Søren Kierkegaard

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Vie, œuvre et concepts fondamentaux

La vie
La vie de Søren Kierkegaard est pauvre en événements extraordinaires ou tapageurs : il n'a pratiquement jamais quitté sa ville natale, a vécu fort bourgeoisement de ses rentes, a fini par renoncer et au mariage et à la carrière de pasteur, après moult tergiversations. Pourtant, peu auront eu une existence aussi intensément vécue. Kierkegaard naît le 5 mai 1813 dans une riche famille de Copenhague.
Son père, Michael Pedersen, homme très religieux qui souffrait d'avoir conçu son fils hors des liens du mariage, était convaincu d'avoir déchaîné la colère de Dieu et pensait qu'aucun de ses enfants ne vivrait plus vieux que le Christ ; on trouvera la trace de cette relation au péché dans certains des écrits de Kierkegaard, qui mélangent toujours (et de façon souvent inextricable) éléments biographiques et réflexion philosophique : c'est le thème paulinien de « l'épine dans la chair », qui sera particulièrement présent dans Crainte et tremblement et dans le Concept d'angoisse.
Devenu étudiant de théologie à Copenhague après des études secondaires fort médiocres, Kierkegaard prend ses distances avec le protestantisme : il fréquente les cafés et les milieux artistiques de la capitale, en particulier le poète Möller, avec qui il nouera des liens amicaux. Il s'engage politiquement contre la presse et les libéraux ; c'est à cause de ses attaques qu'il rencontre Heiberg, qui l'initie à la pensée hégélienne. Lorsque son père meurt en 1838, il reprend ses études de théologie et obtient son certificat le 3 juillet 1840.
C'est à cette même période qu'il fait la connaissance de Régine Olsen, fille d'un conseiller à la cour. Cette rencontre constitue le second trait saillant de sa biographie. Après quelques mois seulement de fiançailles, ils rompent leur promesse (1841) sans qu'on sache encore à présent pour quelle raison au juste (il est avéré qu'ils étaient profondément épris l'un de l'autre).
Après la rupture, Kierkegaard se jette dans le travail. Il avait déjà déposé sa thèse de doctorat le 16 juillet 1841 (le Concept d'ironie constamment rapporté à Socrate) ; il part à Berlin suivre les cours de Schelling (1841-1842), renonce à être pasteur et commence à publier ses ouvrages un an plus tard. Fâché avec son ami de jeunesse, Möller, dont l'influence s'en est allée croissant, il voit ses travaux ridiculisés par le journal satirique Le Corsaire (1845). Les attaques sont d'une violence telle que Kierkegaard préfère prendre la route de l'exil, et repart à Berlin (1846).
Un an plus tard, il apprend le mariage de Régine Olsen ; le mari de cette dernière lui interdit de lui écrire et même de lui adresser la parole. Kierkegaard va de plus en plus mal, écrit de moins en moins, prend ses distances avec « l'Église établie » et se retrouve à peu près totalement seul.
Au printemps 1855, Régine suit son mari, nommé aux Antilles ; brisé, Kierkegaard s'écroule au milieu de la rue un beau matin d'octobre ; on le conduit à l'hôpital. Il refuse qu'un pasteur lui accorde les derniers sacrements et meurt le 11 novembre, laissant un testament dans lequel il faisait de Régine Olsen sa légataire universelle.
L'œuvre
Outre le Concept d'ironie constamment rapporté à Socrate, sa thèse (1841), Kierkegaard a écrit sous son propre nom les Discours édifiants. Le reste de son œuvre est en grande partie pseudonymique. Ainsi, Ou bien… ou bien, retraçant l'alternative entre stade esthétique et stade éthique (1843) ; Crainte et tremblement (1843), publié sous le nom de Johannes de Silentio ; la même année, La répétition par Constantin Constantius ; puis ce furent les Miettes philosophiques (1844) avec Johannes Climacus pour auteur ; le Concept d'angoisse, écrit par Vigilius Haufniensis (« le veilleur de Copenhague ») ; puis L'école du christianisme (1850) ; au total, une quinzaine d'ouvrages. Il est à peu près impossible alors de parler d'un « système » kierkegaardien, même si l'on peut trouver quelques thèmes récurrents, et d'abord la critique de la philosophie hégélienne et de « l'Église établie » : chacune à sa façon amène l'apaisement et la réconciliation ; l'une et l'autre font oublier à l'individu esseulé qu'il est déchiré entre une alternative dont il ne peut sortir qu'en tombant dans le paradoxe, ce « saut dans la foi » qui seul permet d'échapper au désespoir.
Les concepts fondamentaux
L'existence : être, c'est rester identique à soi ; c'est pourquoi seul Dieu est. L'homme au contraire n'est jamais identique à lui-même : il existe au sens propre, il est jeté hors de lui-même (ex-sistere) vers son être. En tant qu'existant, le moi n'est jamais simplement l'exemplaire d'une espèce : il est toujours absolument singulier et constitue à chaque fois un commencement absolu.
L'angoisse : c'est un sentiment inséparable de notre nature spirituelle. Tout être spirituel a à se choisir ; c'est la possibilité du choix qui éveille le sentiment de l'angoisse : l'angoisse est toujours « angoisse devant la possibilité » de se perdre et de fauter, c'est-à-dire angoisse devant la liberté.
Le désespoir : l'homme est « le rapport d'un rapport » de corps et d'âme. Toujours en déséquilibre, toujours déchiré, il est cette synthèse douloureuse du temporel et de l'éternel : s'il désire la perfection, c'est justement parce qu'il est imparfait et qu'il le sait. Il y a alors deux genres de désespoir : désespérer de ce que je suis (c'est-à-dire ne pas vouloir être ce que je suis), et désespérer d'être soi-même (c'est-à-dire désespérer d'être un jour ce que je devrais être). Dans un cas je suis trop moi-même, dans l'autre je ne le suis pas assez. Dans un cas ce moi-même que je suis est un fait désespérant, dans l'autre c'est une tâche à accomplir, et je désespère d'y jamais parvenir par mes seules forces. Ce qui me sauvera du désespoir, cette « maladie mortelle », ce n'est pas l'espoir, c'est l'inespéré : le don de la foi.
Les trois stades (esthétique, éthique et religieux) : le stade esthétique est celui de la recherche du plaisir dans l'épanouissement du désir. Pour conjurer l'ennui qui le guette toujours, l'individu esthétique est affamé de nouveauté : c'est la figure de Don Juan. Le stade éthique se caractérise quant à lui par le sentiment intense du devoir, c'est-à-dire par la connaissance de l'alternative entre bien et mal (alternative qui ne se pose pas au stade esthétique). Enfin, le stade religieux, c'est celui du scandale, celui d'Abraham acceptant de sacrifier Isaac au mépris de toute éthique, celui de Pierre qui laisse là femme et enfant pour suivre le Christ.

Pensée philosophique

L'existence en question
Le refus du système
Hegel paraît à Kierkegaard l'exemple même d'un esprit qui veut dépasser la contradiction. En identifiant le réel et le rationnel, en montrant que la dialectique dépasse les contraires et que l'histoire s'achemine vers le triomphe de la totalité, Hegel a voulu montrer que la diversité n'était qu'apparente et la contradiction, provisoire. Voilà pour Kierkegaard qui rachète à bon compte la réalité pure et simple de l'existence, qu'il faut opposer à ce discours abstrait assimilant l'être et la pensée. L'existence en elle-même est déchirure, séparation, jamais identique à elle-même et bien incapable de tenir dans un système, aussi subtil soit-il. Peut-être l'histoire est-elle celle de l'avènement de l'esprit : mais qui consentirait à être le moment d'une telle histoire ? L'existence que pense Hegel… n'existe justement plus : il a dû la figer pour en faire un concept abstrait et général. Il faut opposer aux philosophies du système ce fait indépassable : la vérité, c'est la subjectivité. Il n'y a pas de vie en général : il n'y a de vie à chaque fois que singulière, et la seule question qui importe à cette vie toujours vécue à la première personne, c'est : que dois-je en faire, quelle est l'idée pour laquelle je veux vivre et mourir ?
L'Individu
C'est parce que l'existence est à chaque fois la mienne que Kierkegaard parle de l'Individu, non pas au sens du simple particulier (« l'individu lambda »), mais de l'esseulé : il n'y a pas d'homme en général, il y a moi qui suis un homme. En ce qui concerne l'existence, la prétention à l'objectivité est donc dénuée de signification : la seule vérité de l'individu existant, c'est celle qu'il est plutôt qu'il ne la sait, et qu'il est en agissant, c'est-à-dire en devenant ce qu'il estime devoir être.
Il n'y a donc pas de vérité de l'existence en général : la vérité de l'existence est aussi individuelle que celle-ci. Avant toute objectivation, avant toute abstraction, avant toute tentative de systématisation rationnelle, il y a ce fait premier d'une existence à chaque fois singulière, dont on ne peut jamais faire un système. C'est en ce sens qu'on a pu faire de Kierkegaard le fondateur de l'existentialisme ; c'est en tous les cas pour cette raison que des auteurs comme Heidegger ont pu s'intéresser à lui.
Les trois stades de l'existence
Le stade esthétique
L'esthétique est le stade de l'immédiat, et l'homme du stade esthétique, celui qui fait de la jouissance la seule finalité de l'existence. En cela, il est en deçà du bien et du mal, parce qu'il est incapable d'un choix éthique. L'alternative (le ou bien… ou bien fondateur de l'éthique), lui semble opposer deux termes égaux, en sorte que le choix fait place à l'indifférence. C'est la figure de Don Juan : marie-toi et tu le regretteras, ne te marie pas et tu le regretteras aussi. Stade de l'immédiateté, le stade esthétique est donc aussi celui de l'indécision où l'existence demeure finalement vide : refusant de choisir, Don Juan est tout et son contraire, c'est-à-dire qu'il n'est rien. Dans un genre de scepticisme ironique, il oppose à chaque possibilité la possibilité opposée et fait en sorte de n'avoir jamais à trancher. Mais cet art lui-même s'épuise et l'épuise : Don Juan aime toutes les femmes, c'est-à-dire n'en aime aucune, puisque son amour ne dure qu'un moment ; tout est fini au moment où tout commence, et tout ensuite recommence, puisque Don Juan espère satisfaire son désir infini par une accumulation infinie de choses finies.
Au fond de sa fuite éperdue dans l'instant, il y a cependant l'angoisse, laquelle est toujours angoisse de la possibilité, c'est-à-dire du choix. L'homme du stade esthétique peut donc franchir le pas décisif et se rendre compte qu'il passe de plaisir en plaisir sans jamais être satisfait ni étanché, parce qu'en fait il désire autre chose ; il peut aussi sombrer dans « l'hystérie de l'esprit », comme le montre la figure de Néron. Néron est angoissé par sa propre insatisfaction, une angoisse telle que même la jouissance ne l'efface pas ; et plus Néron refoule en lui toute dimension spirituelle en se vautrant dans le plaisir, plus l'angoisse l'étreint. Il n'y a bientôt même plus de plaisir, il n'y a plus que cette angoisse atroce, qui le dévore. De même qu'au pur, tout est pur, tout devient angoisse aux yeux de Néron ; il n'y a plus, au terme du processus, que l'angoisse qu'il ressent, et celle qu'il inspire pour oublier celle qu'il ressent.
Le stade éthique
Néron est voué à la folie, au malheur et au désespoir. Néron désespère de son insatiable désir : il croit que le désespoir a son siège hors de lui-même, que ce qui fait son malheur, c'est qu'il n'y a nul objet capable de le satisfaire (comme il n'y a nulle femme assez belle pour que Don Juan l'aime toujours). Le stade éthique commence lorsque ce désespoir se porte sur moi-même et non plus sur le monde.
Lorsque je désespère d'être trop ce que je suis et pas assez celui que je devrais être, lorsque je cherche à me choisir et donc que se pose à moi la question de l'alternative, alors je m'ouvre à la liberté et passe au stade éthique, le stade du choix et du devoir, dans lequel l'homme cherche à se libérer de la tyrannie de l'instant pour s'établir dans la durée.
C'est donc au stade éthique que l'homme échappe à la particularité pour réaliser le général : l'homme du stade éthique oppose au désir toujours singulier et toujours changeant le devoir général et partagé par tous, qui seul lui permet de donner une continuité à son existence. Cette éthique a donc ceci de stoïcien qu'elle fait le partage entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas : ce qui dépend de nous, c'est de bien user de notre volonté en voulant ce qui est comme il est.
De même que Don Juan figure le stade esthétique, de même le stade éthique reçoit sa figure en la personne d'Agamemnon : Agamemnon est un héros tragique qui accepte de sacrifier sa fille, Iphigénie, parce que la loi de la cité le lui ordonne ; il sacrifie donc le particulier au général. Ce sacrifice est admirable, parce qu'il est éthique : Agamemnon accepte son sort sans s'emporter et accomplit le rôle fixé par le destin.
Mais en accomplissant ainsi son devoir, en devenant un héros parce qu'il accepte d'être un homme ordinaire (c'est-à-dire parce qu'il refuse de faire exception à l'ordre et à la loi générale), Agamemnon n'est pas seul : il sacrifie la chair de sa chair, mais la cité dont il respecte les lois l'approuve et le soutient. Rien de tel avec Abraham : pour la communauté éthique, Abraham n'est qu'un meurtrier halluciné qui veut tuer son fils. En obéissant au commandement divin en effet, Abraham s'excepte du général et renonce à tout ce confort que l'obéissance aux lois procure : en acceptant de sacrifier son fils, Abraham renonce « à la joie magnifique de vivre avec Isaac » et il sait que personne dans la cité n'approuvera son choix. Parce qu'il entre en conflit avec le devoir, Abraham ne connaît plus la paix et vit désormais la conformité au devoir comme une tentation. Pour Abraham, il serait tentant en effet de faire ce que le devoir ordonne, c'est-à-dire de ne justement pas sacrifier Isaac, et voilà le paradoxe qui lui déchire l'âme et le jette en un instant dans le stade religieux.
Le stade religieux
Le stade religieux est celui du paradoxe qui ne connaît pas l'apaisement. C'est aussi celui du scandale et de la « folie de la croix », pour reprendre une expression de saint Paul. Le stade religieux naît des limites mêmes du stade éthique : faire son devoir, sacrifier le particulier au général, c'est aussi oublier les exigences de l'intériorité singulière pour se fondre dans la foule et s'y cacher. Au reste, si le stade éthique m'ouvre à l'expérience de la culpabilité, celle-ci me désespère, puisque j'y suis déchiré entre l'affirmation du soi qui se repent et la négation du soi coupable. Ces insuffisances me poussent à passer au stade religieux, dans lequel je me retrouve soudain très seul, sans certitudes et sans raison pour me guider, en conflit avec la loi du monde ; par là seulement j'accède à la subjectivité profonde, dans un tourment qui, comme l'ironie socratique, réduit toute parole au silence et m'introduit aux mystères de la foi.
Ce qui donc nous permettra d'échapper au désespoir, ce n'est ni le plaisir, ni le devoir, ni même l'espoir : ce qui nous permet d'y échapper, c'est l'inespéré, c'est-à-dire la venue du Christ. Car voilà l'objet de la foi : c'est « la réalité de Dieu, au sens d'existence », c'est-à-dire la croyance absurde, injustifiable, en un paradoxe suprême, celui d'un Dieu fait homme. C'est alors dans le stade religieux, et dans lui seul, que l'homme accomplit le désir du stade esthétique et le sérieux du stade éthique ; c'est là et là seulement que l'homme touche à sa vraie fin, celle qu'il cherchait sans le savoir et sans la trouver dans les stades précédents.

Zoom sur…

Une pensée de la liberté
Il ne faut pas penser les trois stades comme devant s'enchaîner selon une loi de succession nécessaire. Tout homme peut, s'il le veut, rester un esthète ou un moraliste ; simplement, il s'exposera au désespoir que l'on finit fatalement par rencontrer lorsqu'on emprunte pareil chemin. Ce qu'il faut cependant comprendre, c'est que le passage d'un stade à l'autre ne peut qu'être l'œuvre de notre liberté : je suis ce que j'ai choisi d'être. Cela ne veut pas dire que ce choix est conscient, réfléchi et mûrement pesé : je choisis d'être ce que je suis à chaque acte que je pose, que je le sache ou non. La liberté n'est donc pas la faculté de choisir, faculté qui pourrait ne pas passer à l'acte : elle n'existe que dans le choix et à l'instant du choix ; et ce que j'ai à choisir, c'est à chaque fois moi-même.
L'important, ce n'est donc pas ce que je choisis, mais comment je le choisis. La question, pour l'homme, ce n'est pas « qu'est-ce que », c'est « comment » : quand j'agis, cet acte fût-il dérisoire, ai-je conscience de me choisir ? Ce que tu veux, il faut le vouloir pleinement, sans se voiler la face et en sachant vers quel type d'existence ton acte t'oriente : voilà la grande leçon que retiendra Heidegger, lui qui disait que Kierkegaard n'était pas un philosophe, mais (ce qui a une tout autre ampleur), un « penseur », et même « le seul qui fût à la mesure de l'époque ».
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