Gottfried Wilhelm Leibniz

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Vie, œuvre et concepts fondamentaux

La vie
Gottfried Wilhelm Leibniz fut sans doute une des plus prodigieuses intelligences que l'humanité ait connue. Ce contemporain de Louis XIV naît le 21 juin 1646 dans une famille d'intellectuels luthériens (son père est professeur à l'université de Leipzig). C'est un enfant assez étonnant : si le jeune Pascal avait de son côté redécouvert par ses seules forces la géométrie euclidienne, le petit Leibniz apprend de lui-même le latin et le grec, sans manuel ni professeur, quand il ne s'initie pas à la logique scolastique. Il entre à l'université en 1661, et sera l'élève de Thomasius (l'un des fondateurs de l'histoire de la philosophie). En 1663, à 17 ans, il reçoit le titre (alors universitaire) de bachelier en art, avec une thèse sur le principe d'individuation. Il se perfectionne en mathématiques à Iéna ; en 1665, la faculté de droit lui refuse le grade de docteur, arguant qu'il est beaucoup trop jeune pour cela.
Un an plus tard, il rencontre un protestant converti au catholicisme, Johann Christian von Boyneburg. Grâce à lui, il devient conseiller du prince électeur de Mayence et entame une carrière politique (1670). C'est aussi l'époque où Leibniz écrit son premier ouvrage de théologie, les Demonstrationes catholicae, où il veut démontrer la conformité de la foi et de la raison. Il écrit également sur le mouvement (1671), voyage à Londres, à Paris, rencontre Malebranche, Arnauld (qui lui font découvrir les travaux de Descartes), Huygens, la famille Périer (qui l'autorise à consulter les écrits de Pascal).
En 1672, à l'âge de 26 ans, il est nommé ambassadeur auprès de Louis XIV… et assure ses fonctions diplomatiques tout en continuant ses recherches philosophiques et ses travaux scientifiques : il invente une machine à calculer, une montre à ressorts, il découvre le calcul différentiel (et entre en conflit avec Newton au sujet de cette paternité, revendiquée par tous deux : il semblerait en fait que chacun ait découvert de son côté et par ses propres voies des résultats approchants). Cette carrière d'ingénieur ne fait que commencer, puisqu'on devra à Leibniz un système d'étayage des mines encore utilisé de nos jours, la mise au point du premier système d'assurance vie au monde, etc.
En 1676, privé de ses appuis politiques, il repart à Hanovre où il devient simple bibliothécaire à la cour. C'est un poste subalterne, mais Leibniz sait vite se rendre indispensable. Il reprend de plus belle sa vie scientifique, philosophique et politique, avec de nouvelles missions diplomatiques qui le font à nouveau voyager dans toute l'Europe, même si désormais Hanovre est sa résidence principale et le demeurera jusqu'à sa mort.
Il fonde l'académie des sciences de Berlin en 1700, et enfin, publie en 1710 les Essais de théodicée, seul livre qu'il ait lui-même fait paraître. Cependant son prestige baisse avec le nouveau siècle, en partie à cause de la querelle qui l'oppose à Newton. Il meurt seul, appauvri et désabusé le 14 novembre 1716. C'est en France que le seul éloge funèbre officiel sera prononcé : en 1717, Fontenelle rend hommage à Leibniz, philosophe et chercheur allemand écrivant en français, devant cette académie des sciences de Paris dont il avait été membre.
L'œuvre
Leibniz écrivait quand il en avait le temps et sur ce dont il disposait : les archives recèlent encore des milliers de feuillets, des bouts de papier minuscules et couverts de notes. Son existence surchargée de travaux explique aussi que la plupart de ses livres sont en fait des opuscules ou de très courts traités. Ainsi le Discours de métaphysique, premier exposé de sa pensée (1686), est composé de 37 courts articles écrits de manière extrêmement serrée, au point qu'il faudra à Leibniz une volumineuse correspondance pour en expliquer le contenu à son destinataire, le cartésien Arnauld. En 1704, Leibniz trouve le temps d'écrire les Nouveaux Essais sur l'entendement humain qui constitueront, avec les Essais de théodicée, ses deux seuls livres véritables. Il y a une polémique contre Locke et les empiristes, mais Locke meurt, et Leibniz refusant de batailler avec un mort, suspend la parution de l'ouvrage. Ajoutons en 1695 le Système nouveau de la nature et de la communication des substances, où Leibniz montre tout à la fois les apories de la doctrine cartésienne et l'absurdité des solutions spinozistes. En 1710, Leibniz fait paraître les Essais de théodicée, où il s'agit de plaider en raison la cause de Dieu contre ceux qui l'accusent d'être cause du mal. En 1714, ce sera son dernier ouvrage, la Monadologie, exposé magistral de concision et de force qui vient résumer les pensées d'une vie entière en 25 pages.
Les concepts fondamentaux
La substance individuelle : dans le Discours de métaphysique, la substance individuelle est définie par un ensemble de caractéristiques qui sont autant de prédicats de sa notion. Toute substance individuelle est donc définie par une notion complète qui contient de toute éternité tous les accidents, perceptions, phénomènes qui pourront jamais arriver à la substance.
Le possible et le nécessaire : est possible ce qui n'est pas contradictoire. Il y a des propositions qui sont vraies, mais dont le contraire demeure possible dans un autre monde possible : ces vérités sont des vérités de fait. Il y a des propositions dont le contraire est impossible en tout monde possible (par exemple, la somme des angles d'un triangle fera nécessairement 180 degrés. Un monde dans lequel cette proposition serait fausse serait lui-même contradictoire et donc impossible) : ces vérités sont nécessaires et de raison.
Le principe de raison suffisante : il y avait une infinité de mondes possibles, c'est-à-dire non contradictoires. Si donc Dieu a choisi de créer ce monde-ci, ce n'est pas parce qu'il est logiquement cohérent (tous les mondes possibles le sont) : c'est parce qu'il est le meilleur du point de vue moral. Toute chose de ce monde a donc une raison d'être et d'être comme elle est, même si cette raison nous est cachée.
La monade : c'est la notion qui remplacera la substance individuelle. La monade est un point de vue métaphysique, un point de force qui enchaîne des perceptions inscrites de toute éternité dans son programme. Cette substance simple et sans partie entre dans tous les composés et est l'élément de toute chose.

Pensée philosophique

La logique et les principes
Critique de l'évidence
Le critère cartésien de la vérité, la certitude, est purement subjectif. Il faut au contraire en revenir à Aristote et à la logique. Si donc Leibniz maintient qu'une idée claire et distincte est nécessairement vraie, il affirme que l'impression subjective de clarté et de distinction ne suffit pas. Leibniz invente donc à partir de textes aristotéliciens une logique des syllogismes et un calcul des propositions avec pour ambition l'idée d'une « caractéristique universelle » : si je possède la définition des termes premiers ou primitifs absolument simples et si je connais la loi de toutes les combinaisons, pour résoudre un problème complexe, il me suffira de prendre la notion et de la décomposer. Si une contradiction apparaît, c'est que cette notion est en fait impossible, qu'elle est une chimère dénuée de sens (comme le centaure ou le cercle carré). Au lieu de nous battre, il nous suffira donc de dire : « asseyons-nous, et calculons ».
Les principes
Il y a deux grands principes : le principe de raison suffisante et le principe de contradiction. Le principe de contradiction distingue le possible de l'impossible : est possible tout ce qui ne se contredit pas (c'est donc un principe purement logique). Le principe de raison suffisante pose qu'il y a une raison pour que quelque chose soit plutôt que rien, et que cette chose soit ainsi plutôt qu'autrement. Cette raison n'est pas seulement logique ; la raison du choix par Dieu de ce monde est morale : de tous les mondes possibles (c'est-à-dire non contradictoires), ce monde est le meilleur.
Cependant, un entendement fini ne peut pas distinguer ces raisons : il faut ici différencier le principe de raison suffisante (pour nous) du principe de raison déterminante (en soi). Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il n'y a rien qui n'ait au moins une raison d'être plutôt que de ne pas être (raison suffisante). Mais, pour connaître toutes les raisons qui ont déterminé l'existence d'une substance, il faudrait avoir un entendement qui s'étende à l'infini. Dieu connaît en effet intuitivement la notion complète de chaque substance, c'est-à-dire qu'il connaît en un instant tout ce qui lui arrivera jamais.
Vérités de fait et vérités de raison
En regardant la notion complète qui définit César, Dieu sait de toute éternité qu'il franchira le Rubicon ; ce prédicat en revanche ne se révèle à un entendement fini que dans l'histoire et après coup. Il s'agit donc là d'une vérité de fait, qui aurait pu ne pas être si Dieu avait créé un autre monde (car l'on peut imaginer un monde où César n'aurait pas été empereur, et cela sans contradiction : un tel monde est donc possible), et qui doit être distinguée des vérités nécessaires, qui sont vraies dans tous les mondes possibles (comme les propositions mathématiques, par exemple). Cependant, pour Dieu, la distinction entre le fait et la raison s'estompe : Dieu n'a qu'à déplier la notion complète de César pour voir qu'il franchira le Rubicon, de même qu'il suffit de déplier la notion de triangle pour comprendre que ses angles ont une somme qui est égale à 180°degrés. Par conséquent, en fait, il n'y a pas de qualités accidentelles : un César qui ne franchirait pas le Rubicon serait un autre homme, tout comme une figure à quatre côtés est un quadrilatère, et non un triangle.
La théorie de la connaissance
Toute substance réelle est individuelle
Toute substance se définit par un ensemble de prédicats dont la combinaison ne vaut que pour elle (par exemple, César est le seul homme à avoir été à la fois empereur romain, auteur de la Guerre des Gaules, rival de Pompée, etc.). Par conséquent, si deux substances partageaient la même notion complète, elles seraient confondues. Mais alors, ce n'est pas parce qu'il y a de l'espace entre cette chaise-ci et cette chaise-là qu'elles sont distinctes : c'est parce qu'elles sont en soi distinctes qu'elles ne peuvent se confondre et qu'elles sont séparées par de l'espace. Ici, Leibniz réfute Descartes (l'étendue géométrique, l'espace, n'est pas une substance, mais un rapport de substances) autant que Spinoza (il y a une infinité de substances toutes singulières et non pas une seule substance dont les choses sont des modes finis). Une substance est réelle quand elle a en elle un principe d'unité ; c'est ce qui explique qu'un poisson soit une substance et pas un lac plein de poissons ou un tas de sable. Si je divise le tas de sable, j'en obtiens deux ; si je divise le poisson, j'obtiens un poisson mort : ce pourquoi le tas n'est pas une substance, alors que le poisson en est une.
Réfutation de l'empirisme
L'expérience ne nous donnera jamais que des vérités de fait, qui ne sont ni universelles ni nécessaires : il est impossible d'en rien apprendre (savoir que César a franchi le Rubicon ne nous apprend rien d'autre que ceci : César a franchi le Rubicon ; on ne peut rien en tirer d'autre). On peut au mieux, par inférence, passer d'une accumulation d'expériences singulières à une généralité (par exemple, en disant qu'en général, les merles sont noirs), mais une inférence ne saurait atteindre l'universalité, qui seule convient à la connaissance (la somme des angles de tout triangle quel qu'il soit sera toujours égale à 180 degrés). Si les connaissances venaient de l'expérience, la mathématique serait donc impossible.
Reprenant alors la phrase de Locke, « il n'est rien dans l'intellect qui ne soit au préalable passé par les sens » (où Locke affirme que toutes nos idées proviennent de sensations concordantes), Leibniz ajoute : « Rien, sinon l'intellect lui-même ». Les sensations ne se transforment pas d'elles-mêmes en idées, l'intellect n'est pas une cire vierge et passive où les expériences viennent se graver d'elles-mêmes. C'est l'intellect qui découvre en lui la loi de la liaison des phénomènes et qui parvient à des vérités nécessaires. Si nous avons besoin des sens pour éveiller la raison (comme le mathématicien a besoin de dessiner ses figures), ces vérités nécessaires ne proviennent cependant pas d'eux (comme le mathématicien ne déduit pas les propriétés du triangle de sa figure).
La monade comme point de vue
Toutes nos idées sont innées et inscrites en nous de toute éternité. Avec la doctrine de la monade, Leibniz va faire du « programme » (néologisme leibnizien) une notion centrale : toute monade est un point de force qui déroule une suite de perceptions inscrites en elle de toute éternité. Elle n'a donc ni porte, ni fenêtre « par où quelque chose pourrait entrer ou sortir », et chacune définit en fait « un point de vue de Dieu sur l'univers ». Si l'univers est harmonieux, si les monades s'entre-expriment bien, c'est que Dieu a réglé de toute éternité cette harmonie expressive : c'est la doctrine de l'harmonie préétablie.
Il n'y a donc plus de corps, il n'y a que des âmes, puisque tout est composé de monades, ces « atomes formels » et non matériels, ces « miroirs vivants » qui reflètent à chaque fois tout l'univers sous un certain point de vue. Les organismes sont donc organiques à l'infini, et la nature, entièrement vivante.
La théodicée
L'objection d'Arnauld
Arnauld fait l'objection suivante. Dieu est tout-puissant et omniscient. Possédant de toute éternité la notion complète d'Adam, il savait que ce dernier allait pécher avant même de créer ce monde ; et il a tout de même choisi de le créer. Il devrait s'ensuivre que le mal n'existe que parce que Dieu l'a voulu ou n'a pu l'empêcher. Deux solutions pareillement impossibles, alors : soit Dieu est méchant, soit il est impuissant ; dans les deux cas, la doctrine de Leibniz semble aller contre « l'autorité des Écritures ».
Réponse de Leibniz
La réponse de Leibniz se déroule en deux temps. D'une part, Dieu ne veut jamais les individus, mais la série totale, c'est-à-dire le monde en entier. Il faut croire que malgré le péché de cet Adam, ce monde est encore le plus parfait dans sa globalité. Ensuite, Dieu ne veut jamais le mal, mais il le tolère s'il en résulte un plus grand bien. De même qu'une beauté lisse est sans attrait, de même un peu de mal rehausse la perfection du tout ; et c'est parce que notre point de vue est fini que nous croyons que la part du mal est plus importante qu'elle n'est en réalité.
Surtout, Dieu ne peut effectivement pas tout : il ne peut pas faire que le contradictoire soit. Or, il ne pourrait, par exemple, pas y avoir un monde peuplé d'êtres libres, s'ils n'avaient la possibilité de mésuser de cette liberté en faisant le mal. Il faut donc distinguer le mal métaphysique (le fait que la créature libre soit finie et soumise à la tentation), le mal moral (le mal que fait la créature quand elle cède à la tentation) et le mal physique (la souffrance que Dieu inflige au pécheur pour le punir). Si Dieu tolère le mal, c'est donc soit parce qu'il en résulte une perfection plus grande (ainsi, le péché originel permet le rachat par le Christ) soit parce qu'il peut « le récompenser avec usure », c'est-à-dire le compenser par un plus grand bien.

Zoom sur…

Discours de métaphysique, art. 9 
« Il faut que le terme du sujet enferme toujours celui du prédicat, en sorte que celui qui entendrait parfaitement la notion du sujet jugerait aussi que le prédicat lui appartient » : ici, Leibniz développe un point de doctrine capital, la théorie de l'in-esse. Une proposition est vraie quand elle attribue à un sujet un prédicat qui lui convient, c'est-à-dire quand elle lui attribue un prédicat déjà contenu dans sa notion complète. « César franchit le Rubicon » est vrai parce que « franchir le Rubicon » est un prédicat contenu de toute éternité dans la notion de César ; en sorte qu'un être qui connaîtrait absolument la notion complète d'un individu pourrait à l'avance savoir tout ce qui lui arrivera et même toutes les perceptions qu'il pourra bien avoir. Cet être existe, puisque Dieu a de chaque notion complète une entente totale et intuitive. Mais cette compréhension nous est refusée, parce que ces prédicats vont à l'infini, et qu'il faut un entendement lui-même infini pour les saisir tous.
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