La littérature d'idées au xxe siècle

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Les œuvres clés

  • 1898 : « J'accuse ! », Zola
  • 1916 : Manifeste dada, Tzara
  • 1924 : Manifeste du surréalisme, Breton
  • 1924 : Variété I, Valéry
  • 1931 : Aden, Arabie, Nizan
  • 1933 : La Condition humaine, Malraux
  • 1938 : Les Grands Cimetières sous la lune, Bernanos
  • 1938 : La Nausée, Sartre
  • 1942 : Poésie et Vérité, Eluard
  • 1944 : L'Étranger, Camus
  • 1946 : L'Existentialisme est un humanisme, Sartre
  • 1948 : Qu'est-ce que la littérature ?, Sartre
  • 1953 : Le Degré zéro de l'écriture, Barthes
  • 1961 : L'œil vivant, Starobinski
  • 1967-1974 : Lettrines, Gracq
  • 1972 : Figures III, Genette
  • 1991 : Fiction et diction, Genette

La fiche

Les premières années du xxe siècle sont une période où se confrontent avec véhémence des tendances intellectuelles très opposées. Entre les deux guerres, la nation est ainsi déchirée entre le conservatisme rigide de la droite et le radicalisme intransigeant de la gauche, que l'affaire Dreyfus a mis au jour avec brutalité. Cet événement donne naissance à la figure de l'« intellectuel », après la « Protestation » que de nombreux écrivains ont signée au lendemain du célèbre article de Zola : « J'accuse ! ».
Dans ce marasme idéologique, certains écrivains cherchent la voie religieuse et nourrissent leur œuvre de leur foi nouvelle. Mais la Seconde Guerre mondiale, puis plus tard les guerres de décolonisation conduisent les intellectuels à prendre des positions claires. Celles-ci se traduisent également par des mouvements conjuguant principes esthétiques et visions de la réalité du monde, que des écrivains tentent de théoriser à travers des manifestes.
La seconde moitié du siècle voit le débat intellectuel se déplacer sur le terrain de la critique. Les idéologies, plus que jamais, conduisent à des lectures pour le moins diverses de la littérature.
Littérature d'idées engagée
L'engagement artistique : Dada et le surréalisme
• Jetée dans l'horreur et l'absurdité de la guerre, la jeunesse littéraire cherche à exprimer son dégoût à travers des formes d'expression marginales et audacieuses. En 1916 paraît la première version du Manifeste dada, sous l'impulsion d'un Roumain nommé Tristan Tzara. Une deuxième version, en 1918, plus radicale, appelle à la subversion absolue : « Tout produit du dégoût susceptible de devenir une négation de la famille est dada. » Tzara se lie ensuite avec André Breton, et l'existence du mouvement Dada se poursuit à travers une série de provocations et de scandales qui les font connaître du grand public.
• Lassé du nihilisme gratuit de ces « happenings » culturels et politiques (une parodie de procès faite à l'écrivain de droite Maurice Barrès, par exemple), Breton se détache du mouvement et crée, à partir de certaines lignes de force de Dada, le mouvement surréaliste. Médecin de formation, Breton s'intéresse aux travaux de Freud sur l'inconscient et théorise sur les capacités créatrices de l'imaginaire, aux sources desquelles il tente de remonter.
• Mais Breton lui-même, dans son Manifeste du surréalisme (1924), définit le surréalisme comme un « automatisme psychique par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. » Cette théorie esthétique a entraîné de nombreux artistes – écrivains ou peintres – derrière Breton et a donné lieu à une création foisonnante et diverse, tant il est vrai que le surréalisme n'impose pas de dogmes, mais suggère une attitude particulière devant l'acte de création.
L'engagement philosophique : Sartre et Camus, frères ennemis
• Durant la Seconde Guerre mondiale, Sartre et Camus semblent partager les mêmes convictions. La Nausée de Sartre et L'Étranger de Camus incarnent, aux yeux du public, une même vision du sentiment de l'absurde et, alors que, dans le détail, les deux romans divergent par des aspects essentiels (sur la question de la responsabilité, par exemple), les deux écrivains sont qualifiés d'« existentialistes », notion élaborée par Sartre, dans laquelle Camus ne se reconnaît pas.
• Après la guerre, les désaccords entre les deux hommes vont s'amplifier et déborder le champ philosophique pour les rives plus dangereuses de la politique : Sartre, communiste convaincu, ne remet pas en question les exactions staliniennes, tandis que Camus les dénonce avec vigueur. En 1951, lorsque paraît L'Homme révolté, essai dans lequel Camus fustige l'absurdité de la condition humaine, un proche de Sartre écrit une critique virulente contre un essai qu'il qualifie de réactionnaire. Camus répond directement à Sartre, lequel, par voie de presse, lui adresse des insultes ad hominem. Les deux hommes ne se reverront plus jamais et se trouveront encore en désaccord au moment des événements en Algérie.
L'engagement politique
• Le péril fasciste conduit nombre d'écrivains à prendre parti. L'idéologie marxiste semble pour quelques-uns d'entre eux une grille de lecture du monde intéressante pour combattre les écrivains d'extrême droite – Brasillach, Maurras, Drieu la Rochelle. C'est ainsi qu'on trouvera Gide, Sartre, Nizan, mais aussi Aragon et Eluard au Parti communiste. Eluard compose en 1942 un recueil poétique qui reflète sans ambiguïté ses options politiques : Poésie et Vérité.
• Malraux, dans ce bouillonnement d'idées, est une figure à part. Son œuvre romanesque fait alterner l'action et la réflexion politique. À travers les dialogues entre les personnages de La Condition humaine (1933), Malraux suggère la nécessité de l'engagement.
• La dénonciation du fascisme est aussi présente chez certains écrivains de droite. Bernanos condamne ainsi, dans un essai intitulé Les Grands Cimetières sous la lune (1938), la complicité de la bourgeoisie et du clergé – alors qu'il est catholique – dans l'entreprise criminelle du gouvernement franquiste espagnol.
Idées sur la littérature
Deux écrivains-lecteurs : Paul Valéry, Julien Gracq
• L'écrivain nourrit nécessairement son imaginaire et sa création de son expérience sensorielle, mais aussi de ses lectures. Parmi les écrivains, Paul Valéry et Julien Gracq sont allés jusqu'à donner leur sentiment sur les littérateurs les plus célèbres. L'intérêt de leurs écrits réside dans la subjectivité complète de leur analyse, fondée sur des sentiments et des intuitions plutôt que sur des grands principes esthétiques.
• Dans Lettrines (1967-1974) puis En lisant, en écrivant (1981), Gracq montre essentiellement que le plaisir d'écrire se nourrit du plaisir de lire. Il montre parfois une répulsion étonnante pour des écrivains consacrés, mais la virtuosité de l'écriture et la mauvaise foi assumée ne peuvent que susciter la bienveillance du lecteur : « Céline, c'est souvent moins une débâcle de la langue qui s'écrit qu'un accident du tout-à-l'égout » ; « [Sur Proust] Je l'admire. Mais l'émerveillement qu'il me cause me fait songer à ces sachets de potage déshydratés […] »
• L'approche critique de Paul Valéry dans Variété est plus savante : l'écrivain analyse, se livre à une étude stylistique d'auteurs tels que Baudelaire, Stendhal, Bossuet, etc. Mais là encore, l'écrivain-poète perce sous le critique  : son écriture est marquée par un rythme ample et des métaphores inédites. Il faudra attendre les années 1960 pour voir apparaître une critique « savante ».
La nouvelle critique
• Si la critique littéraire a toujours existé, elle était jusque-là le fait de journalistes, « professionnels de la critique », mais clairement dissociés de la production littéraire. Dans les années 1960 émerge une nouvelle espèce de critiques – écrivains, héritiers des théories du Nouveau Roman (Ricardou) et universitaires formés à l'école structuraliste, pour qui le texte lu n'est pas séparable de son interprétation. La contestation du modèle romanesque classique s'accompagne d'une contestation de ses modes de lecture. Est-il en effet possible de lire le Nouveau Roman avec les outils traditionnels de la critique ? Peut-on faire l'étude du personnage si la notion même de personnage est mise en question ? Dès lors, la création littéraire semble de plus en plus ne pouvoir « rendre sens » (Starobinski) qu'à travers le commentaire que l'on peut en faire.
• De fait, plusieurs écoles critiques se confrontent et se complètent, notamment dans un colloque qui se tient à Cerisy en 1966. Jean-Pierre Richard et Georges Poulet, partisans d'une critique plus traditionnelle, débattent avec les tenants d'une analyse littéraire fondée exclusivement sur les signes et les structures du langage (« le texte, et rien que le texte ») comme Gérard Genette ou Roland Barthes. Parallèlement, d'autres branches de la critique prônent une approche sociologique et idéologique du texte qui, selon eux, est nécessairement le produit d'un contexte socio-historique et de forces contradictoires. Chez certains linguistes et sémioticiens, le jugement sur la littérature est en passe de devenir une science. Aujourd'hui et depuis la fin des années 1980, la crise de la critique semble s'être apaisée. Les querelles de chapelles ont pratiquement disparu pour céder la place à des jugements qui, selon la nature de l'œuvre, empruntent à tel ou tel courant d'analyse.

Zoom sur…

La nécessité de l'engagement chez l'écrivain
Sartre n'est pas seulement le père de la philosophie existentialiste : du théâtre au roman, il toucha à tous les genres littéraires, tant il est vrai que, ainsi qu'il l'écrit dans son autobiographie Les Mots (1964), son univers fut exclusivement un univers de livres.
Dans Qu'est-ce que la littérature ?, essai paru en 1948, le philosophe s'interroge sur les rapports du lecteur avec le texte, du lecteur avec l'auteur, et plus généralement sur l'acte de création littéraire. Dans le chapitre intitulé « Pourquoi écrire ? », Sartre explore les motifs qui, chez l'auteur, sous-tendent l'écriture et insiste sur la nécessité de s'engager.
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