Les acteurs de la croissance et le rôle de l'État

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En bref

• La croissance est le phénomène économique déterminant de ces deux derniers siècles. En moyenne annuelle, cette croissance, proche de 2 % par an, a permis de multiplier par 20 le PIB par habitant.
• La croissance transforme ainsi structurellement les économies et favorise le développement.
Alors que la période des Trente Glorieuses a connu une croissance économique exceptionnelle, notre époque est marquée par un ralentissement qui réinscrit cette hausse des richesses dans son rythme tendanciel.
La hausse de la production devient aujourd'hui un phénomène mondial. Le modèle occidental et « l'esprit du capitalisme » (Weber) se généralisent.
Le mode d'insertion des pays émergents semble privilégier un modèle de croissance extravertie qui valorise l'insertion au commerce mondial par les exportations. La croissance suppose ainsi des acteurs et un certain nombre de conditions mais sa logique semble contestée aujourd'hui face aux dégâts collatéraux qu'elle peut malheureusement engendrer.
• « L'infini n'est pas un état stable, mais la croissance elle-même » (Platon).
« Le problème majeur de l'expansion du capitalisme moderne n'est pas celui de l'origine du capital, c'est celui du développement de l'esprit du capitalisme » (Weber).

Définition de la croissance économique et aperçu de ses conséquences

La croissance économique, maître mot de tout dirigeant, est perçue comme la voie incontournable de la sortie de crise par l'intensification du flux de richesses et la hausse du nombre d'emplois qu'elle génère. La croissance est un phénomène qui se développe dans un contexte particulier qui fait intervenir des facteurs économiques, sociaux et politiques. Dans cette perspective, le rôle du marché mais aussi celui de l'État sont considérables. Nous rechercherons les origines historiques de la croissance puis nous détaillerons la multiplicité de ces facteurs.
Définition et perspectives historiques
• Trois auteurs de référence, dont les approches sont complémentaires, ont cherché à définir la notion de croissance économique :
  • pour François Perroux, la croissance économique est « l'augmentation soutenue pendant une ou plusieurs périodes longues d'un indicateur de dimension économique, souvent le PIB par habitant » (L'Économie du xxe siècle, PUF, 1969) ;
  • pour Raymond Aron, la croissance économique est « une transformation qualitative dont les résultats sont mesurables » (Dix-huit Leçons sur la société industrielle, Gallimard, 1963) ;
  • enfin, pour Simon Kuznets, la croissance économique est « l'augmentation à long terme de la capacité d'offrir une diversité croissante de biens, cette capacité croissante étant fondée sur le progrès de la technologie et les ajustements institutionnels et idéologiques qu'elle demande » (« Modern Economic Growth », American Economic Review, 1973).
• Le concept de croissance est très précis et est défini comme une augmentation soutenue du rythme de création des richesses économiques qui affecte durablement les structures productives du pays. Cette progression est mesurée à l'aide d'indicateurs quantitatifs, comme le PIB (le produit intérieur brut) ou le revenu par tête. C'est la hausse du PIB qui détermine le taux de la croissance économique.
La mesure de la croissance à travers le PIB est toutefois souvent contestée. Celui-ci agrège en effet des grandeurs quantitatives sans prendre en compte la manière dont les richesses sont réparties.
Rappel : le PIB est un agrégat de la comptabilité nationale, qui mesure la somme des valeurs ajoutées (VA) créées dans un pays en une année. La VA représente la richesse créée par un agent économique. Elle se calcule en retirant au chiffre d'affaires de l'agent le total des consommations intermédiaires qu'il a utilisées pour produire. Les consommations intermédiaires, quant à elles, représentent la valeur des biens et services détruits ou transformés au cours du processus de production, pour réaliser le produit fini.
• Plusieurs critiques sont souvent émises concernant la mesure de la croissance par le PIB.
En effet, le PIB ignore les activités non monétaires pourtant créatrices de lien social et de richesses sociales, comme le travail domestique, l'autoproduction ou l'éducation des enfants.
En outre, il évalue mal la totalité des richesses créées, puisqu'il écarte l'économie informelle (travail au noir, fraude ou évasion fiscale, activités illégales).
Enfin, sa vision purement quantitative de la richesse produite lui fait prendre en compte des grandeurs qui sont porteuses d'un mal-être social : accidents de la route, catastrophe écologique, etc.
Pour une évaluation plus qualitative de la mesure de la richesse créée, on préfère utiliser l'IDH.
• La croissance est un phénomène récent dans l'histoire de l'humanité.
Au Royaume-Uni, la révolution industrielle (RI) date de la fin du xviiie siècle. On entend par RI l'ensemble des transformations techniques, économiques, sociales et culturelles qui ont permis le passage d'une économie agraire et artisanale à une économie dominée par l'industrie.
Avant la révolution industrielle (RI), l'économie connaissait un état stationnaire. Elle était dominée par la production rurale (secteur primaire). Les conditions de vie étaient précaires. Les populations, soumises aux famines et aux épidémies, connaissaient une espérance de vie faible (40 ans en moyenne) et une natalité et une mortalité (notamment infantile ou juvénile) fortes.
Des progrès particulièrement importants dans l'agriculture ont accompagné l'essor de l'industrie si bien que cette révolution est à la fois une révolution agricole et industrielle. On constate une rupture nette dans l'accroissement des richesses parce que la RI a permis une progression des niveaux de vie, par conséquent un changement dans les modes de vie.
Le niveau de vie représente l'ensemble des biens et des services marchands ou non marchands mis à disposition des ménages grâce à leur revenu disponible brut, tandis que le mode de vie décrit l'ensemble des manières de vivre d'un groupe social : consommation, lieux d'habitation, pratiques culturelles, etc. En favorisant la hausse des richesses produites par les gains de productivité qu'elle génère, la croissance libère du pouvoir d'achat dans l'économie – celui-ci étant défini comme la quantité potentielle de biens et services qu'un ménage peut acheter compte tenu de son revenu et du niveau de l'inflation).
Ces bouleversements se sont appuyés sur une modification des techniques de production avec l'introduction de la vapeur comme force motrice, l'usage de l'acier, du charbon, le bouleversement des modes de transport des marchandises avec le chemin de fer ou le transport maritime, l'essor de l'industrie du textile. D'autres innovations prennent ensuite le relais au xxe siècle, avec le pétrole, l'électricité ou l'industrie chimique. Enfin, un « esprit du capitalisme » (Weber) se met en place et, avec la généralisation des procédures de marché et l'essor des fonctions régaliennes de l'État (assurer la sécurité des biens, des personnes et des contrats), la croissance se généralise en Europe.
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Source : Angus Maddison, Statistiques historiques, OCDE, 2003.
Évolution du PIB par habitant en volume depuis 1820 (en indice base 100 en 1820)
Évolution du PIB par habitant en volume depuis 1820 (en indice base 100 en 1820)
• On le voit, la hausse des richesses est progressive, même si le xixe siècle est marqué par des crises fréquentes, qui caractérisent des cycles économiques décrivant des mouvements de l'activité économique, alternés, récurrents, d'amplitude et de périodicité régulière.
Trois cycles économiques particulièrement importants sont :
  • le cycle de Clément Juglar, défini en 1860 et ayant une durée de huit ans ;
  • le cycle de Joseph Kitchin, défini en 1923 et ayant une durée de quarante mois ;
  • le cycle de Nicolas Kondratieff, défini en 1926 et ayant une durée d'un demi-siècle.
Schumpeter réinterprétrera ce dernier en mettant en avant le rôle des innovations qui pénètrent en grappes le capitalisme et le bouleversent par durablement à-coups.
• Dans la seconde moitié du xxe siècle, le rythme de la croissance économique s'accélère. La période de croissance la plus exceptionnelle, nommée Trente Glorieuses, se situe entre 1945 et 1975. Comparée à une croissance de long terme, les Trente Glorieuses sont en fait un phénomène atypique dans le rythme tendanciel de croissance, alors qu'on les considère aujourd'hui comme une référence. Le rythme de croissance au cours de ces années a été de 4 à 5 % par an en moyenne avec un plein-emploi, une hausse du revenu et un resserrement des inégalités qui ont entraîné une « moyennisation » de la société (resserrement des modes et des niveaux de vie).
On connaît depuis la fin des années 1970 un ralentissement de la croissance dans les pays occidentaux. Toutefois, cette croissance continue, sur un long terme, a progressivement modifié les structures de l'économie : la croissance peut aussi favoriser le développement.
Croissance et développement
• Si l'on considère l'exemple de la France des Trente Glorieuses et le prolongement qui a suivi cette période, on constate un certain nombre de transformations qui ont marqué durablement les manières de vivre, d'agir et de penser des populations : par exemple, concernant la production, une forte progression de la productivité du travail agricole a favorisé une baisse des prix progressive et un exode rural. La France a également connu un mouvement de forte industrialisation, suivi d'une certaine désindustrialisation depuis le début des années 1980.
• Au niveau des catégories socioprofessionnelles, on note un déclin du nombre d'agriculteurs et d'ouvriers agricoles, une hausse des ouvriers non agricoles jusqu'aux années 1970 suivie d'un déclin et enfin d'une explosion du salariat tertiaire.
L'urbanisation est allée croissant avec l'extension de l'habitat individuel pavillonnaire. Proportionnellement, la part des dépenses alimentaires dans la consommation diminue, tandis que la consommation de produits manufacturés et les dépenses consacrées au logement et au transport augmentent, de même que l'accès aux services, aux loisirs, à la santé et à l'éducation. La mobilité sociale et géographique est plus forte, l'espérance de vie augmente, l'État-providence s'est mis en place.
La croissance favorise ainsi l'amélioration des conditions de vie, traduite par l'augmentation des revenus et par des changements d'ordre structurel. La croissance s'appuie principalement sur des gains de productivité, qui permettent de produire plus et plus vite, donc avec des coûts moindres. Cela se répercute notamment le prix réel des produits, qui baisse – le prix réel est défini comme le prix du bien divisé par le coût horaire du travail par exemple le SMIC horaire.
La croissance est ainsi susceptible de favoriser le développement.
F. Perroux donne une définition de la notion de développement qui met en évidence les différences avec la notion de croissance. En effet, il assimile le développement aux transformations des structures économiques, démographiques, sociales, culturelles et mentales qui accompagnent la croissance économique et la rendent pérenne en améliorant le sort des populations. Cette définition souligne ainsi :
  • l'aspect structurel de transformations (c'est-à-dire leur progressivité et leur développement sur le long terme) comme la scolarisation, l'urbanisation, l'essor de l'État ;
  • l'aspect qualitatif des changements comme l'évolution des valeurs et des normes de comportement, la féminisation du travail, l'individualisation.
• Pour évaluer le niveau de développement et en mesurer les aspects qualitatifs structurels, plusieurs indicateurs sont utilisés. On peut retenir l'IDH, l'indicateur de développement humain. Contrairement au PIB ou au PIB par habitant, qui mesurent seulement une quantité, l'IDH est un indicateur mixte qui associe trois indicateurs. Il rend ainsi mieux compte du passage de la croissance au développement :
  • c'est un indicateur quantitatif qui évalue le niveau de vie (PIB par habitant) ;
  • c'est un indicateur qualitatif qui prend en compte le savoir (taux d'alphabétisation des adultes et taux de scolarisation) ;
  • c'est un indicateur qualitatif qui mesure la longévité (espérance de vie à la naissance).
Les limites du modèle
• Le mode de calcul de la croissance pose problème en lui-même.
En outre, la croissance s'appuie sur un modèle d'exploitation des ressources difficilement tenable à long terme.
Il existe un nombre important d'inégalités entre les pays ou les continents dans la possession des richesses, ou même à l'intérieur d'un pays entre les différentes catégories sociales.
• Enfin, la croissance, c'est-à-dire la hausse du niveau des richesses créées n'entraîne pas automatiquement le développement, défini comme une modification durable et profonde des structures économiques, sociales, mentales et démographiques.
On peut prendre l'exemple des bidonvilles présents à la périphérie de nombreuses grandes villes des pays en voie de développement (PVD). On constate un écart important entre des centres-ville qui rappellent ceux des métropoles des pays développés (avec un centre d'affaires, des grands magasins, des transports modernes, etc.) et les bidonvilles caractérisés par un sous-développement : les populations y souffrent de malnutrition, ont un faible accès à l'eau courante et à l'électricité, ont un faible taux de scolarisation, souffrent du manque d'hygiène, de la vétusté des habitations, subissent l'insécurité et la violence. Les bidonvilles voient également se développer une économie informelle.
Les bidonvilles illustrent les mutations sectorielles des PVD. Les habitants quittent les zones rurales, pour chercher du travail en ville, ce qui y accroît l'offre de travail et accentue la dévalorisation de son prix, d'où un recours systématique à l'économie informelle. De même, la concentration du revenu et les inégalités dans sa répartition limitent les possibilités d'accéder à un logement.
L'essor de ces bidonvilles peut ainsi être perçu comme une conséquence négative du développement et de la croissance.
De même, en dépit de la généralisation de la croissance, qui touche aujourd'hui des parties nouvelles de la planète, il subsiste de fortes inégalités dans la répartition des fruits de la croissance dans le monde.
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Source : FMI.
Part des différentes zones dans le PIB mondial en dollars courants en 2005, en %
Part des différentes zones dans le PIB mondial en dollars courants en 2005, en %
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Source : Banque mondiale.
PIB par habitant en 1980 et 2004 en parité de pouvoir d'achat, en dollars courants
PIB par habitant en 1980 et 2004 en parité de pouvoir d'achat, en dollars courants
• L'assimilation qui est faite entre croissance économique et progrès est donc un produit de l'histoire, contestable et contesté aujourd'hui. La croissance peut en effet s'opposer au développement durable.
De nombreux signes actuels témoignent des difficultés de notre société capitaliste à assurer un développement durable – celui-ci correspond à un développement capable de répondre aux besoins des populations présentes, sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins.
Ainsi, effet de serre, pollution, épuisement des ressources énergétiques, etc., témoignent d'une tendance du marché à générer un ensemble d'externalités négatives qui mettent en péril le sort des générations futures.
Des tentatives de coopération internationale sont mises en place, par exemple le protocole de Kyoto, qui vise à limiter l'émission de gaz à effet de serre. En outre, cet accord tente de modifier le comportement des acteurs en internalisant des effets qui jusque-là étaient externes au système économique : en 2005, la mise en place du marché des droits à polluer permet aux entreprises respectueuses de l'environnement de vendre leurs quotas de droit à polluer. Cette mesure peut progressivement inciter les entreprises qui polluent à modifier leur politique (celles-ci sont en effet obligées de payer lorsqu'elles polluent trop et dépassent leurs quotas). Dans le même temps, les entreprises qui font des efforts en matière de respect de l'environnement sont récompensées.

Les acteurs et les conditions de la croissance

Les acteurs de la croissance
• Les facteurs de la croissance sont :
  • une augmentation des facteurs de production (capital et travail) ;
  • une meilleure association de ces mêmes facteurs ;
  • une utilisation plus efficace grâce au progrès technique ;
  • le comportement des acteurs économiques eux-mêmes.
• La croissance économique s'explique par une utilisation plus extensive (plus massive) des facteurs de production que sont le capital et le travail. Le facteur capital comprend le capital fixe et le capital circulant (les consommations intermédiaires). Le capital fixe correspond à l'ensemble des biens durables utilisés dans plusieurs cycles de production et destinés à accroître le volume de production (bâtiments, machines, etc.). Le capital fixe est introduit dans la fonction de production à travers l'investissement, c'est-à-dire l'achat de biens durables destinés à être utilisés pendant plusieurs cycles productifs (dont la durée de vie est supérieure à un an). Le facteur capital augmente ainsi tant par sa quantité que par sa qualité (introduction du progrès technique dans chaque acte d'investissement) et contribue à la croissance économique. Il permet de produire plus et de manière moins onéreuse et dynamise le secteur des biens de production.
• L'évolution quantitative du facteur travail s'évalue à partir de la prise en compte de la quantité de main-d'œuvre utilisée et du temps de travail. On doit également envisager l'aspect qualitatif du facteur travail, qui contribue grandement à l'augmentation de la richesse créée, à travers la notion de capital humain. Celui-ci est le reflet du stock de qualification et de connaissances incorporées dans l'esprit et dans les mains. Autrement dit, il est constitué des diplômes, de la formation initiale et continue, mais aussi de l'expérience accumulée (effet d'apprentissage). Le capital humain évolue et permet ainsi de produire plus avec le même volume de capital physique et est donc source de productivité.
Dans la logique actuelle de concurrence accrue, cette notion de capital humain est déterminante car elle permet à des pays, dont le positionnement en terme de compétitivité prix est délicat, de gagner des avantages comparatifs en matière de qualité des produits et d'innovation, ce qui est essentiel pour la compétitivité structurelle (ou compétitivité hors prix).
• La productivité représente la quantité de production obtenue compte tenu des facteurs utilisés pour produire.
On peut décrire en particulier, la productivité du travail horaire (valeur de la production/ nombre d'heures nécessaires pour produire) ou la productivité du travail par actif (valeur de la production/ nombre d'actifs nécessaires pour produire). Une hausse de la productivité du travail permet de produire plus et à moindre coût, soit avec moins de salariés, soit en moins de temps. Les prix peuvent ainsi baisser, ce qui favorise une hausse du pouvoir d'achat, et par conséquent, une hausse de la consommation. Il y a donc croissance de la richesse créée.
À la fin du xixe siècle aux États-Unis, le passage à une organisation scientifique du travail, OST, a permis une augmentation de la productivité du travail.
Ainsi le taylorisme met en valeur les principes suivants :
  • ouvrier placé en poste fixe ;
  • spécialisation et déqualification des tâches ;
  • simplicité et répétitivité des gestes ;
  • parcellisation du travail ;
  • division horizontale et verticale du travail.
L'OST a permis une organisation du travail plus riche en facteur capital, source de productivité et de croissance accrue. La mise en pratique de ce raisonnement montre qu'il est incomplet. En effet, lorsque l'on additionne la variation relative du facteur travail et la variation relative du facteur capital, on n'obtient pas le taux de croissance. Un autre facteur, dit « résiduel », manque à l'appel. L'explication est simple : entre les deux périodes considérées, non seulement les facteurs de production ont évolué quantitativement, mais ils ont également évolué qualitativement. Il est donc nécessaire d'intégrer une dernière contribution à la croissance pour en dresser l'ensemble des sources : le progrès technique.
• Le progrès technique est une contribution essentielle à la croissance économique qui s'intègre dans la variation du facteur travail et du facteur capital.
En particulier, ce phénomène peut être appréhendé à partir des gains de productivité qui sont le résultat de l'introduction du progrès technique au sein de la combinaison productive. Le progrès technique se définit comme un ensemble d'innovations intégrées dans le processus de production, et qui s'appliquent aussi bien au facteur travail qu'au facteur capital.
Les termes invention et innovation ne sont pas synonymes. Une invention est la découverte d'un produit ou d'un procédé nouveau. Elle devient une innovation lorsqu'elle passe au stade productif. L'innovation désigne ainsi l'application industrielle d'une invention, c'est-à-dire sa diffusion à grande échelle. Le terme d'innovation permet donc de désigner un stade ultérieur à l'invention, celui qui conduit de la recherche fondamentale à la recherche appliquée.
Les innovations permettent d'introduire le progrès technique ou un nouveau produit, elles révolutionnent la méthode productive et elles favorisent les gains de productivité. Le volume de production et la richesse créée progressent.
Selon Schumpeter, les innovations ont ainsi réussi à « briser la routine » du capitalisme, car elles permettent de créer de nouveaux secteurs tout en supprimant les anciens devenus obsolètes : c'est la destruction créatrice. Ainsi l'économie est historiquement passée d'un état stationnaire à un stade de croissance économique en tendance continue et régulière à partir de la révolution industrielle (fin du xviiie siècle et première moitié du xixe siècle en Europe).
La croissance génère donc en son sein des facteurs capables de nourrir une hausse cumulative de la richesse créée, c'est-à-dire de générer de la croissance.
Le progrès technique se développe donc dans des sociétés qui connaissent déja un haut niveau de développement (éducation, capital humain, circuits de financement adaptés, centres de recherche et présence de grosses entreprises, synergie entre le monde de l'entreprise et l'université, etc.). L'étude du phénomène de progrès technique montre ainsi que celui-ci est endogène. Cela explique que l'essentiel de la recherche et développement, de même que les dépôts de brevets apparaissent dans les pays développés.
Les facteurs individuels, collectifs et socioculturels favorables à la croissance et à l'innovation
Le rôle de l'entrepreneur et du marché
• L'entrepreneur au sens de Schumpeter est celui qui introduit les innovations et bouleverse la structure productive soit par un produit nouveau, soit par une méthode ou une organisation productive qui génère des gains de productivité. On peut citer l'exemple de Ford qui en introduisant le convoyeur (tapis roulant) favorise la mise en place du travail à la chaîne, source de gains de productivité, de production de masse et de baisse des prix.
• De même, en augmentant le niveau des salaires, il favorise l'expansion du pouvoir d'achat et l'instauration d'une société de consommation de masse, permettant d'écouler la production de masse.
La prise de risque de l'entrepreneur qui innove est alors largement récompensée par le profit qui résulte de la position de monopole temporaire que celui-ci occupe après la mise en place de son innovation.
Le rôle de l'État
• Le rôle de l'État est essentiel dans une économie de marché, notamment par les règles qu'il édicte et qui garantissent le respect des personnes, des biens et de la concurrence (fonctions régaliennes de l'État).
De même l'État intervient directement dans l'économie par la construction d'infrastructures (ponts, routes, voies maritimes…) ou par l'éducation publique. Cet ensemble d'interventions facilite l'activité économique, rend le territoire attractif, contribue à l'amélioration de la qualité de la main-d'œuvre source de qualification et de compétitivité (capital humain). Les bénéfices collectifs de cette intervention sont largement supérieurs aux coûts initiaux mis en œuvre par l'État. Il y a alors effets externes positifs (ou externalités positives). Son intervention contribue ainsi à renforcer le niveau de la croissance économique d'autant plus que l'effet multiplicateur de l'intervention de l'État est très important pour générer de l'emploi et du dynamisme économique.
• Enfin, dans le cadre de sa politique sociale, l'État-providence met en place une politique de redistribution des revenus (prélèvements obligatoires sous forme d'impôts et cotisations qui sont redistribués sous forme de prestations sociales). Cela limite les risques d'exclusion, favorise la consommation des ménages les plus modestes et encourage la demande effective.
Les facteurs socioculturels
• En 1905, Weber identifie dans L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, l'émergence de valeurs nouvelles qui privilégient la rationalité au détriment des croyances traditionnelles chrétiennes. Cet « esprit du capitalisme » va s'appuyer sur une rationalisation des activités humaines. Selon Weber, les individus agissent en cherchant à mettre en permanence en adéquation les objectifs qu'ils se sont fixés et les moyens à utiliser pour y parvenir. Les valeurs d'efficacité et de calcul prévalent, l'action devient rationnelle en finalité, parce que l'individu prévoit la définition et la confrontation des fins, moyens et conséquences de ses choix.
Dans cet ouvrage, Weber propose une mise en pratique de l'individualisme méthodologique en construisant deux idéaux types « l'éthique protestante » et « l'esprit du capitalisme », qui vont lui permettre d'appréhender le développement du capitalisme dans le cadre d'une démarche sociologique dite compréhensive.
Ce processus de rationalisation des activités sociales, caractéristique des sociétés modernes, va se développer dans toutes les sphères sociales, politiques, économiques, juridiques, scientifiques, religieuses et artistiques. Les activités deviennent de plus en plus spécialisées, et chaque sphère s'autonomise par rapport aux autres sphères de la vie sociale. Cela va permettre le développement d'un esprit particulier appliqué à l'économie, « l'esprit du capitalisme ».
• Dans l'entreprise capitaliste, les rapports entre salariés et entrepreneurs deviennent formels et impersonnels, la fonction prime sur l'être, et chacun est ainsi amené à agir de façon rationnelle en finalité.
En particulier, l'éthique protestante va, en Allemagne contribuer grandement à l'émergence de cet esprit rationnel du capitalisme. Il y a ainsi selon Weber des affinités électives entre les valeurs puritaines protestantes et l'accélération du processus d'accumulation du capital. Ces valeurs passent par la recherche rationnelle et systématique du profit dans l'exercice de la profession de chaque homme, comme l'expliquent les préceptes protestants.
Le profit est poursuivi non pour ce qu'il permet à court terme, dans une exagération ostentatoire de consommation immédiate, mais pour les possibilités ultérieures d'accumulation du capital qu'il favorise, en tant que facteur de réussite.
Face à ces préceptes nouveaux, une organisation de type bureaucratique va se mettre en place dans tous les secteurs de la vie, en particulier dans la sphère économique. La rationalisation qui s'ensuit renforce la productivité du travail à travers la mise en place d'innovations organisationnelles du travail et d'une plus forte intensité capitalistique, source de richesses supplémentaires. La croissance s'en trouve renforcée.

Zoom sur…

La croissance… le bonheur ?
• La mondialisation de l'économie est un fait majeur de notre époque. La circulation accrue des biens, des services, des capitaux et des personnes se double d'une mondialisation des valeurs, c'est-à-dire des idéaux dictant le comportement.
L'esprit du capitalisme s'est généralisé aussi dans les pays émergents, dont l'insertion au commerce mondial a répondu à la stratégie de promotion des exportations (pays asiatiques par exemple).
Cette nouvelle organisation de la production mondiale souligne partout la nécessité de soutenir la croissance, afin d'encourager la production, l'emploi et de lutter contre le chômage. Elle autorise aussi une marge de manœuvre supplémentaire pour renforcer la protection sociale et pour accroître le niveau de vie. La croissance renforcerait ainsi le bien-être au sein de la société. Cette vision historiquement datée, issue de la révolution industrielle, serait renforcée par les indicateurs classiques de mesure basés sur une seule approche quantitative (PIB.
• Les indicateurs contemporains alternatifs du développement montrent les limites de cette vision. Des indicateurs comme l'IDH créé par le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) en 1990 sont apparus.
D'autres indicateurs plus récents sont de plus en plus utilisés : l'IPH 1 1'indicateur de pauvreté humaine, pour les pays en développement et l'IPH 2 pour certains pays de l'OCDE. Cet indicateur mesure des indicateurs de longévité, d'instruction et les conditions de vie (accès à l'eau potable, accès aux soins, etc).
On peut également évoquer, l'ISDH, l'indicateur sexospécifique du développement humain, créé en 1995, qui introduit les inégalités spécifiques aux femmes ou enfin, l'IPF, l'indicateur de participation des femmes, qui mesure les inégalités entre hommes et femmes sur le plan des opportunités économiques et politiques.
• L'intérêt principal de ces indicateurs est d'adopter une vision multidimensionnelle incluant des critères qualitatifs. Ils font ainsi apparaître des différences de classement entre des pays, par rapport à la vision « classique » de la seule mesure quantitative (PIB).
Les pays nordiques apparaissent en tête, alors que la pauvreté est la plus élevée dans les pays anglo-saxons. De même, certains critères sociaux ont été introduits aux États-Unis dès le milieu des années 1990, par exemple l'indice synthétique de santé sociale, qui est une moyenne de 16 indicateurs dans la santé, l'éducation, le chômage, la pauvreté, les inégalités, etc.).
Cette mesure révèle l'écart croissant entre la seule mesure quantitative et le bien-être déclinant aux États-Unis, avec une période noire au cours des années Reagan/ Bush senior.
Un indicateur semblable existe en France avec le BIP 40 (baromètre des inégalités et de la pauvreté). Il a permis de déterminer que la santé sociale française se dégrade depuis les années 1980.
Enfin, il existe l'indicateur dit d'empreinte écologique qui calcule la surface globale qu'une population doit utiliser pour satisfaire sa consommation, son agriculture et sa zone bâtie.
Voir www.bip40.org

Pour aller plus loin

Les Nouvelles Théories de la croissance, Dominique Guellec et Pierre Ralle, La Découverte, 2003.
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