Thomas Hobbes

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Vie, œuvre et concepts fondamentaux

La vie
Né le 5 avril 1588, fils d'un vicaire de Westport, Hobbes apprend très tôt le latin et le grec et étudie à l'université d'Oxford. En 1608, il devient le précepteur du fils aîné de Lord Cavendish (le futur comte de Devonshire) ; son élève a deux ans de moins que lui ! Il l'accompagne en France, en Allemagne et en Italie (1608-1610) et reste précepteur jusqu'à sa mort, en 1679. Hobbes fera dans le cadre de cette fonction plusieurs séjours en France (de 1629 à 1631, puis de 1634 à 1636). Il fréquente à Paris le père Mersenne qui peut être considéré comme un point de convergence de tous les savants de l'époque, et avec lequel Descartes entretient une correspondance suivie. Hobbes ira également à Florence rendre visite à Galilée. Les rapports qu'il a entretenus avec les milieux culturels cartésiens et galiléens (en Angleterre auprès des Cavendish comme à Paris) ont eu une importance décisive pour sa formation intellectuelle.
En 1640, se croyant menacé à cause de ses convictions royalistes, Hobbes s'exile en France où il résidera jusqu'à la restauration de Charles II sur le trône d'Angleterre, en 1651 (cela dit, Hobbes était en fait plutôt un défenseur de la souveraineté absolue qu'un véritable partisan des Stuarts). Après son retour en Angleterre et jusqu'à sa mort le 4 décembre 1679, la vie de Hobbes sera agitée de nombreuses polémiques avec des théologiens, des savants (essentiellement le mathématicien John Wallis et le physicien Robert Boyle) et des hommes politiques ; Hobbes sera en particulier accusé d'athéisme et d'hérésie.
L'œuvre
Sa première publication est une traduction de la Guerre du Péloponnèse de Thucydide en 1628. En 1640, Hobbes compose The Elements of Law natural and politic (Éléments du droit naturel et politique). L'ouvrage a d'abord circulé comme manuscrit inédit et peut être considéré comme une première forme de son système philosophique et politique. Deux fragments en parurent en 1650 (De la nature humaine et De corpore politico) contre la volonté de l'auteur (mais ce n'est qu'en 1889 que cet ouvrage sera connu dans son ensemble).
On trouve l'exposé achevé et systématique de la pensée de Hobbes dans les Elementa philosophiæ. Cet ouvrage comprend trois parties : De corpore (Du corps, 1655, qui contient sa philosophie de la nature), De homine (De l'homme, 1658, partie incomplète) et De cive (Du citoyen, que Hobbes fait paraître à Paris en 1642, bien avant les deux premières parties). C'est, semble-t-il, des difficultés de rédaction et la situation politique qui ont contraint Hobbes à modifier l'ordre logique de l'œuvre dans sa publication. Le De cive, qui paraît au début de la révolution anglaise, permet à Hobbes de dénoncer le conflit opposant le Parlement au roi. La solution aux guerres civiles qui secouent l'Angleterre consisterait selon lui à faire du pouvoir religieux une fonction du gouvernement.
Son œuvre politique trouvera son achèvement avec la publication du Léviathan, en 1651, dont le titre désigne le pouvoir gigantesque que doit avoir l'État. L'ouvrage fit aussitôt scandale : les théologiens et universitaires de la Royal Society ne cesseront dès lors de s'en prendre à Hobbes. Citons enfin tout particulièrement les Objections aux Méditations de Descartes (1641), ainsi que le Dialogue entre un philosophe et un légiste des common laws d'Angleterre et un dialogue sur la guerre civile anglaise intitulé le Behemoth, tous deux œuvres posthumes.
Les concepts fondamentaux
État de nature (status naturalis) : état hypothétique des hommes vivant en dehors de tout État, sans pouvoir politique pour les tenir en respect. Les forces de chacun étant alors à peu près égales, et chacun étant animé d'un désir de puissance, cet état est décrit par Hobbes comme un état de « guerre de tous contre tous » que le contrat civil va faire cesser.
Droit naturel (jus naturale) : cette expression désigne la liberté dont nous jouissons naturellement, à savoir la liberté de faire ce que nous estimons être le plus approprié pour assurer notre conservation. Il y a en ce sens un droit naturel de tout homme sur toute chose qui s'étend aussi loin que sa force.
Loi de nature (lex naturalis) : c'est une règle de la raison qui nous interdit de nous nuire à nous-mêmes. Elle nous fait obligation de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour garantir notre préservation. C'est cette obligation qui va être à l'origine de l'état civil, la survie de chacun étant sans cesse compromise tant que dure l'état naturel de « guerre de tous contre tous ».
Contrat : les hommes, par la loi naturelle, sont contraints à passer entre eux des contrats, seul moyen pour eux d'instituer l'état de paix indispensable à la survie de chacun. C'est ainsi un contrat qui est au fondement de l'État, selon Hobbes. Son établissement ne découle donc pas d'une disposition naturelle à la sociabilité, mais est la conséquence artificielle des calculs d'une raison intéressée à sa propre survie. On pourra utilement opposer les termes du contrat hobbésien aux clauses du pacte de Rousseau.

Pensée philosophique

Le rationalisme hobbésien
Un nominalisme absolu
Ce qu'il y a de commun à la philosophie de la nature de Hobbes et à sa pensée politique, c'est une volonté de construction rationnelle entièrement déductive, de type mécaniste. Hobbes commence ainsi toujours par définir rigoureusement les termes dont il va se servir, pour ensuite en déduire les effets par le simple raisonnement. Si donc Hobbes est fondamentalement un philosophe empiriste (c'est-à-dire qui soutient que la science est tout entière dérivée de la sensation), il oppose pourtant aux connaissances empiriques une connaissance purement rationnelle qui trouve son fondement dans une doctrine du langage que l'on peut qualifier de nominalisme absolu.
En effet, selon Hobbes, les noms sont de pures conventions arbitraires, et le vrai et le faux ne sont rien d'autre que des critères internes à un système linguistique donné, qui ne dépendent pas d'une structure ontologique de la réalité. Il y a ainsi une autonomie de l'ordre du discours par rapport à l'être : est simplement requise la cohérence des déductions de la raison avec les premières définitions ou dénominations posées. La raison est en ce sens pour Hobbes un pur processus formel de connexions entre des noms, un « calcul des conséquences des dénominations générales » qui ont été convenues au départ arbitrairement entre les hommes.
La philosophie de la nature
Son hypothèse méthodologique de départ en physique est radicale et novatrice : imaginons l'anéantissement de l'univers tout entier, exception faite d'un seul homme. Celui-là aura toujours des idées issues de ses sensations antérieures et conservées par la mémoire, idées qu'il se représentera comme des choses extérieures à lui, auxquelles il donnera des noms et sur lesquelles il raisonnera et calculera. Que les choses existent ou non, il faut donc comprendre que ce qui compte, c'est uniquement nos « fantasmes » (nos représentations subjectives).
Mais même si la science est autonome dans son principe par rapport au réel, elle doit pourtant permettre de prévoir et de dominer les processus naturels effectifs. C'est alors en réduisant le réel à des corps et en en ramenant les déterminations et les transformations à une seule cause universelle, le mouvement (conçu sur un modèle mathématique), que Hobbes résout ce problème d'une médiation entre la pensée scientifique et l'action sur le réel. Remarquons que ce principe explicatif conduit Hobbes à construire toute une théorie mécanique de la perception et, plus généralement, des affections de l'esprit.
La politique
L'état de nature
C'est le même modèle de déduction rationnelle qui préside à la pensée politique de Hobbes. La politique comme « science du juste et de l'injuste » peut être déduite a priori, car elle dérive tout entière des principes premiers créés par les hommes que sont les lois et les contrats. On peut donc appliquer à l'État la méthode de Galilée : décomposition jusqu'aux éléments premiers, puis recomposition rationnelle en un système cohérent. L'application d'une telle méthode au domaine politique conduit à la distinction logique entre un état de nature et un état civil (distinction promise à un bel avenir en philosophie politique).
L'état de nature est compris à titre d'hypothèse logique comme une situation caractérisée par une relative égalité de force et un droit naturel illimité de chacun sur tout, ce qui ne peut que conduire à un état de guerre généralisé. On voit donc que Hobbes s'oppose ici frontalement à ceux qui font de l'homme un être naturellement sociable (on peut penser, par exemple, à Aristote) : non seulement le droit naturel ferait bien plutôt d'autrui un ennemi naturel pour moi, mais il y a à titre d'inclination générale de l'humanité « un désir perpétuel d'acquérir pouvoir après pouvoir » qui nous dresse naturellement les uns contre les autres.
Le contrat hobbésien
On voit donc que l'état de nature conduit à une situation sans issue : si j'ai un droit illimité sur toute chose, il en est de même pour autrui, et c'est alors la conservation même de chacun qui est mise en péril. Le désir de survivre, guidé par la raison, enseigne donc qu'il faut, pour notre conservation, chercher la paix autant qu'il est en nous (c'est la première loi naturelle). Mais, pour cela, il faut nécessairement cesser de vouloir exercer son droit naturel sur toutes choses et accepter la limitation de notre liberté : la loi de nature que découvre la raison porte donc les hommes à passer entre eux des contrats les privant d'une partie de leur liberté.
Mais si je dépose les armes, qu'est-ce qui me garantira qu'autrui en fera de même ? Une tierce instance est nécessaire, qui nous tienne l'un et l'autre en respect et garantisse l'abandon par chacun de ses droits au profit, précisément, de cet arbitre institué, chargé alors de garantir notre sécurité mutuelle. Tel est précisément le sens du pouvoir souverain de l'État : il doit, on le voit, inspirer la crainte et la terreur afin de contraindre chacun à respecter les termes des contrats qu'il passe et à renoncer ainsi à une liberté illimitée qu'il aura toujours spontanément tendance à préférer. Tous les hommes doivent donc transporter sur la personne du souverain tous leurs droits (à l'exception du droit à la vie, inaliénable), le souverain devenant alors si puissant qu'il peut faire trembler tous ceux qui voudraient rompre les liens institués de la concorde.
L'État « Léviathan »
Ce qui caractérise l'État hobbésien, c'est donc sa disproportion de puissance, ou encore son pouvoir absolu : qu'il s'agisse d'un roi ou d'une assemblée, le souverain a la puissance de contraindre, de punir, de décider de la guerre et de faire les lois, sans être lui-même soumis aux lois (il ne faut pas oublier que lui-même ne contracte pas). Il vient en tiers recueillir le pouvoir de se gouverner soi-même que chacun a abandonné et assurer ainsi ce pour quoi il a été créé : la sécurité et la conservation de la vie de chacun et de ses biens. L'État est alors le grand Léviathan, ce monstre biblique dont il est question dans le livre de Job ; Hobbes va jusqu'à le qualifier de « dieu artificiel ».
Insistons sur le fait que la raison de l'obéissance absolue à la loi du souverain ne tient pas au contenu de ce qu'il ordonne, mais à la forme du commandement, autrement dit au fait qu'il exprime la volonté du souverain. Hobbes ne reconnaît pas un critère de justice naturelle qui serait indépendant de l'État et au nom duquel l'individu pourrait critiquer les lois, car ce serait mettre en péril l'État lui-même. Est donc juste ce que la loi ordonne et rien d'autre ; ou encore : le souverain ne saurait par définition être injuste.
Tel est le rationalisme politique de Hobbes, auquel Rousseau s'opposera fermement dans le Contrat social : à ses yeux, le contrat hobbésien est un « pacte de soumission », comme tel illégitime. Il y a pour Rousseau une certaine idée du Juste transcendant tout État factuel et auquel les lois positives doivent se conformer pour être légitimes. Il faudra donc repenser les termes du contrat civil fondamental, de manière à ce que la liberté ne soit pas, comme chez Hobbes, sacrifiée à la sécurité.

Zoom sur…

Léviathan, chap. XVII « Des causes, de la génération et de la définition de la République »
« La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, apte à défendre les gens de l'attaque des étrangers, et des torts qu'ils pourraient se faire les uns aux autres, et ainsi à les protéger de telle sorte que par leur industrie et par les productions de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, c'est de confier tout leur pouvoir et toute leur force à un seul homme, ou à une seule assemblée, qui puisse réduire toutes leurs volontés, par la règle de la majorité, en une seule volonté. »

Dans ce chapitre capital, Hobbes nous fait assister à la « génération de ce grand Léviathan » qu'est l'État (ou République), seul à même d'assurer la protection de tous les individus contre les menaces constantes qu'ils représentent les uns pour les autres. La raison d'être du Léviathan est clairement énoncée : assurer sécurité et prospérité. Il doit donc inspirer crainte et effroi, afin de dissuader toute attaque, d'où qu'elle vienne (de l'intérieur comme de l'extérieur de l'État). Hobbes fera d'ailleurs remarquer que si l'efficacité du Léviathan vient à baisser, autrement dit s'il n'est plus assez puissant pour remplir ses fonctions, alors nul n'est plus tenu à rien, le contrat prend fin, et l'État est dissous.
Le contrat fondateur de l'État crée une unité réelle de tous en une personne (la personne de l'État), douée d'une volonté unique dont l'expression est la loi, volonté souveraine que chacun s'engage à reconnaître désormais comme sienne. La République est ainsi le résultat de ces contrats que chacun a passé avec chacun, où tous ont reconnu la tierce instance souveraine comme l'auteur de leurs actes, afin qu'elle use de la force de tous en vue de la paix et de la défense commune. Or, si ce contrat est illégitime aux yeux de Rousseau, c'est précisément parce que chacun y abandonne sa liberté en s'aliénant à une tierce instance : « On vit tranquille aussi dans les cachots ; en est-ce assez pour s'y trouver bien ? », demandera Rousseau dans le Contrat social (I, 4), visant implicitement la conception hobbésienne de l'État. Rousseau montrera que le seul moyen pour que chacun demeure parfaitement libre tout en vivant sous des lois communes à tous auxquelles il doit obéissance, c'est que la souveraineté revienne au peuple tout entier, dont chacun est membre, et non, comme dans le Léviathan, à « une personne ou une assemblée » qui viennent en tiers.
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