La révolution industrielle, source d'un changement de civilisation ?

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L'essentiel

Née en Angleterre dès 1780, la révolution industrielle ne touche l'Europe et les États-Unis qu'au cours du xixe siècle en modifiant profondément le visage de ces pays, malgré des moments de crise qui ralentissent la croissance économique (Grande Dépression de 1873, crise de 1929). Les moteurs en sont la mécanisation et l'émergence de nouvelles énergies (vapeur d'abord, électricité et énergie fossile ensuite). Le monde du travail évolue. Sous l'impulsion d'entrepreneurs acquis aux idées du capitalisme libéral et d'États investissant dans la mise en place d'infrastructures (réseaux ferroviaires, ports), l'activité de production (dans les usines), de capitalisation (par le biais des banques ou des Bourses) et de distribution (les grands magasins) se concentre. L'activité économique se réorganise selon les principes de la division du travail et de la spécialisation des tâches (taylorisme). La société s'en trouve profondément bouleversée : de nouvelles classes sociales émergent (bourgeoisie d'affaires, classe ouvrière et classes moyennes) et les modes de vie, devenus urbains, se transforment. Sur le plan politique, le socialisme préconise une révolution politique qui mette un terme à la misère ouvrière.
Chronologie indicative
  • 1785 : Métier à tisser de Cartwright.
  • 1801 : Création de la Bourse de Londres (London Stock Exchange).
  • 1829 : Locomotive à vapeur de Stephenson.
  • 1847 : Béton armé.
  • 1848 : Manifeste du parti communiste de Karl Marx.
  • 1852 : Ouverture du Bon Marché à Paris.
  • 1855 : Convertisseur Bessemer (acier).
  • 1870 : Invention de l'électricité.
  • 1871 : Reconnaissance des Trade Unions (syndicats) en Angleterre.
  • 1873-1896 : Grande Dépression (ralentissement de la croissance).
  • 1885 : Moteur à explosion.
  • 1911 : Invention du taylorisme.
  • 1913 : Construction en série de la Ford T.

La fiche

Née en Grande-Bretagne à la fin du xviiie siècle, la révolution industrielle s'étend à toute l'Europe de l'Ouest et aux États-Unis. Elle transforme le monde du travail ; elle bouleverse l'ensemble de la société et des modes de vie. Peut-on dire qu'elle est à la source d'un véritable changement de civilisation ?
Étapes et moteurs de la révolution industrielle
De 1770 à 1914, la révolution industrielle s'étend lentement, tour à tour portée par des innovations qui en accélèrent le processus ou freinée par des crises.
La révolution anglaise (1780-1850)
• L'industrialisation de l'Angleterre s'amorce dès 1770 à la suite d'inventions décisives (mule jenny ou machine à filer de Crampton, procédé Darby pour la production de coke en 1780, machine à vapeur). Elle repose sur le textile (coton), la métallurgie et le charbon. Elle est favorisée par une forte croissance démographique (la population britannique double entre 1750 et 1820) qui accentue la demande et fournit aux nouvelles activités la force de travail dont elles ont besoin pour se développer.
• L'invention du chemin de fer (première ligne Stockton-Darlington en 1825) stimule l'industrie métallurgique qui lui fournit ses matières premières et favorise les échanges. De nouveaux centres industriels comme Manchester ou Liverpool prospèrent ; le phénomène gagne le continent où de grandes entreprises (Schneider au Creusot, Krupp à Essen) se développent à leur tour.
La seconde révolution industrielle (1870-1914)
• L'invention de l'électricité (dynamo de Gramme en 1869), du téléphone (Bell en 1876) et du moteur à explosion (Daimler en 1886) dotent les entreprises de sources d'énergie plus souples et de nouveaux moyens de communication. Une seconde révolution industrielle s'amorce à partir de 1880. De nouvelles activités, comme l'industrie chimique ou l'industrie automobile, voient le jour. La « fée électricité » trouve de nombreuses applications qui permettent de révolutionner les modes de production, l'organisation du travail et la vie quotidienne avec l'apparition de l'éclairage public, le développement des transports urbains comme le tramway et le métro.
Croissance et limites
• L'élan est tel que la production nationale brute de l'Europe est multipliée par 4,5 en un siècle. Dans tous les secteurs, la production connaît des taux de croissance sans précédent. Entre 1800 et 1900, la production de houille est multipliée par 23 en Grande-Bretagne, 33 en France, 100 en Allemagne. Entre 1850 et 1900, la production d'acier passe de 1 à 9 millions de tonnes en Grande-Bretagne, de 1 à 10 aux États-Unis en vingt ans seulement (1880-1900).
• Le commerce international est stimulé par le développement des nouveaux moyens de communication. Entre 1840 et 1900, l'indice du développement des chemins de fer est multiplié par 10 en Grande Bretagne, 50 aux États-Unis. Le trafic des ports de la mer du Nord (Rotterdam, Anvers, Hambourg) fait plus que décupler entre 1865 et 1913. L'enrichissement privé et public suit la même évolution.
• La croissance connaît cependant des fluctuations périodiques qui la ralentissent. Tous les dix ans environ, des crises de surproduction font disparaître les entreprises les plus fragiles. Entre 1873 et 1896, la Grande Dépression fait baisser le montant des profits et pousse les entrepreneurs à innover. La crise de 1929 produit une brutale récession.
Les transformations du monde du travail
La révolution industrielle s'accompagne d'une réorganisation complète du monde du travail, à la fois moteur et conséquence de celle-ci.
Le triomphe du capitalisme libéral et le rôle de l'État
• De nouvelles façons de penser voient le jour. L'individualisme et la recherche privée du profit s'imposent comme idéal. Considérant que le développement économique repose sur les intérêts privés qui se correspondent et s'équilibrent naturellement, les libéraux préconisent le développement de la libre entreprise et la libre concurrence. L'intervention de l'État doit être minimale. Celui-ci agit pourtant pour financer le développement des infrastructures, protéger les entreprises nationales et stimuler le marché par des commandes. Napoléon III en France, Bismarck en Allemagne ou les Meiji au Japon participent par leurs actions au développement économique de leurs pays.
La concentration du capital et du travail
• La concentration caractérise le nouveau monde du travail. Les entreprises nécessitant des capitaux importants, le système bancaire se spécialise : banques d'affaires comme la banque Rothschild ou banques de dépôts comme le Crédit Lyonnais. Pour drainer de l'argent, les entreprises s'organisent en sociétés anonymes qui émettent des actions échangées à la Bourse. Les moyens de paiement se modernisent : émis par une banque centrale, le billet de banque se généralise.
• L'activité de production se concentre dans des usines où travaille un personnel de plus en plus nombreux. Certaines régions se spécialisent : implantés à proximité des ressources de charbon, les « pays noirs » rassemblent usines et lotissements où loge la main d'œuvre (les corons). Les grands magasins (le Bon Marché et Félix Potin à Paris, Harrod's à Londres) concentrent dans leurs locaux différents produits de consommation. Ils inventent la publicité et encouragent la vente par correspondance.
Division et rationalisation du travail
• Le travail se restructure et se répartit entre spécialistes. Devenu directeur d'usine, l'entrepreneur s'entoure d'ingénieurs, de cadres et de gestionnaires. Spécialisés dans une tâche de production, les ouvriers sont encadrés par des contremaîtres. À partir de 1878, Taylor préconise une organisation scientifique du travail (le taylorisme) : le travail à la chaîne permet alors de rendre productifs les ouvriers non qualifiés issus de l'exode rural. L'amélioration de la productivité permet à Henry Ford d'augmenter les salaires pour motiver ses salariés et les attacher à l'entreprise : c'est le fordisme.
Les bouleversements de la société
Les transformations économiques issues de la révolution industrielle affectent tous les aspects des sociétés.
Recomposition du paysage social
• De nouvelles catégories sociales s'imposent ou apparaissent. La bourgeoisie d'affaires est la nouvelle classe dominante. Elle impose ses valeurs fondées sur le goût du travail et le souci de l'épargne. Elle concentre l'essentiel de la richesse. La classe ouvrière s'accroît rapidement. Très diversifiée (on distingue les travailleurs à domicile, les artisans qualifiés et les ouvriers spécialisés ou OS), ses conditions de travail et de vie sont difficiles. Entre ces deux extrêmes émergent les classes moyennes. Elles se caractérisent par la pratique de métiers non manuels (fonctionnaires, employés, commerçants, etc.).
Des idéologies révolutionnaires
• La société industrielle suscite d'importantes inégalités. Pour lutter contre la précarité des plus défavorisés, le socialisme remet en cause le capitalisme. Des mouvements utopiques imaginent des sociétés idéales (New Harmonia de Owen). Avec le socialisme scientifique (communisme), Karl Marx propose la propriété collective des biens de production (leur nationalisation) dans le cadre d'une « dictature du prolétariat ». Les organisations ouvrières (sociétés mutualistes et syndicats) expriment les revendications de leurs affidés par différents moyens comme la grève. L'Église elle-même prend position en adoptant une doctrine sociale (1891) qui s'appuie sur les valeurs de solidarité d'une part, de respect de la propriété privée d'autre part.
L'urbanisation
• La mécanisation des campagnes et l'offre d'emplois industriels entraînent un exode rural et accélèrent l'urbanisation des sociétés (en 1900, 75 % des Anglais sont citadins). Les banlieues se développent en périphérie des villes dont la physionomie change. De nouveaux monuments (gares, grands magasins, gratte-ciels) et voies de circulation (grands boulevards, métropolitain) restructurent l'espace. Le baron Haussmann transforme Paris par une politique de grands travaux. Mais les populations des différentes classes sociales se mêlent peu : quartiers bourgeois et populaires traduisent les inégalités sociales. Pour les nouveaux habitants de ces villes, repères et modes de vie changent du tout au tout par rapport à ce qu'ils connaissaient dans les villages.
• En faisant passer les sociétés qu'elle affecte d'un mode de vie rural et agraire au rythme accéléré d'un monde urbain et mécanisé, la révolution industrielle a profondément modifié les paysages naturels, le rapport des hommes à leur environnement, les relations qu'ils entretiennent entre eux. L'étendue des bouleversements engendrés par l'industrialisation permet de parler d'un véritable changement de civilisation.

Zoom sur…

Révolution industrielle et croissance démographique
Passant de 7 à 23 millions d'habitants entre 1750 et 1860, la population anglaise a connu une croissance sans précédent. Cette accélération est-elle la condition ou la conséquence de la révolution industrielle ? L'augmentation de la demande de consommation et de l'offre de travail a joué dans l'expérience anglaise. Ce phénomène moteur est moins présent dans le modèle français où la croissance démographique est plus lente. La transition démographique apparaît aussi comme le fruit de l'amélioration des conditions de vie.
Aujourd'hui, dans les pays du tiers-monde, la pression démographique apparaît comme un handicap. Le lien entre démographie et développement reste l'objet de nombreux débats.
La paupérisation n'a pas eu lieu
« Quel que soit le taux des salaires, haut ou bas, la condition du travailleur doit empirer à mesure que le capital s'accumule. » Cette conviction énoncée par Karl Marx ne s'est pas vérifiée sur le long terme. La révolution industrielle s'est accompagnée d'un rétrécissement progressif des inégalités et d'une élévation du niveau de vie des ouvriers. Les salaires réels s'améliorent tandis que le prix du pain baisse, permettant à la consommation des plus pauvres de se diversifier.

Pour aller plus loin

À lire
  • Honoré de Balzac, Au bonheur des dames, 1883.
  • Émile Zola, L'Assommoir, 1877.
À voir
  • Les Temps modernes, Charlie Chaplin, 1936.
  • La Bête humaine, Jean Renoir, 1938.
  • Germinal, Claude Berri, 1993.
À consulter
  • Dossier sur la révolution industrielle : www.memo.fr (dans le sommaire « époque contemporaine »).
Repères bibliographiques
  • R. Marx, La Révolution industrielle en Grande-Bretagne, Armand Colin, 1997.
  • J.-P. Rioux, La Révolution industrielle : 1780-1880, Le Seuil, 1989.
  • P. Verley, La Première Révolution industrielle (1750-1880), Armand Colin, 1999.
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