Le Moyen Âge européen, un grand âge ?

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L'essentiel

« Pour en finir avec le Moyen Âge » (R. Pernoud), il convient de rappeler que ces 1 000 ans d'histoire sont ponctués de guerres (invasions, croisades, guerre de Cent Ans), d'épidémies (peste noire de 1348), de querelles religieuses (schismes de 1054 et de 1309), mais que cette longue période est également riche d'innovations techniques, de réflexions philosophiques et de grandes découvertes scientifiques. La prospérité retrouvée et la « paix de Dieu » fournissent les moyens financiers et le temps nécessaires à la construction d'églises et de cathédrales toujours plus somptueuses. Unifiée par le christianisme, la société féodale assigne à chacun sa place et un rôle précis.
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Chronologie du Moyen Âge© rue des écoles
Chronologie du Moyen Âge

La fiche

Mille ans séparent la chute de l'Empire romain d'Orient (476) et la découverte de l'Amérique (1492), une longue durée qu'on aurait tort de réduire à une époque de médiocrité. En quoi cet âge qu'on dit « moyen » est-il si mal nommé ?
Haut et bas Moyen Âge
« Pour en finir avec le Moyen Âge » comme le disait Régine Pernoud, il convient de le concevoir comme une longue ère où alternent des périodes de crise et de prospérité. On distingue habituellement deux temps : le haut (ve-xie siècles) et le bas (xie-xve siècles) Moyen Âge.
476-1095, vers un nouvel ordre européen ?
• Sous l'impact de migrations de peuples germaniques et d'incursions plus brutales des Huns, l'Empire romain se délite peu à peu. Une désurbanisation s'opère alors, transformant l'organisation économique et politique du continent. En 486, par exemple, Clovis (dynastie des Mérovingiens) s'empare d'un territoire centré autour de Soissons et, soutenu par l'Église, agrandit ses conquêtes. Mais la tradition du partage du Royaume entre les fils (loi salique) entretient les conflits et l'instabilité politique.
• Les mêmes difficultés se répètent sous les Carolingiens. L'empire que Charlemagne (771-814) avait bâti est partagé entre ses trois petits-fils par le traité de Verdun (843), lequel trace les contours de la future Europe politique. De nouvelles invasions (des Hongrois et des Normands) menacent le fragile équilibre ainsi mis en place. Toutefois, par d'habiles jeux d'alliances, des princes réussissent à s'imposer : tandis que ses principaux rivaux se déchirent, Hughes Capet devient roi des Francs (987).
• Rongée par des luttes de pouvoirs, la chrétienté aussi se divise entre orthodoxes et catholiques (schisme de 1054), une rupture qui accentue la fracture entre l'Est et l'Ouest du continent.
1096-1314, une renaissance médiévale
• Au début du bas Moyen Âge, par des conquêtes ou par des mariages stratégiques, des royaumes puissants émergent de cette mosaïque politique : royaume d'Angleterre (Plantagenêt), de France (Capétiens), duché de Bourgogne (Valois). Les princes de ces États de mieux en mieux contrôlés par une administration rigoureuse (les baillis et sénéchaux de Philippe Auguste, par exemple) imposent leur souveraineté ; mais ils se heurtent souvent à la puissance de l'Église qui reste redoutable. L'énergie désordonnée des chevaliers est détournée vers la Palestine au profit des croisades auxquelles les princes sont parfois contraints de participer sous la pression des papes. Aussi Richard Cœur de Lyon, Philippe Auguste et Frédéric Barberousse se joignent-ils à la troisième croisade. En Espagne, la Reconquista repousse progressivement les musulmans vers le Sud.
• Bien que jalouses l'une de l'autre, les autorités civile et religieuse maintiennent toutefois un état de paix qui favorise la prospérité économique des cités marchandes d'Italie, de Champagne ou de la Hanse. De formidables chantiers d'architecture (construction des cathédrales, toujours plus hautes) sont ouverts et la réflexion intellectuelle est intense. La chrétienté connaît alors une véritable renaissance avant la lettre.
1314-1492, déclin du Moyen Âge mais grandes découvertes
• La rébellion des princes contre la papauté (querelle des investitures) et le grand schisme qui divise l'Église en instituant une papauté dissidente en Avignon (1309-1377) inaugurent une période de troubles. Pendant deux siècles, tensions politiques, guerres et crises ruinent l'Europe : la guerre de Cent Ans entre Français et Anglais (1337-1453), les conflits entre peuples ibères (Aragonais, Castillans, Catalans) qui se disputent les territoires de la Reconquista. La grande peste de 1348 décime environ un quart de la population européenne (25 millions de victimes). Affaiblie par des querelles intestines, Byzance s'effondre sous la pression des Turcs (prise de Constantinople en 1453).
• Les peuples font toutefois face et se réorganisent. Le milieu du xve siècle voit le retour de la prospérité dont profitent les villes marchandes d'Italie ou du val de Loire (Bourges). Mis au service des navigateurs, de nouveaux outils (boussole, cartes marines plus précises, méthodes de calcul de position plus fiables) permettent des expéditions lointaines et la découverte de l'Amérique.
Une société hiérarchisée
La société du Moyen Âge se caractérise par une organisation rigide et qui définit à chacun une place précise.
Une société d'ordres
• La population se répartit en trois ordres ou castes déterminés par la naissance. La noblesse, caste militaire, dont l'appartenance se définit de plus en plus par le sang, protège le reste de la population. Le clergé, lui-même hiérarchisé, veille à la protection des âmes et au bon exercice des cultes ; on y entre par choix bien que celui-ci soit souvent imposé par le rang de naissance dans la famille. La majorité de la population est composée de paysans (serfs ou alleutiers propriétaires de leur terre) et d'artisans. Dans les villes, les bourgeois indépendants développent les activités de commerce pour lesquelles ils mettent au point des systèmes financiers (comptabilité, assurances, lettres de change) et bancaires. Lombards et Juifs deviennent les partenaires privilégiés des princes et de l'Église.
La féodalité
• Pour assurer le contrôle de leurs royaumes, les Carolingiens délèguent une partie de leurs pouvoirs : l'autorité militaire revient aux ducs et aux marquis, la justice aux comtes. Ils établissent entre eux et ces hommes des liens personnels de fidélité. Contre une terre (fief) et sa protection, le suzerain exige de son vassal un dévouement exclusif à sa personne. Un réseau pyramidal de fidélités se tisse ainsi, qui structure les royaumes et définit un sentiment d'appartenance à une communauté se dessinant au fil du temps. Les ecclésiastiques eux-mêmes (évêques) s'intègrent au système.
La puissance de l'Église
• Imposant sa vision du monde aux populations, elle exerce un ascendant très fort sur celles-ci. Elle s'est structurée et affirme sa discipline par des conciles qui fixent rituels et dogmes (Latran IV en 1215). Elle organise l'espace en diocèses et paroisses et encadre les fidèles en maintenant un contact permanent avec eux par le biais des prêtres ou de moines prêcheurs (franciscains et dominicains). Le monachisme en plein essor (bénédictins, clunisiens et cisterciens) soutient la prospérité de l'Église qui rejaillit sur tous : des terres sont défrichées massivement et les abbayes se transforment en petites entreprises dynamiques (Cîteaux en Bourgogne ou Fontfroide dans l'Aude).
• L'Église dispose d'armes redoutables comme l'excommunication dont elle menace les princes, l'Interdit qui peut priver l'ensemble d'une population des sacrements, l'Inquisition qui poursuit les dissidents et l'Index qui condamne les livres impies.
Des révolutions silencieuses
Lentement, le Moyen Âge voit se mettre en place d'importantes innovations.
Des révolutions agricoles et techniques
• L'agriculture est alors la principale activité des hommes. Les rendements sont améliorés grâce à des inventions décisives : la charrue et son soc en fer qui retourne la terre en profondeur, la herse qui l'aère, le ferrage qui accentue la force de traction du cheval. La technique de l'assolement triennal repose mieux la terre. Le développement du moulin hydraulique et la construction de barrages décuplent l'énergie disponible. Celle-ci profite à la sidérurgie de la fonte, activité qui fournit outils et armes (apparition des premiers canons). L'horloge mécanique est mise au point.
Des révolutions architecturales
• Les architectes réalisent des prouesses. Voûtes et contreforts de l'époque romane, croisées d'ogive et arcs du gothique permettent d'édifier des cathédrales, d'en ajourer les murs et d'y tailler des ouvertures complexes (rosaces) ornées de vitraux. L'architecture militaire n'est pas en reste. Les châteaux fortifiés se multiplient. Ils se dotent d'imposants remparts flanqués de tours. Le donjon en pierre se généralise. L'architecture civile profite des innovations conçues pour les églises et les châteaux forts. À Byzance, Florence (Palazzo Vecchio), Bourges (palais Jacques Cœur) ou Grenade (Alhambra) les constructions rivalisent d'élégance.
Des révolutions philosophiques et scientifiques
• En marge des débats théologiques qui animent la vie des églises (à Rome ou à Byzance), voire des débats entre chrétiens et musulmans, la vie intellectuelle est intense. La thèse dialectique de Pierre Abélard (Pour ou contre, v. 1123) témoigne d'un renouveau de la philosophie. Son rationalisme est annonciateur de la révolution humaniste à venir. À sa suite, saint Thomas d'Aquin réussit la synthèse entre foi et intellect (Somme théologique de 1273). À Tolède, les érudits traduisent les textes grecs et arabes. À Paris ou Oxford naissent les premières universités : la Sorbonne est fondée par Pierre de Sorbon en 1257. Surnommé le « docteur admirable », Roger Bacon (1214-1294) propose une réforme des sciences fondée sur l'expérimentation.
• Si ces grands innovateurs sont souvent condamnés pour hérésie, leurs propositions favorisent l'émergence d'idées nouvelles.
Dans tous les domaines, exception faite de quelques périodes de crise, le « moyen » âge européen mérite une meilleure réputation que celle que lui ont faite les hommes de la Renaissance.

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Pierre Abélard (1079-1142)
Pierre Abélard est connu pour son aventure amoureuse avec Héloïse, mais il est aussi considéré comme le premier intellectuel européen. Attaché à l'art de la dialectique, il défend l'idée que la vérité doit être obtenue en pesant tous les aspects d'une question et, stimulant l'esprit par le recours au doute, il propose une lecture critique rationnelle des Écritures. Son rationalisme inquiète Bernard de Clairvaux qui fait condamner ses thèses lors du concile de Sens (1140).
Croisade et djihad
En 1095, le pape Urbain II prêche la croisade. Répondant à un appel à l'aide de Byzance menacée par les avancées des Turcs seldjoukides, il incite les fidèles à se rendre en Terre sainte pour libérer le tombeau du Christ de l'emprise des musulmans. Présentées comme un pèlerinage garantissant l'absolution des péchés, les croisades se transforment en expéditions militaires contre l'islam, quand elles ne sont pas détournées vers d'autres objectifs comme ce fut le cas en 1204 avec le pillage de Constantinople par les croisés. Les musulmans répliquent en défendant leurs conquêtes au nom du djihad. Pour eux, le djihad signifie « effort de conversion », une rigueur à appliquer d'abord à soi-même. Le croyant lutte contre ses mauvais penchants afin d'être un bon musulman. Ce n'est que dans un second temps que le djihad peut se traduire en effort pour convertir autrui, conçu d'abord comme une conversion par la persuasion. Dans le contexte des croisades, le djihad se transforme en devoir de lutte armée contre les infidèles.
Invasions ou migrations ?
La chute de l'Empire romain d'Occident en 476 est communément présentée comme la conséquence directe d'invasions de tribus barbares. Le terme d'« invasion » et les cartes traçant le parcours des différents peuples à travers l'Empire romain conduisent à imaginer d'importantes opérations militaires. Si les coups de mains et les raids violents marquent l'époque, l'historiographie récente plaide plutôt pour des migrations progressives de populations qui adoptent les modes de vie des peuples au contact desquels elles entrent lors de leur établissement dans une région.

Pour aller plus loin

À visiter
  • Musée national du Moyen Âge de Cluny, Paris.
  • Les cathédrales de Paris, Chartres, Saint-Denis ou Reims.
Repères bibliographiques
  • R. Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Âge, Le Seuil, coll. « Points Histoire », 1979 ;
  • J. Gimpel, La Révolution industrielle du Moyen Âge, Le Seuil, coll. « Point Histoire », 1975 ;
  • G. Duby, Le Temps des cathédrales, Gallimard, 1976 ;
  • J. Le Goff, Un long Moyen Âge, Tallandier, 2004 ;
  • J.-Ph. Genêt, M. Balard, Le Monde au Moyen Âge : espaces, pouvoirs, civilisations, Hachette Éducation, 2005.
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