La décolonisation et la naissance des Suds

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L'essentiel

La Seconde Guerre mondiale offre l'opportunité aux peuples colonisés de s'émanciper. Demandant à bénéficier du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et de la liberté au nom de laquelle les métropoles ont fait la guerre, ils profitent du déclin de ces dernières pour arracher leur indépendance. Les États-Unis, l'URSS et l'ONU les soutiennent dans ce combat. Le mouvement s'amorce d'abord en Asie, puis gagne progressivement l'Afrique du Nord, l'Afrique noire et australe, puis l'Océanie. Partout, les métropoles cèdent sous la pression des manifestations et des violences ; la guerre est parfois nécessaire (Indochine, Algérie). Démunis, les nouveaux États tentent de se constituer en bloc et de s'entraider. Fondée en 1964, la CNUCED reçoit pour mission d'aider les pays les plus en difficulté. Mais le mouvement des non-alignés ne résiste pas aux pressions des grandes puissances ; chaque pays utilise au mieux ses ressources et fait jouer ses alliances pour tenter de sortir du sous-développement par ses propres moyens. Très vite, le tiers-monde se réduit à une addition de pays en retard parmi lesquels se distinguent les riches (les pays pétroliers), les nouveaux pays industriels (NPI), les pays émergents et les pays les moins avancés (PMA). La décolonisation a donné l'indépendance administrative aux peuples, mais pas de réelle indépendance économique, technique ou politique.
Chronologie indicative
  • 1947 : Indépendance de l'Inde.
  • 1954 : Accords de Genève, fin de la guerre d'Indochine.
  • 1955 : Conférence de Bandung (naissance du tiers-monde).
  • 1956 : Crise de Suez.
  • 1961 : Conférence de Belgrade (mouvement des non-alignés).
  • 1962 : Indépendance de l'Algérie.
  • 1963 : Création de l'OUA ; convention de Yaoundé entre la CEE et ses ex-colonies.
  • 1964 : Création de la CNUCED.
  • 1975 : Indépendance des colonies portugaises.
  • 1990 : Indépendance de la Namibie.

La fiche

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les peuples colonisés s'émancipent. En quoi la guerre constitue-t-elle pour eux une opportunité de gagner leur indépendance ?
Les sources de la décolonisation
Les mouvements d'émancipation coloniale les plus anciens remontent au début du siècle. Mais la Seconde Guerre mondiale réunit des conditions idéales qui précipitent la décolonisation.
Une revendication déjà ancienne
• Les peuples colonisés refusent l'ordre colonial ; avec le principe des « droits des peuples à disposer d'eux-mêmes » des quatorze points du Président Wilson, la Première Guerre mondiale leur fournit l'argument juridique justifiant leur revendication. Dès 1919, le système des mandats promettait l'indépendance aux régions qui y étaient soumises (au Proche-Orient notamment). Dans ce contexte, l'Égypte acquiert l'indépendance dès 1922. En Inde, par la « désobéissance civile », Gandhi obtient des Britanniques des pouvoirs croissants. Partout, des mouvements indépendantistes émergent, en Tunisie (avec le Néo-Destour d'Habib Bourguiba en 1934) comme en Indochine (sous la direction d'Hô Chi Minh).
L'affaiblissement des puissances coloniales
• L'effondrement des puissances coloniales pendant la guerre met à mal leur prestige. Elles n'apparaissent plus comme invincibles. L'occupation allemande les place dans l'impossibilité de réagir tandis que les Japonais poussent les indépendantistes de l'Asie du Sud-Est à se libérer de l'emprise des Occidentaux. Habilement, les peuples colonisés conditionnent leur participation à la guerre aux côtés des métropoles. Le parti du Congrès en Inde s'y emploie dès 1939 ; Ferhat Abbas réclame un État autonome pour l'Algérie en 1943 ; le parti Istiqlal (Indépendance) est fondé au Maroc en décembre 1943.
Les pressions anticoloniales
• Au lendemain de la guerre, les deux Grands poussent à la décolonisation. Les Américains sont guidés par un intérêt économique : chaque pays décolonisé est un nouvel espace commercial qui s'ouvre à eux. L'URSS va dans le même sens, espérant y implanter des gouvernements marxistes. Très vite, les deux adversaires de la guerre froide considèrent avec attention les bases militaires qu'ils pourraient implanter dans les territoires libérés de la tutelle coloniale. Conformément à sa charte qui affirme l'égalité des peuples, l'ONU appuie également le mouvement de décolonisation. Un groupe anticolonial, qui se renforce de chaque nouvel État indépendant, se montre actif au sein de l'Assemblée générale. En Europe, les Églises apportent leur caution morale aux revendications d'indépendance.
L'émancipation des peuples (1945-1975)
Les conditions étant réunies pour une émancipation des peuples, la décolonisation s'amorce dès 1945 en Asie et atteint progressivement l'Afrique et l'Océanie.
L'Asie (1945-1955)
• Dès le lendemain de la guerre, Britanniques et Néerlandais cèdent aux revendications indépendantistes. Au terme de négociations souvent difficiles et parfois entachées d'opérations militaires comme en Indonésie, de nombreux pays voient le jour : l'Inde en 1947, rapidement scindée en deux États (Inde et Pakistan) pour des raisons religieuses, Ceylan et la Birmanie en 1948, l'Indonésie en 1949. La Malaisie et Singapour doivent attendre 1957.
• En 1946, la France reconnaît l'indépendance du Viêtnam dans le cadre de l'Union française. Mais elle se laisse entraîner dans un conflit armé qui s'internationalise à partir de 1949 : l'URSS et la Chine soutiennent la guérilla communiste tandis que les États-Unis aident financièrement la France. La défaite de Diên Biên Phu précipite le retrait français. Par les accords de Genève (juillet 1954), quatre États sont institués : le Viêtnam du Nord et le Viêtnam du Sud, le Laos et le Cambodge.
L'Afrique du Nord (1954-1962)
• Sous la pression des manifestations de l'Istiqlal et du Néo-Destour d'une part, de l'ONU qui dénonce son attitude d'autre part, la France reconnaît l'indépendance du Maroc et de la Tunisie dès 1956.
• La situation est plus difficile en Algérie où vit une importante communauté européenne (10 % de la population). Rassemblés dans un Front de libération nationale (FLN), les partisans de l'indépendance commettent des attentats (Toussaint rouge de 1954) qui précipitent la région dans un état de guerre. L'armée française tient le pays, mais elle ne peut le pacifier. Le conflit a d'importantes répercussions en métropole (changement de République en 1958, putsch militaire de 1961, attentats perpétrés par l'Organisation de l'armée secrète (OAS) partisane de l'Algérie française) et devient impopulaire. Par les accords d'Évian de 1962, la France reconnaît l'indépendance de l'Algérie.
Afrique noire et Océanie (1960-1980)
• Le mouvement s'amorce en 1954 avec l'indépendance du Ghana. Il se généralise entre 1960 et 1965, rendu plus complexe parfois par les conflits entre des ethnies différentes présentes dans les mêmes frontières découpées arbitrairement (entre Ibos et Haoussa, par exemple, au Nigeria). En Afrique australe (Rhodésie du Sud), ce sont les colons blancs qui posent problème, proclamant une indépendance à leur profit. Proclamé indépendant dans la précipitation, le Congo belge sombre dans la guerre civile. En 1958, de Gaulle propose aux colonies françaises le choix entre l'indépendance ou l'autonomie dans le cadre d'une Communauté française ; mais cette seconde solution est vite abandonnée.
• En 1960, 14 nouveaux États voient le jour. Les colonies portugaises (Mozambique, Angola, etc.) n'accèdent à l'indépendance qu'en 1975, au même moment que les archipels océaniens.
La naissance des Suds
L'indépendance politique acquise, les nouveaux États s'organisent. Sans moyens, la liberté est toutefois difficile à gérer.
La conférence de Bandung
• Les nouveaux États indépendants manquent de tout. Les métropoles n'y ont pas favorisé l'industrialisation. Elles se sont au contraire employées à développer l'agriculture commerciale aux dépens de l'agriculture vivrière, et les infrastructures qu'elles ont mises en place sont rarement adaptées aux besoins de l'économie locale. Le manque de capitaux et de personnels qualifiés ainsi que les conflits sociaux ou ethniques contraignent ces pays à recourir à une aide extérieure. L'indépendance politique ne signifie pas l'indépendance économique.
• En 1955, les représentants de 29 jeunes États se réunissent à Bandung (en Indonésie). Ils se proclament solidaires, appellent à la coopération internationale et dénoncent la bipolarisation Est-Ouest. Vis-à-vis des deux blocs, ils s'affirment comme « tiers-monde ».
L'échec du non-alignement
• En 1961, à Belgrade, les leaders du tiers-monde (Tito, Nehru et Nasser tout particulièrement) fondent le mouvement des non-alignés ayant vocation à privilégier une organisation pacifique du monde fondée sur l'aide aux plus déshérités. La communauté internationale commence alors à réagir ; les anciennes métropoles s'emploient de leur côté à préserver leurs intérêts en tissant de nouveaux types de relations avec leurs anciennes colonies. Par la convention de Yaoundé (1963), celles-ci obtiennent ainsi une coopération financière et commerciale de la CEE, puis des accords de partenariat à partir de 1975 (accords de Lomé). En 1964, le « groupe des 77 » (les pays les plus pauvres de l'ONU) donne naissance à la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED), organisme qui doit les aider à se développer.
• Mais les résultats sont peu concluants. Selon leurs intérêts, les pays pauvres se divisent en deux camps, reproduisant le modèle socialiste de développement (Inde, Algérie) ou libéral (Côte d'Ivoire, Maroc). Le tiers-monde devient plus un terrain d'affrontement entre les deux blocs qu'un espace de développement.
Les Suds de 1975 à 2000
• La crise pétrolière de 1973 accentue les clivages entre pays du Sud. Tandis que les pays pétroliers réunis dans l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) s'enrichissent, les pays les moins bien dotés en ressources naturelles s'enfoncent dans les difficultés et les guerres intestines. Ils deviennent les pays les moins avancés (ou PMA). Dans les années 1970, quelques pays du Sud-Est asiatique (Corée, Taiwan, Singapour) suivent l'exemple du Japon et deviennent des nouveaux pays industriels (NPI). Forts de leur immense réservoir de main-d'œuvre et des richesses présentes sur leurs territoires, quelques grands États (Brésil, Inde, Chine) émergent peu à peu. On parle désormais des Suds au pluriel et chaque pays tente de s'en sortir seul.
En donnant la victoire à deux puissances anticoloniales et en affaiblissant les métropoles européennes, la Seconde Guerre mondiale a produit les conditions de promotion de la décolonisation. Mais du fait de leur position stratégique ou de leurs ressources, la guerre froide a rapidement transformé les territoires décolonisés en terrain d'affrontement entre les deux Grands. Au final, la décolonisation a peu profité aux peuples émancipés.

Zoom sur…

Le néocolonialisme
La notion de « néocolonialisme » désigne toute politique utilisée par un pays pour en contrôler un autre par des moyens indirects. Les moyens militaires et administratifs traditionnels sont remplacés par des artifices commerciaux, économiques ou financiers, voire culturels (mainmise sur les médias, exportation de produits culturels). L'endettement des pays du tiers-monde, les échanges inégaux entre le Nord et le Sud, l'exploitation de la main-d'œuvre des pays du Sud par les firmes multinationales accréditent les accusations portées contre ce néocolonialisme.
On assiste bien à un processus d'appropriation des richesses par des groupes dominants ; mais, contrairement à la période coloniale, cette appropriation n'est plus le fait d'États. Le néocolonialisme est plus l'affaire d'entreprises multinationales privées, de cartels d'États, voire d'institutions internationales internes à l'ONU (comme le FMI, le Fonds monétaire international) que d'une action nationale. Les promoteurs du néocolonialisme s'en trouvent plus difficiles à distinguer avec précision.
Le « tiers-monde »
Née en 1952 sous la plume du démographe Alfred Sauvy, sur le même modèle que le tiers état de l'Ancien Régime, l'expression désignait les pays qui n'appartenaient alors à aucun des deux blocs Est et Ouest, et où la pauvreté, doublée d'une démographie galopante, augurait mal de leur développement économique. Sauvy s'inquiétait de « ce tiers-monde ignoré, exploité, méprisé comme le tiers état, (qui) veut, lui aussi, être quelque chose ». Trois ans plus tard, à Bandung, les pays décolonisés qui se voulaient « non-alignés » sur les deux grandes puissances (URSS et États-Unis) s'approprièrent l'expression.
Aujourd'hui, le système bipolaire ayant disparu, l'expression « tiers-monde » ne convient plus à la réalité politique du monde. Beaucoup lui préfèrent la notion de « Sud ». Par commodité ou habitude, elle reste toutefois utilisée et désigne l'ensemble des pays économiquement en retard (les pays les moins avancés (PMA) tout particulièrement).

Pour aller plus loin

À voir
  • La 317e section, P. Schoendoerffer, 1964.
  • La Victoire en chantant, Jean-Jacques Annaud, 1976.
  • Gandhi, R. Attenborough, 1982.
Repères bibliographiques
  • B. Droz, Les Décolonisations, coll. « Mémo », Le Seuil, 1996 ;
  • P. Bairoch, Le Tiers-Monde dans l'impasse, Gallimard, coll. « Idées », 1992.
  • P. Brukner, Le Sanglot de l'homme blanc, tiers-monde, culpabilité, haine de soi, Le Seuil, 1983.
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