Le marché du travail

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En bref

• Les statistiques du second semestre 2006 ont été marquées par une embellie du marché du travail. Avec un taux de chômage de 8,7%, l'économie française confirme non seulement une tendance à la baisse du chômage, mais également un taux de chômage ancré pour le troisième mois consécutif sous la barre des 9 %.
Pour apprécier ce résultat, il faut le resituer dans la perspective des années précédentes : la France retrouve alors les meilleurs résultats enregistrés en la matière depuis 2001, mais reste mal placée si l'on compare ces chiffres avec les statistiques de l'Union européenne.
• L'étude du marché du travail doit suivre deux approches :
  • elle doit avant tout être replacée au sein du débat théorique traditionnel entre libéraux et keynésiens ;
  • elle doit ensuite rendre compte des transformations de ce marché et des politiques suivies en les resituant dans la perspective du débat théorique.

Approches théoriques du marché du travail et de son fonctionnement

La représentation libérale du marché du travail
• Pour les économistes néoclassiques, le marché du travail est comparable aux autres marchés : c'est un lieu où entrent en confrontation une offre de travail émanant des travailleurs et une demande de travail exprimée par les entrepreneurs.
En voici une représentation graphique.
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Représentation libérale du marché du travail
Représentation libérale du marché du travail
Si les hypothèses de concurrence pure et parfaite définies par le modèle néoclassique sont vérifiées, il existe un salaire d'équilibre qui permet l'égalité offre-demande.
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Le salaire d'équilibre
Le salaire d'équilibre
L'offre de travail est une offre de force de travail.
Elle désigne la quantité de travail que les agents économiques désirent « vendre » sur le marché du travail et se mesure en heures. Elle provient de la population active, même si tous les offreurs de travail n'en font pas partie (chômeurs découragés, travailleurs au noir, etc.).
L'offre de travail est une fonction croissante du taux de salaire : plus ce dernier est important, plus les individus sont prêts à sacrifier leurs loisirs à leur travail. L'offre détermine le comportement en fonction de la désutilité que l'on a à travailler. Cela signifie, par exemple, qu'elle détermine si le niveau du salaire réel exprimé sur le marché compense l'effort que l'on doit accomplir en travaillant.
La demande de travail est une demande de force de travail. Elle provient des entreprises et dépend :
  • de la production annuelle ;
  • de la productivité ;
  • de la durée légale du travail ;
  • du niveau de l'emploi.
La demande de travail est une fonction décroissante du taux de salaire : plus le salaire est bas, et plus les entreprises sont prêtes à embaucher. Pour l'entreprise, le niveau du salaire réel ne doit pas excéder celui de la productivité marginale du travail, c'est-à-dire ce que lui rapporte le dernier salarié embauché. Au-delà de ce seuil tout embauche fait perdre de l'argent à l'entreprise.
Le point d'équilibre est donc tel que :
productivité marginale du travail = salaire réel = désutilité marginale du travail
• Selon le modèle libéral, l'équilibre est forcément spontané et toute situation de déséquilibre ne peut s'expliquer que par la présence d'entraves au bon fonctionnement du marché.
Le respect des règles de la concurrence pure et parfaite (CPP) assure le plein-emploi.
Seuls deux types de chômage peuvent exister dans un tel cadre :
  • d'une part, le chômage volontaire, qui apparaît lorsque les travailleurs n'acceptent pas de travailler au prix fixé par le marché ; dans ce cas, ils considèrent que la désutilité marginale du travail est supérieure au salaire réel ;
  • d'autre part, un chômage transitoire, qui est lié aux délais d'ajustement du marché du travail.
Dans cette représentation, le chômage involontaire ne peut provenir que d'un mauvais fonctionnement du marché, explicable par le non-respect de la CPP (règlements, intervention de l'État, etc.). La lutte contre le chômage passe par la restauration des principes de la CPP (déréglementation, flexibilité, etc).
• Milton Friedman (1912-2006), économiste monétariste, théoricien de l'école de Chicago, développe une actualisation de cette analyse, et avance l'idée d'un chômage naturel, qui remplace l'idée de plein-emploi en situation d'équilibre. Il s'agit d'un niveau de chômage incompressible, lié à des facteurs structurels tels que les acquis sociaux, le syndicalisme, l'État-providence.
Pour atteindre ce taux de chômage naturel, il faut que l'évolution du salaire réel soit identique à celle de la productivité du travail et qu'une parfaite flexibilité au marché du travail soit restaurée.
La représentation keynésienne du marché du travail
• Avec la publication en 1936 de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, Keynes (1883-1946) propose de rompre avec l'analyse néoclassique du marché du travail.
Keynes forge l'expression de salaire nominal, une première différence face à l'expression salaire réel utilisée par les auteurs libéraux.
Le salaire nominal est l'expression de la rémunération des salariés en unité monétaire courante, non déflatée. Keynes explique que les salariés ne peuvent avoir une lecture parfaite de l'évolution de leur salaire car ils sont victimes d'une illusion monétaire.
En conséquence, les salariés sont attentifs à l'évolution du salaire nominal, qui est rigide à la baisse. Il s'agit donc d'une remise en cause par Keynes du principe d'information parfaite sur le marché en situation de CPP. Cela mène à la conclusion que la rationalité de l'arbitrage entre désutilité du travail et rémunération est une considération de pure fiction théorique.
• Suivant cette logique, il s'ensuit donc que la réduction des salaires nominaux ne permet pas de faire baisser le chômage.
• Keynes justifie son affirmation à partir des déterminants de la demande effective. Il apparaît en fait plusieurs déterminants en fonction de la composante de la demande considérée.
Prenons d'abord la consommation : elle dépend de la propension marginale à consommer : c\,=\,\frac{\mathrm{variation\,de\,la\,consommation}}{\mathrm{variation\,du\,revenu}}
Enfin, Keynes utilise la notion de chômage involontaire. Contrairement aux auteurs néoclassiques, pour qui le seul chômage possible, en situation de CPP, est un chômage volontaire, c'est-à-dire résultant d'un libre choix des offreurs de travail, pour Keynes il faut au contraire parler de chômage involontaire.
Cette situation tient au fait que le niveau de l'emploi est fonction de la demande effective, ce qui implique qu'il évolue indépendamment du rapport offre/ demande sur le marché du travail. Il s'agit une nouvelle fois d'une contradiction nette de l'analyse libérale, qui affirme que le niveau de l'emploi est fonction du salaire réel.
Pour Keynes, le marché du travail n'est donc pas un marché comme les autres, le niveau d'emploi est déterminé par les entrepreneurs, et il y a peu de chances que ce besoin en main-d'œuvre corresponde à l'offre de travail disponible.
Le point sur quelques analyses contemporaines
La théorie du salaire d'efficience
La détermination des salaires est uniquement le fait des entreprises. L'idée est que la productivité du travail est fonction de sa rémunération. Les entreprises peuvent avoir intérêt à verser des salaires relativement élevés pour faire progresser la productivité des travailleurs, afin d'inciter les travailleurs à fournir un effort maximal, de réduire leur mobilité et de sélectionner les meilleurs.
Les salaires ne peuvent pas être considérés comme flexibles dans la mesure où ils conditionnent étroitement la productivité des salariés.
Alors que pour les auteurs néoclassiques, c'est la productivité qui détermine le salaire, dans la théorie du salaire d'efficience, c'est l'inverse.
• La théorie des contrats implicites
selon cette approche, les agents économiques sur le marché du travail seraient implicitement d'accord pour que les salaires ne fluctuent pas. Les rémunérations ne sont alors plus fixées par le libre jeu de la concurrence.
Cette stratégie vient de l'existence d'un coût de recrutement, tant pour l'entreprise que pour le salarié. Pour l'entreprise, la formation de son personnel représente un coût important. L'entreprise préfère alors verser une rémunération supérieure pour le fidéliser. Quant au salarié, il préfèrera une rémunération moindre pour éviter le coût d'une recherche d'emploi. Chacun cherche ainsi à minimiser les risques.

Les principales transformations du marché du travail

La segmentation du marché du travail
• La segmentation du marché du travail est aussi appelée bipolarisation ou dualisation. Il n'y a plus, comme le pensaient les auteurs néoclassiques, un marché du travail unique, mais une segmentation entre un marché primaire (central) et un marché secondaire (périphérique).
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Schéma du marché du travail
Schéma du marché du travail
Population active salariée selon le statut en France
Total 2004 en milliers
Secteur privé
17 270
Intérimaires
491
Apprentis
300
Contrats à durée déterminée
1 187
Stagiaires et contrats aidés
288
Autres salariés
15 004
Secteur public
4 789
Contrats à durée déterminée
497
Stagiaires et contrats aidés
166
Autres salariés
4 126
Total
22 058

Champ : actifs occupés de 15 ans et plus, source : Insee, enquêtes emploi.
Une recherche croissante de flexibilité
• Le terme de flexibilité regroupe les mesures visant à apporter plus de souplesse au fonctionnement du marché du travail dans le but d'en corriger les imperfections, par rapport à ce qu'il devrait être d'après l'analyse libérale.
Depuis les années 1980, la recherche de solutions pour lutter contre le chômage, le regain d'intérêt pour des idées libérales et les succès quantitatifs en matière de chômage observables aux États-Unis et en Grande-Bretagne ont rendu le débat sur la flexibilité très présent dans les réflexions économiques.
• Ajoutons qu'avec la crise les entreprises sont conduites à rechercher la flexibilité du travail pour anticiper l'évolution incertaine de la demande. Dans le cadre d'une conjoncture difficile, elles dénoncent les rigidités héritées de la période de croissance (réglementation, conventions collectives…) qui constituent pour elles autant d'obstacles à l'adaptation économique.

Zoom sur…

Milton Friedman
L'économiste américain Milton Friedman, prix Nobel d'économie en 1976, est mort en novembre 2006, à l'âge de 94 ans.
Outre sa théorie sur la monnaie, ses travaux portent également sur le fonctionnement du marché du travail. Il s'attache en particulier à actualiser les concepts néoclassiques en construisant la notion de taux de chômage naturel, qu'il explique par les rigidités institutionnelles et structurelles spécifiques à chaque pays.
Enfin, et toujours sur le thème du marché du travail, il apporte une importante remise en cause de la courbe de Phillips en affirmant que l'idée selon laquelle la lutte contre le chômage implique de laisser progresser l'inflation est erronée. L'expérience du premier choc pétrolier et de la crise dite de stagflation a largement conforté ce point de vue et renforcé le succès des analyses de M. Friedman depuis les années 1980.

Pour aller plus loin

Consulter le rapport du Conseil de l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale (CERC) : www.cerc.gouv.fr.
Repère bibliographique
Le Monde du travail, Jacques Kergoat, La Découverte, 1998.
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