La poésie au xxe siècle : à l'épreuve de la modernité

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les œuvres clés

  • 1912 : Stèles, Segalen
  • 1913 : Alcools, Apollinaire
  • 1913 : La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France, Blaise Cendrars
  • 1919 : Les Champs magnétiques, Breton et Soupault
  • 1922 : Débarcadères, Supervielle
  • 1922 : Charmes, Valéry
  • 1923 : Clair de terre, Breton
  • 1924 : Manifeste du surréalisme, Breton
  • 1926 : Capitale de la douleur, Eluard
  • 1930 : Corps et Biens, Desnos
  • 1931 : Union libre, Breton
  • 1942 : Le Parti pris des choses, Ponge
  • 1942 : Les Yeux d'Elsa, Aragon
  • 1944 : Neiges, Saint-John Perse
  • 1945 : Paroles, Prévert
  • 1945 : Plupart du temps, Reverdy
  • 1953 : Du mouvement et de l'immobilité de Douve, Bonnefoy
  • 1954 : Le Chien à la mandoline, Queneau
  • 1977 : À la lumière d'hiver, Jaccottet

La fiche

La poésie romantique du xixe siècle avait déjà marqué une rupture profonde avec l'esthétique classique. Remise en question de la régularité métrique, lyrisme renouvelé, expression d'un « je » qui établit une relation intimiste entre le poète et le lecteur. Les poètes du xxe vont franchir un pas nouveau, remettant en question la matière même du texte : le langage. Peut-on rendre compte de la vie moderne avec les mots d'autrefois ? Apollinaire et, à sa suite, les surréalistes vont répondre en bousculant les formes et les conventions, et en donnant sa place au rêve et à l'imaginaire.
La poésie du xxe siècle se veut également en phase avec les idées et les combats de son temps ; pendant et après la guerre, la parole poétique parvient à se concilier avec une attitude militante et résistante, rappelant ainsi que le poète est un homme qui sait mieux que tout autre dire l'inquiétude du monde. Cette inquiétude, c'est aussi celle des poètes qui tentent de comprendre leur présence au monde en l'examinant dans sa fugacité et sa permanence.
Les poètes de la vie moderne
Apollinaire, poète de l'esprit nouveau
• Il n'est pas exagéré d'affirmer qu'avec Guillaume Apollinaire commence la poésie moderne. Pour lui comme certains artistes, notamment les peintres cubistes dont il se sent proche (Marcoussis, Braque), il ne s'agit plus d'envisager l'art comme une transposition de la vie, mais comme une figuration, afin qu'il devienne la vie même. Cette conception l'amène à construire une œuvre poétique singulière, dont la plus marquante est sans doute Alcools, parue en 1913. Ce recueil s'ouvre sur « Zone », un poème qui tente de rendre la trépidation du monde moderne dans son désordre et ses bruits.
• Forme et fond sont renouvelés : absence de ponctuation et de rimes, vers libres, utilisation d'un vocabulaire « nonpoétique », mélange des registres, etc. Cependant, la poésie d'Apollinaire ne rompt pas radicalement avec la tradition poétique : nombre de poèmes d'Alcools empruntent à des thèmes classiques (la fuite du temps, l'errance), voire à des formes conventionnelles comme le sonnet. Mais Apollinaire enrichit et renouvelle cet héritage de sa sensibilité et d'une mythologie personnelle.
Rupture avec la tradition classique
• Les « modernes » partagent, avec Apollinaire, l'idée que le travail littéraire ne cherche plus à représenter la vie, mais à être la vie même. Cendrars, dans son long poème intitulé La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France (1913), cherche ainsi à donner l'idée, par un rythme vif, un vocabulaire reflétant un certain cosmopolitisme, une syntaxe heurtée, des superpositions d'images, de la vitesse du train et de l'aventure nouvelle d'une modernité ouverte sur le monde et la diversité des cultures.
• Si Pierre Reverdy a lui aussi une conception moderne de la poésie, son approche du monde est bien différente de celle de Cendrars : loin de s'enthousiasmer du progrès technique, il s'attache à créer un univers singulier, par une attention particulière aux mots et à leurs correspondances, par un certain culte de l'image, remontant jusqu'aux sources de l'imaginaire. Cette approche du travail poétique annonce le mouvement surréaliste.
Le surréalisme : fidèles et dissidents
Breton, théoricien et poète
• Après avoir délaissé Dada, mouvement iconoclaste et nihiliste créé par Tristan Tzara en 1916, André Breton expose en 1924, dans son Manifeste du surréalisme, les principes esthétiques qui fondent le mouvement surréaliste. La définition qu'il donne du mot est précise : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la pensée, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. » Il s'agit de laisser la place au surgissement, à l'insolite, de rendre disponible l'univers de l'inconscient, d'abolir tous les obstacles qui freinent la création : culture, valeurs. On comprend que cette approche radicalement nouvelle ait pu séduire les poètes.
• La richesse de l'œuvre théorique de Breton ne doit d'ailleurs pas faire oublier la qualité de son travail poétique. Appliquant la technique de « l'écriture automatique », il rédige en 1919, en deux semaines, avec Philippe Soupault, Les Champs magnétiques  : un ouvrage sans plan initial, sans corrections, libéré de tout souci esthétique. Le résultat est un texte où le « sens » est absent, mais où dominent des thèmes tels que le printemps ou la joie, dans lesquels s'entrelacent des images d'une singulière fulgurance.
• D'autres poèmes de Breton, sans renier les principes surréalistes, sont rédigés sous le contrôle de la conscience, à l'image de Clair de terre (1923), recueil hétérogène où prose et poésie se mêlent, et Union libre (1931), blason moderne du corps féminin désiré, qui préfigure le thème de « l'amour fou » cher à la poésie surréaliste (Anthologie de l'amour sublime, Benjamin Péret, 1956).
Dissidence et engagement
• De nombreux poètes ont participé au mouvement surréaliste pour s'en séparer plus tard. À partir de 1930, à l'époque du Second Manifeste (1930), Desnos rompt ainsi avec Breton, quand le mouvement tente un rapprochement avec le Parti communiste. La même année, il publie Corps et Biens, un recueil dans lequel des poèmes encore marqués par le goût surréaliste de l'insolite (« Rrose Sélavy ») côtoient des thèmes plus mélancoliques et teintés de romantisme.
• Eluard suit plus longtemps les surréalistes. À cette époque, il publie de grands poèmes dans lesquels il transforme la complexité de l'inconscient amoureux en univers poétiques simples et puissants (Capitale de la douleur, 1926). Mais en 1938, il choisit de militer plus activement en faveur du communisme, et son œuvre traduit sans ambiguïté ses options politiques, même si le lyrisme de sa poésie et son exploration du langage toujours à l'œuvre l'emportent sur la ferveur militante (Poésie ininterrompue, 1946-1953).
• Aragon connaît un parcours similaire : il fréquente un temps les milieux surréalistes, mais son engagement, en 1927, au Parti communiste et sa rencontre avec Elsa Triolet l'écartent du mouvement. Son œuvre poétique se construit surtout à partir de la guerre. Elle est marquée par un engagement sans faille contre le fascisme (La Diane française, 1945) et par de nombreux poèmes dans lesquels son histoire personnelle – son amour pour Elsa – se mêle aux tourments de la guerre (Les Yeux d'Elsa, 1942).
Poésie et présence au monde
Le monde célébré : Valéry, Supervielle, Saint-John Perse
• La quête de modernité se traduit également au début du siècle chez des poètes comme Valéry. À travers une forme traditionnelle par la place qu'elle donne à la contrainte du mètre et de la rime, ce poète recherche, notamment dans son recueil Charmes (1922), l'alliance subtile du sens et du son, pour produire une sorte d'incantation. Son poème le plus célèbre, « Le Cimetière marin », allie ainsi harmonieusement la sensation et la réflexion, à partir de la contemplation de la mer.
• La poésie de Supervielle célèbre elle aussi, à sa manière, une forme de présence au monde. Ce poète, né en Uruguay et marqué par le sentiment de l'exil, édifie, au moyen d'une poésie simple et foisonnante d'images qui célèbre les villes qu'il a traversées, un nouveau « lieu poétique », immuable et rassurant (Débarcadères, 1922).
• Plus symbolique, plus exaltée, l'œuvre de Saint-John Perse se veut une communion avec le monde dans ce qu'il a de permanent. Dans Neiges (1944), la figure du poète s'efface derrière les merveilles de la nature, mais l'hommage exalté se mêle à une relation plus intime avec les éléments.
La poésie en jeu : les mots et les choses
• Certains poètes orientent davantage leur œuvre vers la légèreté, l'humour et la fantaisie verbale. Cette approche ne procède pas d'un goût purement gratuit pour le jeu avec les mots, mais d'une volonté de souligner le caractère arbitraire du langage et de tourner en dérision certaines conventions sociales. Le langage poétique se confond alors avec une quête de sens.
• Le recueil de Prévert intitulé Paroles (1945) est ainsi marqué par une grande inventivité formelle. Le poète y explore la modernité avec un œil ironique et distant et joue avec provocation sur les stéréotypes langagiers.
• Le travail de recherche sur la langue est encore plus évident chez Queneau qui cherche, comme le dit l'un de ses poèmes, « la chair chaude des mots » derrière les images poétiques préfabriquées et les facilités du lyrisme (Le Chien à la mandoline, 1954). Plus tard, son art de la subversion s'épanouira dans l'Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo), atelier de création fondé en 1960 avec Le Lionnais, à travers des écrits dans lesquels il exploite toutes les contraintes du langage : répétition d'une ou plusieurs lettres, disparition d'une voyelle, etc.
• Ce travail sur « la chair des mots » du langage donne lieu à des trajectoires différentes. Dans son recueil Stèles (1912), Victor Segalen tente de matérialiser poétiquement la matière même des stèles chinoises sur lesquelles sont gravés des idéogrammes. Tout – la mise en page et la recherche des images – tend à figer le mouvement dans l'éternité du poème, comme une « Tempête solide » (titre d'un poème de Stèles).
• Francis Ponge semble être allé plus loin dans cette mise en relation entre la chose et les mots, avec son recueil Le Parti pris des choses (1942). Le poète réinvente le langage poétique et s'attache, à travers des « définitions-descriptions », à porter un regard nouveau sur les choses de la réalité quotidienne. Ponge illustre bien le renouveau poétique, qui renonce à l'expression lyrique des sentiments pour se rapprocher au mieux du monde sensible.
La quête du lieu poétique
• Certaines œuvres poétiques cherchent à atteindre, au plus près des mots et des choses, un « lieu » qui mettrait fin à un sentiment de dispersion de l'être. Cette quête se traduit par une attention portée à l'infime – les plus petits éléments de la nature – et au fugace.
Dans son recueil À la lumière d'hiver (1977), Jaccottet évoque ainsi la descente de la neige sur le sol, à partir de laquelle il tente de saisir une vérité éphémère.
L'œuvre du poète Yves Bonnefoy témoigne elle aussi d'une volonté de conjurer l'absence et la dispersion. Dans le premier de ses recueils, Du mouvement et de l'immobilité de Douve (1953), le personnage évoqué incarne la quête du « Vrai lieu » (titre d'une section du recueil).
La poésie de René Char (1907-1988) témoigne aussi d'une quête d'unité perdue. Dans la lignée de surréalistes qu'il a fréquentés, le poète privilégie, notamment dans Le Marteau sans maître (1934), la fulgurance de l'image, seule capable de concilier le fugitif et l'éternel, et de combattre l'inévitable dispersion du « je ».
Pour Michaux, l'écriture poétique est davantage un espace de liberté construit par un langage parfois totalement imaginaire. Grand voyageur, Michaux considère la poésie comme un lieu de plus à conquérir.
• La poésie contemporaine, dans la lignée de ses aînés, poursuit cette quête interminable des rapports entre le réel et le langage. Toutes les voies sont désormais explorées : recherche d'un matériau verbal sans couleur ou retour à l'expression lyrique de la réalité quotidienne, voire à une poésie incantatoire. Ce qui est remis en question aujourd'hui, c'est surtout la notion d'œuvre poétique, dans sa cohérence et son intimidante immensité.

Pour aller plus loin

Repères bibliographiques
  • La Poésie contemporaine, G. Picon ;
  • Onze études sur la poésie moderne, J.-P. Richard.
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