dit. Ainsi, le néant est et ne peut se dire sans faire référence à l'être. Par conséquent, la vérité est résultat : la vérité de l'être ne peut se dire indépendamment du néant, de même que la vérité du néant. La vraie pensée ne peut alors que dire le mouvement d'engendrement réciproque d'être et de néant : la séparation abstraite est intenable, car être et néant s'appellent pour leur dépassement dans une négation déterminée, qui est le devenir.
La doctrine de l'essence
La doctrine de l'essence constitue la seconde partie de la logique. Il s'agit de savoir comment penser le rapport entre identité et différence. Ce que va montrer Hegel, c'est que l'identité n'est jamais séparable de son contraire : en ceci précisément qu'elle est identique à elle-même, une chose diffère toujours en même temps de tout ce qu'elle n'est pas. Ceci permet de comprendre la relation qui unit entre eux les concepts fondamentaux de la logique : aucun n'est vrai indépendamment de son opposé, en sorte que l'opposition est toujours constitutive et que la vérité doit toujours être comprise comme l'union des opposés. Cela implique alors, nous dit Hegel, que le principe de contradiction n'est pas plus un principe de la logique qu'un principe de l'être : lorsqu'elle a pensé la validité absolue du principe de contradiction, la philosophie est en fait demeurée prisonnière de l'entendement, qui ne peut penser l'unité de ce qu'il oppose. Mais ce que révèle la raison, c'est qu'un opposé n'est lui-même qu'en n'étant pas l'autre : dire que A est A signifie du même coup que A n'est pas pensable sans non-A, que donc A est lui-même et simultanément l'autre, bref, que « A est non-A ».
Philosophie de la nature et philosophie de l'esprit
L'idée, la nature et l'esprit
La philosophie de la nature succède à la logique dans le système de Hegel. La nature, c'est l'idée qui chute hors d'elle-même et qui s'aliène dans la matière. Avec l'être conscient qu'est l'homme, apparaît l'esprit : avec l'esprit, l'idée « revient en soi ». La nature est donc l'autre de l'esprit qui seul est vraiment réel. Si la nature comme matière est le négatif de l'esprit, l'esprit lui-même supprime cette négativité en la reconnaissant comme idée. Ainsi, par exemple, la forme de la nature, c'est l'espace : le temps naturel n'est qu'une simple répétition cyclique, et la vraie temporalité, à savoir l'aventure historique, n'apparaîtra qu'avec l'esprit.
La philosophie de l'esprit
La nature est rationnelle en soi, mais pas pour soi, puisqu'elle ne s'apparaît pas à elle-même comme idée. Pour que l'idée revienne à soi, il faut que l'esprit apparaisse et pense la rationalité de la nature ; c'est à ce moment seulement que l'idée existe en et pour soi : au cours de l'histoire (qui est toujours histoire de l'esprit : il n'y a pas d'histoire naturelle, parce que la nature ne connaît que la répétition sous des lois identiques) l'esprit devient graduellement de plus en plus conscient de lui-même, jusqu'à se poser comme absolu.
Les trois moments de la philosophie de l'esprit
L'esprit subjectif
L'esprit subjectif traite de l'homme en tant qu'individu ; ce moment précède donc la considération de l'esprit objectif, c'est-à-dire l'homme dans son rapport aux autres et en tant que membre d'une totalité historique (un peuple, un État etc.). C'est la Phénoménologie de l'esprit qui traite particulièrement du moment subjectif de la vie de l'esprit, qui est toujours un moment abstrait (car l'individu n'est qu'une abstraction : l'être concret existe toujours dans une communauté) : il s'y agit de montrer comment la conscience se débarrasse peu à peu de ses illusions naturelles pour parvenir à une conscience d'elle-même de plus en plus claire.
Ce long cheminement qui va de la conscience naturelle à l'esprit nous fait comprendre ce qu'« esprit » veut dire : alors que la matière est immédiatement, qu'elle est comme « être-posé », l'esprit quant à lui est l'acte de se poser dans l'existence, c'est-à-dire comme être médiat et pour soi. La pierre « est », mais elle est immédiatement ; l'homme seul est médiatement, c'est-à-dire a conscience d'exister, est quelque chose à ses propres yeux. Seulement, je ne peux jamais avoir directement conscience de moi : toute conscience de soi est médiate, il me faut passer par la médiation de l'altérité pour prendre conscience de ma propre subjectivité (comme il me faut passer par une image dans un miroir pour contempler mon propre visage).
L'esprit objectif
Ce sont principalement les Principes de la philosophie du droit qui traitent du moment objectif. L'État de droit est en effet la réalisation de la liberté qui se met à exister concrètement dans des institutions juridiques et politiques. Il s'agit donc de passer progressivement du droit privé ou abstrait, par exemple le droit régissant la propriété (où la volonté n'existe qu'immédiatement, parce qu'elle est entièrement tournée vers les choses) à la moralité subjective (où la volonté se détourne des choses pour se retourner sur elle-même : c'est l'apparition du sujet moral qui se demande ce qu'il doit faire) ; puis à la moralité objective et concrète, où la volonté libre existe en et pour soi (c'est la morale qui se déploie au sein des institutions régissant la vie concrète des individus pris dans une société) ; et enfin à l'État politique, qui réalise la liberté des individus.
Avec l'esprit apparaît l'histoire : l'histoire, c'est l'histoire de la rivalité entre les différents esprits des peuples. Quand, dans une guerre, un peuple disparaît, c'est-à-dire quand ses institutions sont détruites et remplacées par celles du vainqueur, c'est qu'une conception plus élevée du droit a triomphé d'une autre : comme le dit Hegel, l'histoire est le tribunal de l'idée. L'histoire des peuples est donc celle d'un avènement progressif de la rationalité, et les passions des individus servent sans qu'ils le sachent à réaliser l'Idée.
L'esprit absolu
Au-delà de l'esprit objectif, il y a l'esprit absolu (l'art, la religion, la philosophie). L'esprit est absolu quand il est devenu conscient de lui-même, en et pour soi. Art, religion et science sont les trois moments de la prise de conscience de soi de l'idée. C'est dans l'art d'abord que s'affirme pour la première fois un besoin purement spirituel (l'art n'est utile à l'homme qu'en tant qu'esprit) ; puis est venue la religion, qui s'accomplit dans la religion révélée (où l'homme possède par la révélation le savoir de Dieu) et chrétienne (où Dieu s'est fait homme et n'ignore rien de la condition humaine) : le christianisme réconcilie l'homme et Dieu. L'esprit absolu s'achève enfin dans la science, c'est-à-dire la philosophie : ce que montre Hegel dans L'Encyclopédie des sciences philosophiques, c'est que chaque philosophie du passé a contenu, à l'état de trace ou de germe, une part de vérité qui s'est pleinement développée dans son propre système.

Zoom sur…

La dialectique du maître et de l'esclave
C'est un des passages les plus célèbres de la Phénoménologie de l'esprit (par exemple, l'un des films de J. Losey, The servant, en est directement inspiré), mais sa signification est souvent mal comprise. Il s'agit dans ce texte de comprendre le passage de la conscience à la conscience de soi et le rôle qu'y joue le désir comme négativité.
L'homme consomme d'autres êtres vivants pour se nourrir. Cette négation pratique permet à la conscience de parvenir à la certitude d'elle-même : l'homme y devient un être pour soi. Mais la certitude purement subjective d'être n'est pas encore la vérité : ce qui distingue le fou qui se prend pour Napoléon et Napoléon lui-même, c'est que personne ne vient confirmer la certitude subjective du fou. Il faut donc impérativement que la conscience de soi soit reconnue comme telle par une autre conscience de soi, et voilà le thème de la lutte pour la reconnaissance, lutte dont la mort est le risque et la liberté, l'enjeu.
Chacun veut être reconnu par l'autre pour ce qu'il veut être, à savoir un individu conscient et libre. Or, il n'y a aucune raison pour qu'autrui me donne ce que je recherche, parce que si j'obtiens satisfaction, je n'aurai plus rien à lui demander et donc plus aucun motif de le satisfaire à son tour. Le premier qui reconnaît à l'autre la liberté lui a donné tout ce qu'il désirait ; loin de lui reconnaître la liberté en retour, alors, celui qui a été reconnu asservit celui qui l'a reconnu comme un individu libre, c'est-à-dire le prive de sa liberté et en fait son esclave. On peut songer au statut de l'esclave grec : celui qui sur le champ de bataille a renoncé à se battre parce qu'il avait peur de mourir, celui-là aura la vie sauve s'il dépose les armes, mais il deviendra l'esclave de son triomphateur. Celui qui a préféré mourir que perdre la liberté remporte donc le combat et asservit l'autre : il exerce alors sa domination et fait du vaincu l'instrument de sa satisfaction (premier moment).
Le vaincu devient esclave, c'est-à-dire une force de travail mise au service du vainqueur : mais dans sa servitude, il apprend à travailler et à renoncer à ses désirs, puisqu'il ne peut plus les satisfaire (second moment).
Ici, la situation s'inverse : le maître, habitué à voir le moindre de ses désirs satisfaits sans avoir rien à faire, se révèle être l'esclave de son esclave ; et l'esclave, parce qu'il a dans la douleur appris à se rendre maître de la nature hors de lui par le travail et en lui par la maîtrise des désirs, s'avère être véritablement libre (troisième moment).
Deux conclusions, alors. Mon humanité ne m'est pas donnée à la naissance : elle ne m'est accordée que si autrui me la reconnaît, et cette reconnaissance n'est pas simplement révélatrice, mais bel et bien constitutive. Cependant, au moment même où le maître refuse de reconnaître l'humanité du vaincu et en fait son esclave, c'est lui qui se montre inhumain : au terme du processus, c'est l'esclave alors qui accèdera à la liberté véritable.
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