Le roman au xixe siècle, l'apogée du genre

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les œuvres clés

  • 1774 : Les Souffrances du jeune Werther, Goethe
  • 1802 : René, Chateaubriand
  • 1816 : Adolphe, Constant
  • 1819 : Ivanhoé, Scott
  • 1829-1848 : La Comédie humaine, Balzac
  • 1830 : Le Rouge et le Noir, Stendhal
  • 1831 : Notre-Dame de Paris, Hugo
  • 1839 : La Chartreuse de Parme, Stendhal
  • 1844 : Les Trois Mousquetaires, Dumas
  • 1845 : Carmen, Mérimée
  • 1849 : La Petite Fadette, Sand
  • 1854 : Les Filles du feu, Nerval
  • 1857 : Madame Bovary, Flaubert
  • 1862 : Les Misérables, Hugo
  • 1871-1893 : Les Rougon-Macquart, Zola
  • 1881 : La Maison Tellier, Maupassant
  • 1883 : Une vie, Maupassant

La fiche

Si le roman est relativement peu représenté au xviiie siècle, qui lui préfère souvent une littérature d'idées, le siècle des Lumières compte tout de même quelques chefs-d'œuvre du genre, en particulier en ce qui concerne le roman épistolaire, que l'on pense par exemple aux Lettres persanes de Montesquieu, à La Nouvelle Héloïse de Rousseau, ou encore au sulfureux roman de Choderlos de Laclos Les Liaisons dangereuses qui marque la fin du siècle de son empreinte libertine.
Au xixe siècle, alors que ce sous-genre romanesque a tendance à s'essouffler, le roman dans son ensemble semble parvenir à une sorte de maturité et connaît un véritable âge d'or. Il devient le grand genre littéraire, peut-être le plus populaire de tous, et voit s'ouvrir devant lui une période très féconde. Des auteurs comme Balzac ou Zola se lancent dans de vastes cycles romanesques rassemblant de nombreux opus. La nouvelle, forme brève, plus dense que le roman, est elle aussi très présente au long du siècle.
La forme souple et malléable du roman offre aux auteurs une grande liberté et permet au genre de s'adapter aux différentes sensibilités qui imprègnent le siècle. Ainsi, la plupart des grands mouvements littéraires de cette période, du romantisme au naturalisme, trouvent leur expression dans des œuvres romanesques, le roman se faisant véritablement reflet et miroir de la société de l'époque.
Le roman romantique
Le roman autobiographique
• Le romantisme émerge en Europe, en particulier en Allemagne (avec Goethe) et en Angleterre, à la fin du xviiie siècle, mais c'est surtout au début du xixe siècle qu'il va s'imposer en France. Ce mouvement apparaît et s'épanouit dans un contexte social et politique assez chaotique, en pleine mutation, marqué par les conséquences de la Révolution, de la Terreur et du Consulat, par l'Empire, puis la Restauration. Il est également un prolongement de la sensibilité rousseauiste qui triomphe à la fin du xviiie siècle.
• Les jeunes auteurs de la première génération romantique expriment en tout cas leurs tourments, le « mal du siècle », et laissent libre cours à l'expression lyrique de leurs sentiments personnels teintés de nostalgie et de passions malheureuses ou inassouvies. Cette exaltation du moi se retrouve en particulier dans la création romanesque. Les auteurs s'épanchent et expriment cette sensibilité tourmentée à travers des romans autobiographiques, qui placent au premier plan l'introspection et l'analyse des sentiments amoureux.
• Ainsi, Chateaubriand, l'un des premiers romantiques français, livre beaucoup de lui-même dans ses deux courts romans : Atala et René, qui ont pour cadre l'Amérique, où l'auteur a voyagé. De même, Benjamin Constant dans Adolphe donne le portrait d'un jeune homme solitaire, tourmenté et désenchanté, pétri de contradictions et menant sa maîtresse Ellénore à la mort. Le roman se recentre ici presque exclusivement sur l'analyse psychologique des personnages.
Le roman social
• Si les romantiques se font les romanciers du moi et s'attachent à décrire avec lyrisme les passions et les tourments de l'individu, ils n'en sont pas moins sensibles aux souffrances du peuple dont ils prétendent bien souvent même se faire les porte-parole, d'autant plus qu'au fur et à mesure du siècle la lecture se démocratise de plus en plus. Plusieurs écrivains, dont Hugo ou Lamartine, s'engagent d'ailleurs et occupent des fonctions politiques, au gré des différents régimes.
• Un des romans majeurs de cette veine est bien entendu l'immense fresque des Misérables. Hugo dans ce long roman retrace le destin de Jean Valjean et dépeint la société de la première moitié du siècle. Le roman, sans être pour autant réaliste au sens strict, critique les injustices et l'oppression subies par le peuple et se veut une véritable défense des « misérables ». Cette œuvre a donc intentionnellement une visée humanitaire. Un des passages les plus marquants du livre reste en particulier la mort, sur une barricade, de Gavroche, incarnation de la révolte du peuple et de son combat pour la liberté.
Le roman historique
• Les auteurs romantiques affectionnent aussi le roman historique, qui représente à leurs yeux une forme moderne de l'épopée. Hugo et Dumas le pratiquent en particulier, sous l'influence de l'anglais Walter Scott, très populaire à partir des années 1820. L'engouement pour l'histoire peut traduire une volonté de remonter aux sources du sentiment national français en cette période bouleversée. En tout cas, les romans historiques remportent un grand succès. Victor Hugo avec Notre-Dame de Paris fait ainsi revivre le Moyen Âge et donne une dimension mythologique aux personnages de sa vaste fresque historique.
• L'autre maître du genre est Alexandre Dumas, le fameux auteur des Trois Mousquetaires ou du Comte de Monte-Cristo. Dans ses romans, le cadre historique importe surtout par son aspect pittoresque et l'auteur prend souvent des libertés par rapport à la réalité historique au profit de ses intrigues à rebondissements. Sa vivacité, son sens de la dramatisation et le rythme des péripéties imprévues fondent le succès de ses romans qui sont publiés en feuilletons, dans des journaux, et qui tiennent ainsi le lecteur en haleine.
Le roman champêtre
• Les romantiques privilégient également la nature. Celle-ci se fait souvent miroir des sentiments et de l'état d'âme ; sa beauté et sa puissance sont un refuge inaltérable pour la solitude du héros romantique. Bon nombre de romans accordent une grande importance aux paysages sauvages. Chateaubriand, déjà, leur laisse une large place dans ses récits. Si cette nature est souvent exotique ou pittoresque : Amérique chez Chateaubriand, Italie chez Stendhal, Espagne chez Mérimée, George Sand, elle, à une époque où le réalisme commence à s'imposer, inscrit ses romans romantiques dans un cadre champêtre beaucoup moins original, mais chargé de légendes et de croyances superstiteuses.
• Elle situe des romans comme François le Champi ou La Petite Fadette dans le Berry dont elle est originaire et où elle finira sa vie. Cette campagne relativement idéalisée semble opposer ses valeurs à la corruption des villes et donne toute leur saveur à ces romans champêtres.
Roman réaliste et naturaliste
Stendhal : un réalisme nuancé
• Au cours du siècle, se développe un nouveau mouvement littéraire qui s'attache à représenter plus fidèlement la société de l'époque et à offrir à travers le roman des descriptions plus détaillées et minutieuses du réel. Stendhal apparaît ainsi à la charnière du romantisme et du réalisme.
• Henri Beyle, qui écrit sous le pseudonyme de Stendhal, conçoit le roman comme « un miroir qu'on promène le long d'un chemin ». Ses romans évoquent donc sa société avec un certain réalisme et prennent pour matière le réel : Le Rouge et le Noir est ainsi inspiré par un fait divers dramatique (l'affaire Berthet). Ses romans, notamment La Chartreuse de Parme, n'excluent pas une certaine critique politique et sociale. Pour donner des effets de réel, le romancier a le souci des « petits faits vrais ».
• Cependant, les héros stendhaliens doivent beaucoup à la personnalité même de leur créateur qui projette beaucoup de son moi à travers eux. Surtout, le narrateur laisse toujours entendre sa voix dans son récit et offre des commentaires qui doublent la narration, laissant libre cours à l'expression d'une subjectivité.
Le réalisme de Balzac
• Si le réalisme de Stendhal reste encore modéré, c'est avec Balzac que le mouvement trouve un de ses maîtres incontestés. Même si les œuvres de ce dernier comportent encore des traits romantiques, le romancier se caractérise par une volonté inédite de représentation et d'explication du monde qui l'entoure. Il conçoit une œuvre magistrale, d'une envergure démesurée et qui dépasse largement les ambitions romantiques.
• À travers la vaste fresque que constitue La Comédie humaine, l'auteur veut reproduire le monde nouveau qui émerge dans la première moitié du xixe siècle et « faire l'inventaire de la société française », en observant tous les milieux sociaux, à Paris comme en province. Il crée donc un véritable monde, qui fait concurrence au monde réel, en présentant une sorte de typologie des comportements humains. D'une fécondité incroyable, le romancier crée quatre-vingt-dix romans et nouvelles, qu'il classe dans trois grandes rubriques : « Études analytiques », « Études philosophiques » et « Études de mœurs », et qui mettent en scène des centaines de personnages. L'impression d'un monde réel et autonome est encore accrue par l'existence de personnages qui reviennent d'une œuvre à l'autre, comme Vautrin ou Eugène Rastignac.
• Cette ambition réaliste n'empêche pas toutefois le romancier de se faire visionnaire et de donner une dimension quasiment mythique à certains de ses personnages. Balzac lui-même affirmait dans une lettre : « Mes romans sont Les Mille et Une Nuits de l'Occident ! »
Le réalisme de Flaubert
• Les romans de Flaubert s'inscrivent dans le prolongement de l'œuvre de Stendhal et de Balzac qu'il admire beaucoup. Flaubert entreprend lui aussi de reproduire avec minutie le réel et se donne pour projet de « fouiller le vrai », de « faire des tableaux, montrer la nature telle qu'elle est, mais des tableaux complets, peindre le dessus et le dessous des choses ». Les descriptions détaillées occupent donc chez lui, comme chez Balzac, une place importante. Le réel doit primer sur le romanesque et l'écrivain travaille à partir d'une solide documentation.
• Ses romans sont bien souvent des récits pessimistes : Madame Bovary comme L'Éducation sentimentale mettent en scène des personnages en échec, inadaptés au monde qui les environne. Le romancier considère avec une grande ironie ses « héros » qui n'ont rien d'héroïque. En fait, Flaubert place au centre de son œuvre la puissance suggestive de l'écriture elle-même. Il a une image sacralisée et particulièrement exigeante du style ; ses romans sont le fruit de longs mois d'un travail acharné, de réécritures permanentes auxquelles il s'épuise en tentant de parvenir à une sorte de perfection formelle.
Le naturalisme de Zola
• Le réalisme trouve son prolongement ultime, à la fin du siècle, dans un nouveau mouvement littéraire : le naturalisme, principalement incarné par Zola. Ce dernier publie de 1871 à 1893 vingt romans qui forment une vaste fresque, Les Rougon-Macquart, et qui font en quelque sorte pendant à La Comédie humaine de Balzac. Le romancier entreprend lui aussi de dresser le tableau des différents milieux sociaux de son temps, le sous-titre de son œuvre étant Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire. Le romancier, qui est également journaliste et s'engage en particulier pour la défense du capitaine Dreyfus, évoque la misère sociale de son temps : par exemple, dans L'Assommoir ou Germinal.
• La tâche du romancier naturaliste est de procéder à un travail quasiment scientifique consistant à faire des expérimentations et à observer le poids de l'hérédité et le rôle joué par le milieu environnant sur l'individu. Ainsi, les différents membres de la grande famille des Rougon-Macquart évoluent dans des milieux différents (la bourgeoisie commerçante, la mine, le monde du chemin de fer, etc.) et portent chacun à leur manière l'héritage familial. Autour de lui, lors des fameuses soirées de Médan, Zola rassemble quelques disciples tels Maupassant ou Huysmans.
La nouvelle
La nouvelle romantique
• La nouvelle, tout comme le roman, reflète elle aussi les grands mouvements littéraires de l'époque. Le genre se caractérise par une forme brève, par une intrigue dense et resserrée, par un nombre limité de personnages et par la présence d'une fin marquante et souvent surprenante qui constitue la chute. Les écrivains romantiques, comme Nerval ou Mérimée, la pratiquent avec un grand succès.
• Nerval, dans Les Filles du feu, évoque de façon onirique la puissance de l'amour qui se fait également chez lui quête d'une identité perdue. Mérimée, lui, donne souvent à ses nouvelles un cadre exotique et pittoresque : par exemple, la Corse dans Colomba ou l'Espagne dans Carmen, dans laquelle l'auteur crée un personnage qui prendra rapidement une dimension mythique, notamment grâce à l'opéra de Bizet.
La nouvelle selon Maupassant : du réalisme au fantastique
• Le grand maître de la nouvelle au xixe siècle est cependant Maupassant. Ce dernier est animé d'un véritable talent de conteur et, s'il est également l'auteur de romans, comme Bel-Ami ou Une vie, il reste surtout célèbre et populaire pour ses « contes ». Il publie en une vingtaine d'années près de trois cents contes ou nouvelles. Ses récits brefs ont deux inspirations différentes : l'une réaliste, l'autre fantastique.
• Dans ses nouvelles réalistes, l'auteur dépeint la société de son temps, avec une lucidité relativement pessimiste. Ses petites anecdotes, qui ont souvent pour cadre la Normandie dont il est originaire, mais aussi Paris et les bords de Seine, offrent des tableaux marquants et vifs de la société de la fin du xixe siècle.
• Parallèlement, Maupassant s'illustre également dans le registre fantastique, très populaire à l'époque et déjà pratiqué par le romantique Gautier. Il crée des récits angoissants dans lesquels ses personnages voisinent avec la folie et sont les témoins d'événements surnaturels dans un cadre en apparence normal. Il reprend en particulier le motif du dédoublement dans une de ses plus célèbres nouvelles : Le Horla, qui semble annoncer la folie qui finira par avoir raison de l'auteur.

Zoom sur…

Le style de Flaubert
En quête d'une pureté formelle, Flaubert sacralise l'art et le style. Ses romans sont créés au prix d'un travail acharné et de longue haleine qui bien souvent l'épuise et le déprime comme en témoigne son importante correspondance. Le romancier rêve d'un « livre sur rien […] qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style ».
L'écriture d'un roman comme Madame Bovary le tient occupé de 1852 à 1856, le texte connaissant de nombreuses réécritures et corrections soumises à l'épreuve du « gueuloir », c'est-à-dire à des séances où l'auteur dit son texte à voix haute pour en mesurer l'effet.
Ce roman, jugé en 1857 pour atteinte aux bonnes mœurs, témoigne d'une ironie féroce envers la petite bourgeoisie de l'époque. L'incipit s'ouvre sur l'apparition de Charles Bovary le futur mari d'Emma, personnage ridicule et médiocre, qui apparaît ici comme particulièrement pitoyable. La description de la fameuse casquette qui l'encombre semble finalement prendre le pas sur le personnage lui-même :
« C'était une de ces coiffures d'ordre composite, où l'on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s'alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poil de lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée, et d'où pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d'or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait. « Levez-vous », dit le professeur. Il se leva : sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire. Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d'un coup de coude ; il la ramassa encore une fois. »

Pour aller plus loin

À découvrir
Cinéma
De très nombreux romans du xixe siècle ont connu une adaptation cinématographique ou télévisée, parmi lesquels :
  • Adolphe, Jacquot ;
  • Le Rouge et le Noir, Autan-Lara ;
  • Madame Bovary, Chabrol ;
  • Le Colonel Chabert, Angelo ;
  • Germinal, Berri ;
  • Une Partie de campagne, Renoir.
Peinture
  • Les Funérailles d'Atala, Girodet ;
  • La Liberté guidant le peuple, Delacroix ;
  • L'Enterrement à Ornans, Courbet.
Sculpture
  • les bustes d'Honoré Daumier ;
  • Les Bourgeois de Calais, Rodin.
Repère bibliographique
  • Roman des origines, Origines du roman, M. Robert.
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