La relation croissance, productivité, emploi

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En bref

Le thème croissance-productivité-emploi pose le débat traditionnel de la relation entre le progrès technique et l'emploi. Les questions sous-jacentes sont souvent révélatrices de représentations pessimistes, considérant que la mécanisation condamne inéluctablement le travail.
La relation progrès technique-emploi s'inscrit dans l'histoire du développement capitaliste. Il apparaît indéniable que l'innovation au cours du xxe siècle a coïncidé avec une forte augmentation de la population active en France, ce qui va à l'encontre des thèses pessimistes.
Dans ce débat, tout est donc question de perspective : le raisonnement doit-il être tenu à court terme ou à long terme ? À l'échelle microéconomique ou macroéconomique, ou bien encore à l'échelle nationale ou internationale ?

La relation progrès technique-emploi : cercle vertueux ou cercle vicieux ?

Le progrès technique : une incidence positive pour l'emploi
• Partons d'un constat simple : alors qu'au xxe siècle le rythme du progrès technique a connu une intensité sans précédent, le nombre d'emplois a progressé en parallèle de manière considérable.
Il apparaît ainsi qu'en l'espace de 170 ans, la production par personne occupée, dont l'augmentation traduit les gains de productivité et le progrès technique, a été multipliée par 13, ce qui n'a en rien desservi les créations d'emplois puisqu'en parallèle la population active française a exactement doublé.
Le solde de la relation progrès technique-emploi reste complexe à apprécier du fait de la multiplicité des interactions que cette relation implique. Parmi les éléments déterminants émerge la question de l'affectation de l'incidence des gains de productivité. Sont-ils répercutés sur le prix des produits ? Comment est partagée la croissance induite ?
La complexité de cette relation peut être envisagée par le schéma suivant :
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D = demande globale ; C = consommation finale ; I = investissement ; G = dépenses publiques
• Indéniablement, parmi les objectifs affichés du progrès technique se trouve la volonté d'accroître la productivité du facteur travail, ce qui revient à réduire la quantité de travail nécessaire pour la réalisation d'une quantité produite donnée. On perçoit immédiatement que l'incidence directe des gains de productivité sur l'emploi dépend de la croissance économique induite. Si le rythme de la croissance économique est insuffisant, les gains de productivité se traduiront par une substitution capital/ travail. Ce raisonnement reste toutefois contestable, puisque les pays qui créent le plus d'emplois peuvent aussi être ceux qui enregistrent les gains de productivité les plus importants.
L'analyse d'Alfred Sauvy (1898-1990) apporte plusieurs arguments contre les craintes suscitées par le progrès technique. Il rappelle que pour qu'il y ait substitution capital/ travail, il faut que cette substituabilité soit possible, ce qui ne se vérifie que partiellement.
Sauvy souligne également que cette substitution doit être avérée statistiquement à long terme, ce que l'histoire économique du xxe siècle ne montre pas du tout. Enfin, il ajoute que le progrès technique se fabrique, ce qui est générateur d'emplois.
• S'il est globalement admis que les gains de productivité induits par le progrès technique sont favorables à la croissance économique, il apparaît alors que l'incidence finale sur l'emploi dépend de la répartition de la richesse créée, c'est-à-dire du partage de la valeur ajoutée (VA).
Si le partage de la VA est orienté vers la hausse des salaires dans les branches d'activité qui connaissent des gains de productivité, cela entraîne une progression du pouvoir d'achat des salariés concernés et une extension des débouchés des entreprises. Si l'extension des marchés liée à la progression de la demande globale est plus importante que la croissance de la productivité, l'effet final sur l'emploi est positif.
• Si le partage de la VA est orienté vers la hausse des profits (EBE), cela conduit les entreprises à accroître leur effort d'investissement :
  • d'une part parce qu'elles dégagent une capacité d'autofinancement qui réduit pour elles le coût de l'investissement ;
  • d'autre part parce que la hausse de leur profitabilité améliore leur rentabilité économique.
L'incidence globale sur l'emploi reste alors nuancée. Un impact positif est observable du fait de l'augmentation de la demande globale induite par l'investissement ainsi que par les gains de compétitivité générés. Toutefois, pour que l'incidence finale sur l'emploi soit positive, il ne faut pas que les gains de productivité générés soient plus importants que la progression de la demande globale.
Si les gains de productivité sont entièrement affectés à la baisse des coûts de production et à la diminution des prix de vente, cela a pour effet, comme les hausses de salaire, de permettre la progression du pouvoir d'achat. Il y a donc une augmentation de la demande intérieure et de la demande extérieure du fait des gains enregistrés en terme de compétitivité prix.
On retrouve donc ici l'idée d'une extension des marchés liée aux gains de productivité, dont l'incidence globale sur le volume d'emploi doit être positive.
Le cercle vertueux de la relation productivité-emploi serait-il rompu ?
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Schéma du cercle vertueux du progrès technique
Schéma du cercle vertueux du progrès technique
Cette relation serait aujourd'hui rompue, de sorte que les effets de substitution du capital au travail deviendraient dominants, selon le schéma suivant :
Au cours des Trente Glorieuses, la thèse de l'incidence positive du progrès technique sur l'emploi a largement dominé. Avec la crise, le progrès technique est de plus en plus souvent présenté comme destructeur d'emplois.
Un argument souvent avancé est celui d'un emballement du rythme de diffusion des innovations qui bloquerait les ajustements inhérents au processus de destruction créatrice.

La relation progrès technique-emploi : les mécanismes de la compensation

Alfred Sauvy a démontré, avec la thèse du déversement de la main d'œuvre d'une activité vers une autre, que les gains de productivité obtenus dans une activité vont se reporter sur les autres secteurs d'activités, qui réaliseront alors des embauches supplémentaires : les créations et les destructions d'emplois entre les secteurs d'activité se compensent.
Ainsi la mécanisation de l'agriculture dans les années 1950-1960 s'est accompagnée d'un déclin important du nombre d'actifs dans le secteur primaire et a permis de réduire considérablement les coûts de production des produits alimentaires. Cela a aussi permis aux ménages de générer une plus forte demande de produits manufacturés, entraînant une phase d'industrialisation.
Statistiquement, les chiffres sont édifiants. Alors que l'emploi dans le secteur primaire représentait encore plus de 40 % de la population active au début du xxe siècle, il en représente à peine 2,5 % aujourd'hui.
L'emploi industriel (qui a atteint son apogée au milieu des années 1970, avec plus du tiers de la population active) a vu sa part décliner au profit de la montée du secteur des services qui, aujourd'hui, représente pratiquement les trois quarts de l'emploi en France : on parle d'un phénomène de tertiairisation.
En guise de conclusion
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Schéma des effets du progrès technique sur l'emploi
Schéma des effets du progrès technique sur l'emploi

Zoom sur…

Alfred Sauvy (1898-1990)
Économiste, statisticien et démographe, Alfred Sauvy, polytechnicien de formation, fonde puis dirige de 1945 à 1962 l'Institut national d'études démographiques (INED).
Parallèlement, il représente la France dès 1947 à la commission de la statistique des Nations unies.
Parmi ses ouvrages, on peut citer :
  • Histoire économique de la France entre les deux guerres, 1965, 3 volumes ;
  • Croissance zéro, 1973 ;
  • La Machine et le Chômage, 1980.

Pour aller plus loin

Voir la troisième partie de la conférence de l'« Université de tous les savoirs » sur la relation entre le progrès technique et l'emploi :
www.canal-u.education.fr
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