Le baroque et la préciosité

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Les œuvres clés

  • 1607-1627 : L'Astrée, Honoré d'Urfé (dernier volume posthume et achevé par son secrétaire)
  • 1621-1624 : Œuvres poétiques, Théophile de Viau
  • 1623 : La Vraie Histoire comique de Francion, Sorel
  • 1634 : La Guirlande de Julie, Montausier et alii
  • 1636 : L'Illusion comique, Corneille
  • 1637 : Le Cid, Corneille
  • 1642 : Le Page disgracié, Tristan L'Hermite
  • 1649-1653 : Le Grand Cyrus, Mlle de Scudéry
  • 1651-1657 : Le Roman comique, Scarron
  • 1659 : Les Précieuses ridicules, Molière

La fiche

La première moitié du xviie siècle est marquée par une grande instabilité. Henri IV est parvenu à mettre fin aux graves conflits religieux de la fin du xvie siècle, mais jusqu'au milieu du xviie siècle, l'instabilité politique persiste en France. Face à une monarchie qui entreprend d'unifier et de centraliser son pouvoir, les nobles tentent de sauvegarder leur indépendance et les survivances d'un système féodal, comme en témoigne en particulier la Fronde. Par ailleurs, l'optimisme de la première Renaissance a fait place à un certain désenchantement. Les vastes bouleversements qui accompagnent les grandes découvertes du xvie siècle provoquent une crise de conscience : l'homme n'est plus au centre de l'univers, d'autres civilisations, d'autres religions existent.
Cette période troublée voit l'émergence et l'épanouissement d'un vaste mouvement européen aussi bien littéraire qu'artistique, touchant la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique et la littérature : le baroque. Irrégularité, foisonnement, instabilité, mouvement, fantaisie, métamorphoses, contrastes, illusions sont autant de caractéristiques de ce mouvement.
Le courant précieux se situe dans le sillage du baroque, il en est une sorte de prolongement. Lié à la progressive émancipation féminine, il émerge d'abord dans les salons mondains des femmes de la bonne société et se caractérise par un raffinement des mœurs et du langage, par une création littéraire délicate et virtuose, élégante et recherchée, plaçant la relation amoureuse au cœur de sa réflexion. Cette tendance du baroque s'accompagne paradoxalement d'un courant diamétralement opposé : le burlesque, que l'on retrouve en particulier dans les romans comiques de l'époque.
Cependant, au fur et à mesure du siècle, s'impose en France un autre mouvement : le classicisme, qui prétend réagir aux excès du baroque et représenter la beauté rigoureuse et l'harmonie triomphante du Grand Siècle, le siècle de Louis XIV. Enfin, il faut noter que le terme baroque a été longtemps péjoratif et qu'il a fallu attendre le xxe siècle pour que l'on rende enfin justice à ce mouvement littéraire.
Le baroque
La poésie baroque
• La poésie baroque est bien représentative de l'esthétique du mouvement. Elle révèle un goût marqué pour les créations de l'imagination, pour la recherche d'un langage surprenant, multipliant les métaphores et les rapprochements inattendus.
Exprimant une sensibilité personnelle, le poète baroque se présente comme solitaire et rêve d'écrire librement pour traduire au mieux ses émotions. Il célèbre bien entendu la femme aimée, en l'idéalisant et en s'inscrivant dans la filiation de Pétrarque et de Ronsard. La femme se fait alors l'égale d'une déesse. Les tourments de la passion et de l'amour impossible donnent lieu à une écriture subtile et raffinée, jouant sur les images et les « pointes » qui créent la surprise.
• Mais la poésie baroque exprime également une angoisse liée à la mort, à travers des évocations macabres qui rappellent l'instabilité du monde et la fragilité de la vie humaine. La mort apparaît même comme une obsession baroque – en témoignent les nombreuses peintures de vanités qui rappellent sans cesse à l'homme qu'il est mortel et qu'il n'est qu'une créature éphémère. De façon générale, les œuvres poétiques de Théophile de Viau ou de François Maynard témoignent d'une sensibilité accrue aux métamorphoses, à l'inconstance du monde, de la nature comme de l'homme.
Le théâtre baroque
• Le théâtre baroque se caractérise par un goût certain pour la violence. Il n'hésite pas à mettre en scène des morts horribles et des flots de sang. Par ailleurs, la scène baroque privilégie également le recours au merveilleux : magie ou interventions divines sont monnaie courante. Les pastorales comme les tragi-comédies, très en vogue à l'époque, aiment à reprendre des épisodes, des thématiques ou des personnages des romans héroïques de l'époque. Les amours contrariées, avec leur lot d'aventures, de séparations et de retrouvailles aboutissant à un dénouement heureux, prolifèrent sur scène et n'empêchent nullement une certaine cruauté ou obscénité. Les intrigues ne respectent donc pas la bienséance et se déroulent au-delà d'une seule journée en de nombreux lieux.
L'Illusion comique de Corneille, qui date de 1636, est également très représentative du théâtre baroque. Elle s'ouvre sur l'intervention spectaculaire d'un magicien et met ensuite en scène les aventures de Clindor, qui passent de la comédie bouffonne à la tragédie, pour finalement révéler que Clindor est devenu comédien et qu'une partie de la pièce n'était qu'une « illusion », un trompe-l'œil. La comédie illustre bien l'esthétique baroque avec son goût pour les mises en abyme, les jeux de masques et les faux-semblants.
• Enfin, la querelle du Cid marque en quelque sorte la fin du genre. En 1637, Le Cid, tragi-comédie, triomphe. Mais son manque d'unité et de vraisemblance, son intrigue romanesque et sa fin heureuse, qui rappellent l'esthétique baroque, sont perçues comme des faiblesses par les opposants de la pièce, en particulier Scudéry. L'Académie française prend parti et donne plutôt raison aux critiques. Le théâtre classique commence à s'imposer.
Le roman
• Le baroque connaît deux prolongements contradictoires : l'un précieux, l'autre burlesque, qui traduit lui aussi la diversité et l'instabilité du monde mais en adoptant un point de vue prosaïque et même satirique, notamment dans la création romanesque. Bien souvent dans le sillage des libertins, c'est-à-dire de libres penseurs critiques qui s'opposent au dogmatisme et aux a priori de la pensée, en particulier religieuse, apparaissent des romans comiques.
• Ainsi, Sorel dans sa Vraie Histoire comique de Francion narre les aventures pleines de rebondissements de son héros, qui s'apparente aux picaros de la tradition espagnole. Francion rencontre différents personnages qui permettent à Sorel de dresser un tableau satirique de la société de l'époque et de bouleverser avec une grande audace les valeurs morales de son temps : Francion, guidé par une recherche de liberté et de plaisir, s'émancipe des préjugés et des interdits.
• On peut également citer Le Roman comique de Scarron qui présente les aventures d'une troupe de comédiens en multipliant les épisodes burlesques et en offrant une image parodique et assez caricaturale de la vie provinciale.
• Parallèlement, apparaissent des romans se rattachant à une veine que l'on pourrait qualifier de « réaliste ». Ainsi, Tristan L'Hermite fait le récit de sa jeunesse dans Le Page disgracié, créant une œuvre qui emprunte encore aux romans picaresques (le narrateur fait un apprentissage mouvementé de la vie) mais qui traduit aussi un projet autobiographique.
La préciosité
Les salons et la poésie précieuse
• La préciosité, avant d'être un courant littéraire, est surtout un art de vivre et un phénomène social. Elle prône un raffinement des mœurs, des idées et du langage et prend naissance dans les salons de la bonne société, sous l'impulsion des femmes qui réclament plus de reconnaissance et de respect. Ainsi, la marquise de Rambouillet, d'origine italienne, reçoit avec splendeur, dans sa fameuse « chambre bleue », ses amis, c'est-à-dire des artistes et des écrivains. La mode des salons, tenus par les femmes de la noblesse puis de la bourgeoisie, est lancée.
• Dans ces salons, on pratique, sans pédantisme, l'art de la conversation, sur des thèmes galants ou littéraires. Les analyses psychologiques et les relations entre les sexes sont au cœur des discussions, les précieuses prétendant spiritualiser l'amour. Le langage précieux de l'amour rayonne d'ailleurs dans toute la littérature du siècle. Dans les salons, on goûte aussi les plaisirs des jeux littéraires et mondains (énigmes, portraits, etc.) et les écrivains (Corneille, par exemple) y viennent souvent pour lire leurs œuvres. Ainsi, le poète Voiture, par sa poésie élégante, par son humour spirituel et sa gaieté, est une figure essentielle du salon de Mme de Rambouillet.
• La création poétique précieuse se caractérise par un souci accru de la forme, de la virtuosité et de la subtilité. La Guirlande de Julie en offre un bon exemple. Il s'agit d'un receuil de madrigaux célébrant la beauté de Julie de Rambouillet, la fille de la marquise, composé par les habitués du salon et par Charles de Montausier, et offert à la jeune fille à l'occasion de sa fête. Chaque poème porte le nom d'une fleur symbolisant les grâces de Julie.
Le roman précieux
• Le roman connaît une grande vogue sous le règne de Louis XIII. L'Astrée reçoit un immense succès ; il est lu et apprécié des gens du monde, marqué par une nouvelle manière de parler, d'écrire et de concevoir l'amour. Il s'agit d'un roman pastoral publié par H. d'Urfé entre 1607 et 1624. Ce long roman fleuve de cinq mille pages met en scène, dans un cadre bucolique, le Forez du ve siècle, les amours d'Astrée et de Céladon, deux nobles qui ont choisi la vie des bergers afin de vivre « plus doucement et sans contraintes » et d'explorer à loisir les subtilités de l'amour. Les péripéties et les travestissements abondent dans le roman, qui se complique encore d'une quarantaine d'histoires enchâssées.
• Dans le sillage de L'Astrée, Mlle de Scudéry, « l'illustre Sapho », écrit Artamène ou le Grand Cyrus publié de 1649 à 1653, puis Clélie, publié de 1654 à 1660. Ces deux longs romans historiques sont de véritables miroirs de la société précieuse que fréquente et anime Mlle de Scudéry. Sous couvert de ses personnages, l'auteur y reproduit les discussions et les écrits qu'échangent les précieux. Surtout, les aventures amoureuses de ses héros lui permettent d'offrir de subtiles analyses psychologiques. Clélie reste ainsi célèbre pour avoir popularisé la fameuse Carte de Tendre, qui représente de façon allégorique une géographie de l'amour et fut inventée lors d'une rencontre précieuse dans le salon de Mlle de Scudéry.

Zoom sur…

Une satire des précieuses
Les Précieuses ridicules de Molière est le premier grand succès du dramaturge, de retour à Paris après plusieurs années passées en province à jouer des farces essentiellement. Molière unit pour la première fois dans cette pièce la farce et la comédie de mœurs, annonçant ainsi ce qui va devenir la « grande comédie ». Les Précieuses ridicules caricature les salons parisiens qui subissent la mode de la préciosité et en offre une satire comique. Tout en s'attirant des ennemis, la comédie fait mouche et emporte l'adhésion d'un vaste public.
En 1659, les précieuses commencent à être raillées pour leurs manières affectées et leurs raffinements excessifs. Toutefois, pour atténuer la portée critique de son œuvre, Molière choisit prudemment de mettre en scène deux précieuses provinciales, singeant la préciosité parisienne.
«  Magdelon
Mon père, voilà ma cousine qui vous dira, aussi bien que moi, que le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux ; ou bien être conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui doit se faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée ; et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paraît à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne saurait se dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le roman par la queue ! encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé ; et j'ai mal au cœur de la seule vision que cela me fait.
Gorgibus
Quel diable de jargon entends-je ici ! Voici bien du haut style.
 »
Molière, Les Précieuses ridicules, scène 4

Pour aller plus loin

Peinture
  • La Descente de Croix, Rubens, 1633.
  • Le Tricheur à l'as de carreau, George de La Tour, 1635.
Sculpture
  • Apollon et Daphné, Le Bernin, 1623-1625.
  • Le baldaquin de Saint-Pierre de Rome, Le Bernin, 1624-1633.
Repères bibliographiques
  • L'Intérieur et l'Extérieur, J. Rousset, éd. José Corti, 1968.
  • Anthologie de poésie baroque, J. Rousset, éd. José Corti, 1988.
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