Le théâtre au xxe siècle

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Les œuvres clés

  • 1929 : Le Soulier de satin, Claudel
  • 1934 : La Machine infernale, Cocteau
  • 1935 : La Guerre de Troie n'aura pas lieu, Giraudoux
  • 1938 : Le Théâtre et son double, Artaud
  • 1944 : Huis clos, Sartre
  • 1947 : Les Bonnes, Genet
  • 1950 : La Cantatrice chauve, Ionesco
  • 1953 : En attendant Godot, Beckett
  • 1961 : Les Paravents, Genet
  • 1970 : 1789, Mnouchkine
  • 1979 : L'Atelier, Grumberg
  • 1989 : Combat de nègres et de chiens, Koltès
  • 1998 : Art, Reza

La fiche

La création théâtrale accompagne le xxe siècle dans ses soubresauts et sa quête de repères. Ce genre littéraire est ainsi remarquable par sa richesse et sa diversité, entre une dramaturgie qui, marquée par la révolution romantique, transgresse allègrement les règles classiques et une écriture qui traduit une remise en cause des valeurs qui jusque-là définissaient l'humanité.
Dans la seconde moitié du siècle, ce sont les fondements mêmes du théâtre que certains dramaturges vont faire exploser. À l'évidence, la Seconde Guerre mondiale, en révélant de façon paroxystique la barbarie humaine, constitue un tournant majeur dans l'histoire théâtrale du siècle dernier. On peut dès lors distinguer trois périodes clés : le théâtre d'avant-guerre, le théâtre d'après-guerre et le théâtre contemporain.
Le théâtre d'avant-guerre : un classicisme renouvelé
Une nouvelle écriture du théâtre de boulevard
• Après la Première Guerre mondiale, le public parisien est friand de la comédie de boulevard, appelée ainsi parce que les principaux théâtres accueillant ce type de comédie (Saint-Antoine, Saint-Germain, etc.) sont situés sur les Grands Boulevards de Paris. Ce genre, divertissant à moindres frais, privilégie le plus souvent des intrigues convenues et use de procédés comiques éprouvés où les mœurs bourgeoises, sous couvert de railleries, ne sont jamais fondamentalement inquiétées.
• Cependant, certains dramaturges se distinguent par une écriture plus personnelle : Sacha Guitry, par sa profonde connaissance du milieu mondain, propose des comédies pleines d'esprit où, derrière les mots d'auteur et une certaine misogynie, pointe une satire cruelle de la bourgeoisie, voire, parfois, une certaine inquiétude. Marcel Pagnol, quant à lui, a su imposer, par son écriture chantante, une société pittoresque et poétique. Pour Jules Romains, le théâtre est un moyen de représenter sa vision unanimiste du monde, mais sa pièce la plus célèbre, Knock (1923), que Louis Jouvet jouera plus de mille fois, s'inscrit plutôt dans la tradition des grandes comédies du xviie siècle ; elle condamne, à travers le personnage de Knock, l'abus de pouvoir d'un médecin exploitant la naïveté d'une population.
La réécriture des mythes
• Dans le même temps, des artistes puisent leur inspiration dans les formes et les motifs les plus anciens pour tenter d'expliquer le monde. Ainsi, l'œuvre de Paul Claudel (1868-1955) est-elle marquée par une écriture proche, dans sa forme, des versets bibliques, comme si le dramaturge voulait s'approcher de la parole divine. De fait, dans Le Soulier de satin (1929), l'auteur tente d'illustrer la marche chaotique mais certaine des hommes vers Dieu.
• Le théâtre d'avant-guerre donne également lieu à la réécriture des grands mythes antiques. À partir de récits fondateurs, les auteurs interrogent les notions intemporelles de destinée, de responsabilité humaine à l'aune des enjeux contemporains. Giraudoux écrit Électre, La Guerre de Troie n'aura pas lieu ; Cocteau reprend le mythe d'Œdipe ; Anouilh, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, crée une Antigone. Ces grands mythes prennent, dans le contexte agité des années 1930, une acuité nouvelle : Électre incarne, en 1937, la « femme à histoires », celle qui résiste face à la dégradation des valeurs. De même, La Guerre de Troie… paraît une allégorie visionnaire des conflits qui vont déchirer l'Europe quatre ans plus tard.
Cependant, ces reprises ne vont pas sans transgressions des règles de la tragédie classique : Cocteau comme Giraudoux mêlent le comique au tragique (dans La Machine infernale, Jocaste surnomme Tirésias « Zizi »), mettent en scène des personnages en tous points ordinaires, parlant parfois avec familiarité.
Le théâtre d'après-guerre : remise en cause du sens et de l'écriture théâtrale
Le théâtre de l'absurde : crise du sens, faillite du langage
• Après la Seconde Guerre mondiale, dans un monde désorienté où les idéologies, la religion et les notions mêmes du Bien et du Mal sont remises en question, des écrivains tentent de rendre compte de ce que Ionesco lui-même va définir comme « le divorce entre l'homme et le monde ». Comment dire cette rupture de l'humanité avec « ses racines métaphysiques » (Ionesco) ? Si Camus et Sartre expriment à travers leur théâtre le sentiment de l'absurde (quoique ce thème soit surtout présent dans leur œuvre romanesque), c'est encore à travers une écriture théâtrale conventionnelle.
• Parallèlement, Ionesco ou Beckett, deux écrivains ayant en commun d'être d'origine étrangère et d'expression française, imposent un théâtre qui traduit l'absurdité du monde en renouvelant les fondements mêmes de l'art dramatique : dislocation du langage et de la communication (La Cantatrice chauve), absence d'intrigue véritable (En attendant Godot), personnages paralysés (Oh les beaux jours), prolifération des objets (Les Chaises), sont quelques-uns des traits qui caractérisent ce que la critique appellera « le théâtre de l'absurde ».
• Cette approche résolument nouvelle de l'écriture dramatique a profondément influencé le théâtre d'aujourd'hui, à tel point que les pièces de Beckett et Ionesco sont considérées comme des classiques du répertoire : La Cantatrice chauve est jouée sans interruption au théâtre de la Huchette à Paris depuis 1957 !
Une redéfinition des formes et des fonctions du théâtre
• La seconde moitié du siècle correspond également au rejet, par certains dramaturges, des conventions scéniques. Certaines pièces de Genet (1910-1986), saturées d'indications de mise en scène, montrent ainsi chez l'auteur une volonté de représenter le réel non pas comme une imitation de la nature, mais comme un espace autonome, une construction purement théâtrale. L'une de ses pièces, Les Paravents, fit scandale en 1966, lors de sa première représentation : en plein contexte de guerre d'Algérie, il fallut pas moins que l'intervention du ministre de la Culture André Malraux pour que la pièce continue à être représentée…
En effet, Genet représente sous un aspect dérisoire et iconoclaste les colons et militaires français ; les personnages sont masqués et grimés, évoluant autour des paravents qui rythment l'espace. Derrière la violente peinture d'une humanité désespérante, Genet invite également à une nouvelle théâtralité du réel.
• Artaud, dans ses écrits publiés en 1938 sous le titre Le Théâtre et son double, condamnait déjà les causes de la décadence du langage théâtral et l'« assujettissement du théâtre à la parole ». Pour lui, il faut revenir à un théâtre « total », qui, comme au Japon, engage le corps tout entier.
• Le théâtre contemporain sera profondément influencé par cette conception révolutionnaire de la dramaturgie. Fernando Arrabal, Roland Dubillard ou Serge Rezvani sont quelques-uns de ces auteurs qui renouvellent en profondeur l'art dramatique.
La scène contemporaine
Un nouveau rapport au public
• Tandis que les auteurs du « nouveau théâtre » subvertissent la dramaturgie classique, des metteurs en scène et des directeurs de théâtre s'efforcent de nouer un lien nouveau avec le grand public pour qui le théâtre se bornait souvent à l'académique Comédie-Française et aux platitudes des comédies de boulevard. C'est ainsi que Jean Vilar, dans l'immense salle parisienne du Théâtre national populaire accueille, pour une somme modique, un public fasciné par des mises en scène prestigieuses et l'aura de Gérard Philipe. Il introduit également le théâtre de Brecht en France, dont l'influence sur les metteurs en scène de la jeune génération sera décisive.
• D'autres troupes, comme celle du couple Barrault-Renaud, multiplient les tournées dans les régions de France et font découvrir à un public d'âges et de conditions divers des créations contemporaines parfois exigeantes. À Paris, le Théâtre des Nations représente dans le même esprit des pièces dans la langue de leurs auteurs et fait découvrir la force créatrice de metteurs en scène étrangers tels que Peter Brook ou Giorgio Strehler. Certains auteurs poussent l'engagement théâtral jusqu'à ses limites ; en 1964, Ariane Mnouchkine crée le Théâtre du Soleil, une troupe où les comédiens participent à l'élaboration du texte et de la mise en scène.
Le théâtre contemporain
• L'importance grandissante donnée aux metteurs en scène, qui, depuis les années 1960, revisitent le répertoire classique, a pu laisser penser que la création théâtrale contemporaine était absente. Il n'en est rien. Les auteurs de la fin des années 1970 jusqu'à aujourd'hui sont remarquables par leur nombre et leur diversité. Il est difficile, faute de recul, de trouver une réelle unité à cette production. Tout au plus peut-on percevoir une absence d'école, des individus au style personnel, libérés des pesanteurs idéologiques.
• Certains, comme Marguerite Duras, Nathalie Sarraute et, plus récemment, Yasmina Reza, explorent la complexité des relations humaines à travers les non-dits du langage. D'autres incarnent des réflexions philosophiques ou métaphysiques par des dialogues entre des personnages historiques (J.-C. Brisville, Entretien de M. Descartes avec M. Pascal jeune, Le Souper, ou É.-E. Schmitt, Le Visiteur). D'autres encore, tel Michel Vinaver, s'essaient à un théâtre plus expérimental, saturant la pièce de personnages, entremêlant les dialogues et les registres les plus disparates (Par-dessus bord, 1972). La production dramatique se plaît également à faire la satire de travers contemporains : le snobisme culturel (Art, de Y. Reza), l'amoralité du monde de l'entreprise (M. Vinaver), la lâcheté d'une société sans héros (Roberto Zucco, de B.-M. Koltès).
• On le voit, il semble y avoir autant de perspectives que d'auteurs. Peut-être l'écrivain et ancien professeur de philosophie Éric-Emmanuel Schmitt est-il celui qui incarne le mieux le théâtre d'aujourd'hui, par son souci de proposer à un public très large, à travers de réjouissantes fictions qui ne se prennent pas au sérieux, une réflexion exigeante sur le sens de l'existence humaine.
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