Le rococo

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Les œuvres clés

  • 1717 : Pèlerinage à l'île de Cythère, Watteau
  • 1717 : Les Plaisirs du bal, Watteau
  • 1735-1740 : hôtel de Soubise, Boffrand
  • 1736 : Mercure, Pigalle
  • 1750 : Portrait de Mme Pompadour, Boucher
  • 1752 : L'Odalisque blonde, Boucher
  • 1757 : La Baigneuse, Falconnet
  • 1767 : Les Hasards heureux de l'escarpolette, Fragonard

La fiche

Le début du xviiie siècle, et plus précisément la période qui s'ouvre à la mort de Louis XIV en 1715, est marqué par un renouveau et une importante effervescence intellectuelle et artistique. Un vent de liberté et de légèreté semble souffler sur la France après les dernières années du règne du Roi-Soleil, assombries par des défaites militaires, une situation économique difficile, des famines et une atmosphère à la cour beaucoup moins fastueuse et plus moraliste que dans les premières années.
Avec le Régent, la noblesse retrouve le goût de la fête et se lance dans une recherche effrénée des plaisirs sensuels et des divertissements. Sur le plan artistique, ce bouleversement s'accompagne d'un rejet des formes rigoureuses, symétriques et quelque peu rigides du classicisme. La liberté et la sensibilité prédominent, le goût de la légèreté, voire de la frivolité, de la fantaisie et de l'irrespect envahit les arts.
Le style rocaille ou rococo émerge alors, comme un prolongement de l'esthétique baroque. Il privilégie l'ornementation et la virtuosité, le raffinement des courbes et des arabesques. Le terme rococo est un terme péjoratif à l'origine. Il est formé à partir du français « rocaille » qui désigne, au xviie siècle, un ouvrage réalisé avec des cailloux et des coquillages, puis les décorations qui évoquent, sous la Régence et le règne personnel de Louis XV, les formes sinueuses de ces roches et de ces coquilles, et plus généralement l'art de cette époque.
Le terme rococo désigne alors, de façon générale, ce prolongement du baroque tardif, qui s'épanouit également dans le reste de l'Europe au cours du xviiie siècle, en Allemagne en particulier. En France, ce style s'épuise dans la deuxième moitié du siècle et disparaît totalement au moment de la Révolution.
La sculpture et les arts décoratifs
La décoration
• Le style rocaille apparaît d'abord dans les arts décoratifs. Il se caractérise par des couleurs pastels et des courbes sinueuses, des arabesques qui tranchent avec le style classique, mais aussi avec le baroque imposant et monumental. Les pièces se font d'ailleurs plus petites, on a le souci du confort et on décore avec soin et élégance les boudoirs dans lesquels les dames peuvent s'entretenir avec leurs intimes. Le décorateur Pierre Lepautre, déjà, est chargé en 1701 de réaménager dans un style plus léger certains appartements de Versailles, dont la chambre du roi.
Les formes sont moins saillantes que dans l'art baroque, des décorations en bois sculpté, doré ou peint en blanc, envahissent les murs et les portes, et servent de compartiments pour des miroirs ou des peintures. Les motifs sont ornés de feuilles, de fleurs et de coquillages. Bérain reprend la mode des grotesques italiens qui s'inspirent des motifs de la « Domus Aurea » et jouent sur des réseaux d'ornement (lianes, guirlandes) auxquels sont associées des créatures fantastiques (hommes ou animaux).
• Peinture, sculpture et arts décoratifs se répondent harmonieusement pour former un ensemble fantaisiste, délicat et léger. Les ébénistes français sont particulièrement prisés. Ils inventent de nouveaux meubles : commodes, secrétaires, tables de toilette qui satisfont à la recherche du confort. Les meubles adoptent des formes plus souples et arrondies, les pieds s'incurvent, les panneaux se galbent. Ils s'ornent de garnitures en bronze et de marqueteries en bois polychromes.
• Le style rocaille se développe durant la Régence et le règne de Louis XV, notamment dans les grands hôtels particuliers de l'aristocratie parisienne. Ainsi, Germain Boffrand décore l'hôtel de Soubise, en particulier le Salon ovale, un chef-d'œuvre du genre avec ses boiseries blanches et dorées, ornées de motifs délicats, et encadrant des peintures mythologiques ou galantes.
Le souci du détail et le goût du pittoresque s'expriment dans la recherche des motifs végétaux ou animaux, parfois imaginaires, que l'on retrouve partout, sur les boiseries, les meubles, comme sur la vaisselle ou l'orfèvrerie.
L'architecture et la sculpture
• L'architecture française est peu marquée par le style rocaille. Les constructions se font dans l'ensemble moins monumentales, plus confortables et plus fonctionnelles qu'au xviie siècle, avec l'aménagement intérieur d'appartements indépendants, et les façades relativement sobres et harmonieuses annoncent déjà le néoclassicisme.
À Paris, seuls quelques ornements (les consoles des balcons et les encadrements des portes cochères par exemple) portent la marque du style rocaille.
• L'évolution de la sculpture française est très progressive de la fin du règne de Louis XIV à celui de Louis XV. L'œuvre d'Antoine Coysevox, par exemple, se poursuit d'un siècle à l'autre, et révèle l'émergence du rococo à travers le classicisme, notamment dans les statues de marbre exécutées pour Marly.
Le rococo s'exprime plus nettement encore dans Les Chevaux de Marly achevés en 1745 par Guillaume Coustou et surtout avec le bas-relief de Robert Le Lorrain ornant les écuries de l'hôtel de Rohan : Les Chevaux du soleil représentent le mouvement fougueux d'indomptables animaux. Si Pigalle annonce le naturalisme néoclassique, il est également l'auteur de quelques statues représentatives elles aussi du rococo, en particulier son Mercure. Les sculptures de Falconnet expriment un rococo plus délicat, en témoignent son Pygmalion et Galatée ou sa Baigneuse d'une élégance et d'une grâce remarquables. Enfin, Clodion, avec ses petites terres cuites représentant des personnages mythologiques impétueux et sautillants, a produit quelques-unes des plus grandes réalisations rococo.
De façon générale, les statues de petit format se multiplient et sont souvent reproduites grâce à la technique du biscuit popularisée au xviiie siècle par la manufacture de Sèvres, répondant ainsi au goût et aux demandes des nobles qui soignent la décoration de leur demeure.
La peinture
Watteau
• Les peintres ont tendance à délaisser les sujets solennels, religieux ou historiques, et se tournent vers des thèmes plus légers. Les couleurs évoluent également et les peintres privilégient les teintes plus claires et délicates, des roses, des verts et des jaunes.
• Watteau est un des premiers peintres à s'imposer dans ce genre. Ce peintre qui a vécu peu de temps, de 1684 à 1721, reste connu pour ses scènes gracieuses et délicates dans des paysages idylliques, pour ses « fêtes galantes ».
Son style est à la fois poétique, et réaliste, par son souci de l'observation. Il a, dans sa jeunesse, travaillé pour un peintre de décors de théâtre, qui l'initie ainsi à l'univers de la commedia dell'arte italienne et à ses imitateurs français.
Les comédiens inspirent alors beaucoup le peintre qui compose des scènes mystérieuses, oscillant entre réel et imaginaire. Il est reçu en 1717 à l'Académie royale de peinture pour son Pèlerinage à l'île de Cythère, qui prend alors l'appellation de « fête galante », genre nouveau créé pour lui.
• Le thème revient souvent dans les œuvres de Watteau qui met ainsi en scène de jeunes couples d'aristocrates conversant et se promenant, se livrant à une sorte de ballet amoureux dans des paysages idylliques. Il se fait ainsi l'écho de cette recherche du plaisir qui caractérise la noblesse du début du siècle. Ses effets de lumière et de couleurs sont très nuancés.
La « fête galante » connaîtra quelques continuateurs en la personne de J.-B. Pater ou de N. Lancret.
Boucher
• François Boucher, né en 1702 et mort en 1770, est l'un des peintres les plus importants sous le règne de Louis XV. Il est soutenu par Mme de Pompadour, l'influente favorite du roi, qui se fait également mécène et qui eut un poids certain sur l'art français durant cette période.
L'œuvre de Boucher est d'une très grande profusion : il travaille pour les Gobelins (cartons de tapisserie) et il crée même des œuvres originales, de grandes tentures ornées en leur centre de médaillons peints. Il travaille aussi pour la manufacture de Sèvres (modèles de porcelaines et de biscuits) et crée bien sûr de multiples peintures, qui mettent en scène des sujets fort variés : nus, scènes galantes, portraits, scènes mythologiques, etc.
• Ses scènes intimes et sensuelles, parfois libertines, d'une grâce et d'une délicatesse soignées, au coloris riche et lumineux assurent au peintre un immense succès et reflètent bien l'esprit du temps.
Cependant, ses excès et ses toiles parfois trop chargées et maniérées lui ont également valu des critiques, notamment de Diderot qui lui reproche son manque de goût et de simplicité.
Fragonard
• Fragonard (1732-1806) est le troisième des grands peintres que l'on associe habituellement au rococo. Il est fort connu, à l'instar de Boucher dont il a été l'élève, pour quelques-unes de ses peintures gracieuses et galantes, voire polissonnes.
Ainsi, La Gimblette représente une jeune fille à moitié dénudée qui joue sur son lit avec un petit chien, dans une posture faussement ingénue. Autre toile célébre de Fragonard : Les Hasards heureux de l'escarpolette, sur laquelle une jeune fille se balance et laisse coquettement s'envoler sa robe sous le regard indiscret d'un jeune homme caché dans un buisson juste devant elle.
• Le contemporain de Choderlos de Laclos et de Sade semble donc traduire dans ses œuvres le goût de l'époque pour le libertinage, mais ce libertinage s'exprime chez le peintre sans perversité, ses toiles restent légères et enjouées.
Cependant, si la postérité n'a retenu de lui que ce type d'œuvres, elle a oublié que Fragonard fut également l'ami de Hubert Robert, peintre de paysages à la sensibilité préromantique, ou de David, peintre néoclassique.
L'œuvre du peintre, surtout dans les dernières années, présente également une certaine gravité dans l'expression des sentiments et suggère parfois une certaine mélancolie annonciatrice du romantisme.

Zoom sur…

La critique du rococo
Diderot, philosophe des Lumières et maître d'œuvre de l'Encyclopédie, est également l'auteur de critiques d'art. Il donne des comptes rendus du Salon biennal du Louvre où exposent les peintres de son temps, qui sont ensuite publiés dans la Correspondance littéraire de Grimm. Sa sensibilité le porte à apprécier tout particulièrement les toiles de Greuze ou de Hubert Robert. Le premier peint des scènes familiales souvent touchantes et pathétiques, dans lesquelles s'expriment des intentions moralisantes. Il se fait véritablement peintre de la vertu, il veut émouvoir et instruire. Le second développe l'esthétique des ruines, c'est-à-dire présente des paysages envahis de ruines de style antique, soulignant le passage du temps. Cette peinture morale ou sensible et tourmentée répond bien aux goûts de Diderot et suscite son enthousiasme. Au contraire, il critique les peintures plus légères relevant du rococo, et en particulier celles de Boucher, comme en témoigne l'extrait suivant :
« J'ose dire que cet homme ne sait vraiment ce que c'est que la grâce ; j'ose dire qu'il n'a jamais connu la vérité ; j'ose dire que les idées de délicatesse, d'honnêteté, d'innocence, de simplicité, lui sont devenues presque étrangères ; j'ose dire qu'il n'a pas vu un instant la nature, du moins celle qui est faite pour intéresser mon âme, la vôtre, celle d'un enfant bien né, celle d'une femme qui sent ; j'ose dire qu'il est sans goût. Entre une infinité de preuves que j'en donnerais, une seule suffira ; c'est que dans la multitude de figures d'hommes et de femmes qu'il a peintes, je défie qu'on en trouve quatre de caractère propre au bas-relief, encore moins à la statue. Il y a trop de mines, de petites mines, de manière, d'afféterie pour un art sévère. Il a beau me les montrer nues, je leur vois toujours le rouge, les mouches, les pompons et toutes les fanfioles de la toilette. »
Diderot, Salon de 1765

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