La poésie au xixe siècle : un siècle de bouleversements

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les œuvres clés

  • 1820 : Méditations poétiques, Lamartine
  • 1835-1837 : Les Nuits, Musset
  • 1842 : Gaspard de la Nuit, Bertrand
  • 1853 : Les Châtiments, Hugo
  • 1856 : Les Contemplations, Hugo
  • 1857 : Les Fleurs du Mal, Baudelaire
  • 1859-1883 : La Légende des Siècles, Hugo
  • 1862 : Poèmes barbares, Leconte de Lisle
  • 1866 : Poèmes saturniens, Verlaine
  • 1874 : Romances sans paroles, Verlaine
  • 1885 : Les Complaintes, Laforgue
  • 1886 : Illuminations, Rimbaud
  • 1887 : Poésies, Mallarmé

La fiche

Alors que le xviiie siècle a relativement peu privilégié la poésie, au profit en particulier d'une littérature d'idées, le xixe siècle apparaît au contraire comme une période très féconde sur le plan de la création poétique. Le genre est florissant durant tout le siècle et représente le mode d'expression de bon nombre des auteurs les plus marquants de la littérature française : d'Hugo à Verlaine, de Baudelaire à Rimbaud ou Mallarmé. Si ces poètes s'affirment tous par leur singuralité et la puissance de leur création, la poésie suit l'évolution globale de la littérature au cours du siècle et se fait l'écho de plusieurs des mouvements majeurs du siècle : romantisme, Parnasse ou symbolisme. En tout cas, le genre connaît une évolution particulièrement importante durant le siècle, subit un renouvellement profond aussi bien de ses thèmes que de sa forme et ouvre la voie à la poésie moderne du xxe siècle. Ainsi, le vers lui-même est mis à mal et la distinction fondamentale entre prose et poésie vole en éclats au milieu du siècle avec l'apparition d'un nouveau genre : le poème en prose.
La poésie romantique
Le lyrisme romantique
• L'ère qui s'ouvre au début du xixe siècle est ponctuée de bouleversements sociaux et politiques qui aboutissent bien souvent à une suite de désillusions. La Révolution et la sensibilité rousseauiste qui la précède ont en tout cas placé l'individu et son épanouissement au centre des préoccupations. Dans ce contexte, le romantisme qui émerge et s'épanouit en France au début du xixe siècle se traduit d'abord par une exaltation du moi, par une expression lyrique des sentiments passionnés et tourmentés de l'individu. Les romantiques choisissent pour cela tous les modes d'expression : théâtre, roman, mais aussi bien sûr poésie. Ils créent alors une poésie véritablement lyrique, dont ils reprennent les thèmes classiques en leur donnant une couleur véritablement personnelle. La poésie se fait le lieu de l'épanchement des sentiments intimes de l'individu.
• Le premier recueil caractéristique de cette nouvelle conception et annonçant le début de la poésie romantique est l'œuvre de Lamartine : Méditations poétiques, parues en 1820. Le poète y trace une sorte d'autobiographie sentimentale et, sur le ton de la confidence, se laisse aller à l'expression de ses souffrances. Amour perdu, nostalgie, angoisse devant la fuite du temps sont autant de thèmes qui apparaissent dans ce premier recueil, dont un des poèmes les plus célèbres reste « Le Lac ».
• La nature occupe également une place considérable dans la poésie romantique. La nature sauvage est à la fois refuge pour le poète solitaire et souffrant du mal du siècle, mais aussi reflet de ses tourments et de son exaltation dans ses débordements, ou encore source de méditation dans sa beauté mystérieuse et dans sa permanence face à l'éphémère de l'homme. Musset également dans ses Nuits se livre à un lyrisme élégiaque très poignant. Enfin, Hugo avec ses Contemplations nous laisse un chef-d'œuvre du lyrisme romantique : dans ce recueil, le poète retrace sa vie et évoque son enfance passée comme le deuil douloureux de sa fille Léopoldine – par exemple dans « Demain dès l'aube… ».
Le poète comme prophète
• Cependant, la poésie romantique n'est pas seulement repli sur soi et simple expression de sentiments personnels. À travers ses propres confidences, le poète romantique cherche à toucher le cœur du lecteur et à lui parler un langage universel. Surtout, le romantisme ne se désintéresse pas de l'Histoire et du sort de ses semblables. Les poètes romantiques que sont Hugo et Lamartine jouent ainsi un rôle politique et ont un engagement républicain.
• Pour Hugo, le poète se voit assigner une mission ambitieuse : il doit se faire mage, c'est un « rêveur sacré » qui « jette sa flamme/ sur l'éternelle vérité ». Tel un prophète, le poète a une vision du passé, du présent comme de l'avenir, qui doit lui permettre de guider le peuple. La Légende des siècles est ainsi conçue comme une vaste épopée du genre humain, depuis ses origines jusqu'à un avenir rêvé. Le poète y exalte le peuple et blâme les injustices et l'oppression exercée par les plus puissants, en représentant la lutte incessante du Bien contre le Mal qui doit mener au progrès de l'humanité.
Le poète s'engage donc dans sa vie comme dans son œuvre, et cela de façon encore plus nette avec Les Châtiments. Ce recueil est composé durant l'exil du poète qui a dû fuir la France après s'être opposé vigoureusement au coup d'État et au régime tyrannique de Napoléon III. Dans ces poèmes, Hugo livre une satire mordante de celui qu'il nomme « Napoléon le Petit ».
La poésie entre romantisme et modernité
Naissance du poème en prose
• Les poètes romantiques respectent globalement le vers classique. Cependant, en cherchant une langue plus authentique et familière, capable d'exprimer avec sincérité leurs sentiments, ces poètes tendent tout de même à libérer le vers de certains de ses carcans et en particulier l'alexandrin, le vers noble de la poésie française. Hugo affirme ainsi dans Les Contemplations : « J'ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose. »
• Toutefois, c'est avec un poète romantique mineur que la poésie va connaître une de ses plus importantes révolutions. En effet, en 1842, un an après la mort de son auteur, est publié un recueil qui influencera grandement l'avenir de la poésie : Gaspard de la nuit, sous-titré Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot. Son auteur, Aloysius Bertrand, crée alors un genre nouveau : le poème en prose, faisant ainsi éclater la frontière qui séparait jusque-là poésie et prose. Les courts textes de ce recueil sont écrits en prose, mais par leur rythme, par leur unité et leur densité, par leurs images, ils ont la puissance de la poésie. Évocation de rêves, portraits troublants, scènes de rue, etc., Bertrand crée ici un univers onirique, sombre et mystérieux avec une grande force de suggestion et transfigure le réel. Baudelaire se placera dans la filiation de ce poète au moment d'écrire ses Petits Poèmes en prose qui sont souvent des réécritures de poèmes en vers.
Baudelaire
• Baudelaire s'impose au milieu du siècle comme le premier poète moderne. En 1857, sa grande œuvre Les Fleurs du Mal essuie un procès pour atteinte aux bonnes mœurs à cause « d'expressions obscènes et immorales », l'année même où le roman de Flaubert Madame Bovary, est lui aussi attaqué pour les mêmes raisons. Mais, alors que Flaubert est acquitté, le recueil poétique est condamné et certaines pièces sont censurées. Il faudra attendre la mort du poète « maudit » pour que l'œuvre rencontre un véritable succès.
• Pour Baudelaire, l'artiste doit exprimer la modernité : « le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable ». À la différence des romantiques, le poète considère la nature comme un lieu de corruption et de dégénérescence. Ses poèmes des Fleurs du mal évoquent le monde urbain dans lequel vit l'homme moderne et le déchirement de celui-ci, accablé par le spleen, un sentiment de profond désespoir et de mal-être, et en même temps exalté par la recherche de la beauté et de l'idéal. L'homme est partagé entre ses aspirations vers Dieu et vers Satan, entre le plaisir de la sensualité et la douleur. La femme dépeinte dans le recueil est elle-même représentative de cette dualité : tantôt source de bonheur et d'évasion pour le poète, tantôt perverse et repoussante, « abominable ».
• Seule la poésie est capable d'exprimer le monde, de redonner une unité à cette fragmentation angoissante du monde moderne, par le jeu des images qui mêlent les différentes sensations selon la théorie des « correspondances » développée par le poète : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »
La poésie symboliste et décadente
Rimbaud
• Rimbaud paraît une sorte de comète dans le paysage littéraire français. Le jeune poète n'a pas vingt-deux ans lorsqu'il cesse définitivement d'écrire, après avoir créé une œuvre magistrale et radicalement nouvelle. Les premiers poèmes qu'il publie à dix-sept ans portent déjà la marque d'un esprit libre et révolté. C'est à partir de sa rencontre avec Verlaine et de l'errance que les deux poètes vivent ensemble que sa poésie évolue encore.
• Pour Rimbaud, le poète doit se faire « voyant » et explorer un monde inconnu, en procédant à un « immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Le poète doit opérer une révolution totale de tout son être car « je est un autre ». Sa poésie aboutit aux Illuminations, recueil qui regroupe des poèmes en prose, des sortes d'instantanés de paysages, de scènes qui semblent nés d'hallucinations ou de rêveries fulgurantes. La poésie classique semble radicalement renouvelée dans son œuvre.
Le symbolisme
• Verlaine, dont la vie est liée à celle de Rimbaud, a écrit une poésie qui annonce le symbolisme. Le poète compose de courts poèmes, teintés d'une douce mélancolie et qui jouent sur une esthétique impressionniste. Il s'agit surtout pour lui de suggérer des sensations fugitives, de susciter des impressions, loin de tout réalisme, en décrivant par exemple des paysages tristes en demi-teinte. Il privilégie également la musicalité de la poésie et pour cela préfère les vers impairs courts au traditionnel alexandrin : « De la musique avant toute chose,/ Et pour cela préfère l'Impair », affirme-t-il dans son « Art poétique ».
• Cependant, le maître incontesté du symbolisme reste Mallarmé. Reprenant la théorie des correspondances développée par Baudelaire et rejetant le réalisme qui triomphe dans le roman, Mallarmé veut suggérer le monde et non le décrire, il veut saisir l'essence des choses, peindre « non la chose mais l'effet qu'elle produit ». Pour cela, la langue poétique doit être radicalement différente du langage parlé quotidiennement. Mallarmé pratique donc une poésie épurée, particulièrement exigeante, au risque de paraître parfois un peu hermétique. Le poète est hanté par la quête de l'azur, un idéal inaccessible, que seule une poésie qui tend vers le silence peut tenter d'approcher.
Poètes décadents
• La fin du siècle voit apparaître une génération désabusée. La modernité et les remises en question qui l'accompagnent, les crises politiques comme la défaite face à l'Allemagne, l'essor de la bourgeoisie et d'une société de plus en plus matérialiste diffusent un certain pessimisme et favorisent l'émergence du décadentisme.
Les poètes expriment bien cette crise du sujet lyrique. Après Mallarmé ou Rimbaud, il semble de plus en plus difficile d'écrire à la première personne. Ces poètes décadents se réfugient alors dans la dérision et dans une distance ironique vis-à-vis de leur propre poésie et de leur propre figure de poète. Laforgue ou Corbière ne peuvent faire entendre leurs plaintes qu'avec une forme de désinvolture.

Zoom sur…

Le Parnasse
Théophile Gautier, romantique de la première heure, marque une rupture significative avec le mouvement dont il est issu en publiant un article en 1857 qui affirme la primauté de l'art pur, de « l'art pour l'art » et s'oppose donc à la conception d'une poésie engagée. C'est dans ce sillage que s'inscrit le mouvement parnassien. Le Parnasse désigne un courant qui prône une poésie impersonnelle, loin des effusions lyriques du romantisme de Lamartine ou d'Hugo.
La poésie doit pour les parnassiens atteindre une beauté, une perfection formelle, résultat d'un travail minutieux, et ne doit pas véhiculer de message, mais au contraire prendre ses distances par rapport au monde. Les poètes qui se rassemblent autour de Leconte de Lisle s'inspirent en ceci de la formule de Gautier : « Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne sert à rien. » Les parnassiens privilégient donc les scènes de l'Antiquité, un bel objet ou les paysages exotiques, comme dans le poème suivant :
Le Sommeil de Leïlah
«  Ni bruits d'aile, ni sons d'eau vive, ni murmures ;
La cendre du soleil nage sur l'herbe en fleur,
Et de son bec furtif le bengali siffleur
Boit, comme un sang doré, le jus des mangues mûres.

Dans le verger royal où rougissent les mûres,
Sous le ciel clair qui brûle et n'a plus de couleur,
Leïlah, languissante et rose de chaleur,
Clôt ses yeux aux longs cils à l'ombre des ramures.

Son front ceint de rubis presse son bras charmant ;
L'ambre de son pied nu colore doucement
Le treillis emperlé de l'étroite babouche.

Elle rit et sommeille et songe au bien-aimé,
Telle qu'un fruit de pourpre, ardent et parfumé,
Qui rafraîchit le cœur en altérant la bouche.  »
Leconte de Lisle, Poèmes barbares

Pour aller plus loin

À découvrir
Peinture
  • Voyageur au-dessus de la mer de nuages, Friedrich ;
  • Impression, soleil levant, Monet ;
  • Le Champ de blé aux corbeaux, Van Gogh ;
  • L'Apparition, Moreau.
Musique
  • Nocturnes, Chopin ;
  • Symphonie fantastique, Berlioz ;
  • Tannhäuser, Wagner ;
  • Prélude à l'après-midi d'un faune, Debussy.
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