Les Lumières du xviiie siècle

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L'essentiel

Le xviiie siècle est connu comme le « siècle des Lumières ». Confiants dans les pouvoirs de la raison humaine, les philosophes de l'époque croient à la possibilité d'un progrès perpétuel capable de libérer l'homme de ses servitudes. Au nom de l'esprit critique, ils mettent en cause les traditions politiques et religieuses de leur temps et justifient les idées nouvelles comme la séparation des pouvoirs, la souveraineté populaire, le droit à l'insurrection, la liberté d'entreprendre ou la tolérance religieuse. La diffusion de ces idées se fait par le biais de salons littéraires, de loges maçonniques ou de cafés, lieux où les élites sociales se rencontrent. Certains philosophes deviennent même les conseillers des despotes éclairés. Des encyclopédies sont publiées qui entendent rassembler la somme de toutes les connaissances. Les découvertes techniques et scientifiques procèdent de ce formidable élan de réflexions aussi théoriques que pratiques. Les Lumières inspirent aussi de nombreuses révolutions, politique (américaine et française), économique (libéralisme et révolution industrielle) ou sociale (apparition de l'opinion publique).
Chronologie indicative
  • 1690 : Traité sur le gouvernement civil, John Locke.
  • 1697 : Dictionnaire historique et critique, Pierre Bayle.
  • 1723 : Création de la première Grande Loge maçonnique.
  • 1748 : L'Esprit des lois, Montesquieu.
  • 1751 : Début de la publication de L'Encyclopédie de Diderot.
  • 1762 : Début de l'affaire Calas, publication du Contrat social de Rousseau.
  • 1763 : Traité sur la tolérance, Voltaire.
  • 1767 : Construction de la machine à vapeur de James Watt.
  • 1776 : Tentative de réformes libérales de Turgot ; Déclaration d'indépendance des États-Unis.
  • 1784 : Qu'est-ce que les Lumières ?, Emmanuel Kant ; Cavendish réalise la synthèse de l'eau.

La fiche

La notion de « siècle des Lumières » désigne une période marquée par le rationalisme philosophique, l'exaltation de la science et la critique politique. Les contemporains eux-mêmes utilisaient l'expression. En quoi l'époque est-elle plus « éclairée » qu'une autre ?
La liberté et la raison comme fondement du progrès
Dès le xviie siècle, quelques précurseurs annoncent un grand mouvement intellectuel de remise en cause de l'ordre ancien.
Le triomphe de la pensée rationnelle
• Confiants dans les pouvoirs de l'esprit humain, les philosophes recommandent de rechercher la vérité en s'appuyant sur la raison mathématique. Initiée dès le xviie siècle par René Descartes (Discours de la méthode, 1637) puis par Spinoza (Traité de la réforme de l'entendement, 1661), qui s'appuient sur l'expérimentation et une pensée entièrement déductive, une nouvelle théorie de la connaissance, qualifiée de « révolution copernicienne » par Kant, se répand dans toute l'Europe. Les philosophes croient en la possibilité d'un progrès perpétuel capable de libérer l'homme de ses servitudes.
La mise en cause de la tradition
• Au nom de la liberté de jugement qui seule, à leurs yeux, peut permettre le progrès de l'humanité, les philosophes mettent en cause les coutumes qui enferment les hommes dans leurs habitudes politiques, religieuses et sociales. Auteur du Léviathan, Thomas Hobbes tente de refonder la légitimité du pouvoir sur autre chose que la religion ou la tradition. D'après lui, l'état de nature pousse les hommes à établir entre eux un contrat en vertu duquel le pouvoir est accordé à un souverain qui doit préserver la paix civile. Les philosophes dénoncent également l'ignorance qui permet de maintenir les hommes dans la soumission et préconisent de développer tous les moyens susceptibles de la combattre.
Les idées économiques et politiques nouvelles
• Les Lumières s'attaquent d'abord aux manifestations de l'intolérance religieuse. Dès les années 1690, dans le contexte des persécutions contre les protestants et de la révocation de l'édit de Nantes, Pierre Bayle prône la liberté en matière de religion. Soixante-dix ans plus tard, indigné par l'affaire Calas dont il défend la mémoire, Voltaire publie son Traité sur la tolérance (1763).
• Parce qu'il s'appuie sur le « droit divin », l'absolutisme devient lui aussi la cible des philosophes. Dès 1690, John Locke soutient que la souveraineté réside dans le peuple qui a le droit de s'insurger si le prince abuse de son autorité. Dans L'Esprit des lois (1748), Montesquieu préconise la séparation des pouvoirs politiques. En 1762, Rousseau assure le caractère absolu de la souveraineté populaire (Du contrat social).
• Dans le domaine économique, l'esprit de liberté favorise l'émergence du libéralisme dont Adam Smith devient le porte-parole : « laissez faire l'entrepreneur », proclame-t-il.
Les manifestations des Lumières
Les Lumières sont l'affaire d'une classe de lettrés maniant des concepts philosophiques difficiles. Mais par divers relais sociaux, culturels ou scientifiques, leurs idées se diffusent.
Les cercles de diffusion des Lumières
• Même si la liberté de parole y est restreinte, les philosophes honorent de leurs présence les salons de Mme Geoffrin, de la marquise de Deffand (Voltaire, Montesquieu, Hume, Sedaine) ou de Julie de Lespinasse (Turgot, Condorcet, d'Alembert, Condillac). Le développement des loges maçonniques (la première Grande Loge anglaise est fondée en 1723) favorise la diffusion des Lumières entre les groupes sociaux qu'elles s'efforcent de mêler. Nobles et bourgeois se rencontrent également dans des cafés littéraires (on compte près de 300 établissements du genre dans Paris en 1716) où ils lisent les journaux et débattent.
Les encyclopédies
• « Ose savoir » propose Emmanuel Kant. Dans cet esprit, les plus grands savants se lancent dans l'aventure des encyclopédies, des ouvrages monumentaux qui rassemblent les savoirs et les passent au crible de leur critique. Le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (1697) préfigure la grande Encyclopédie de Diderot. Ce premier ouvrage du genre entend corriger les erreurs véhiculées par son temps.
• Dans l'idée de faire concurrence au Dictionnaire de Trévoux (1704), ouvrage réalisé par les Jésuites, Diderot s'attelle à la traduction de la Cyclopaedia de l'Anglais Chambers (1721) avant d'entreprendre la réalisation de sa propre œuvre : Le Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751). Dès sa deuxième édition (1752), l'ouvrage auquel participent les plus grands noms de la philosophie et de la science (plus de 150 auteurs) fait scandale et Diderot doit se cacher pour éviter les poursuites. Interdite en 1759, puis condamnée par le pape Clément XIII, riche de 35 volumes, L'Encyclopédie surmonte néanmoins les obstacles levés contre elle et devient le modèle des œuvres du genre.
Les découvertes
• La science et les techniques profitent de ce travail d'érudition. De nombreuses innovations traduisent les Lumières dans la réalité et atteignent toutes les couches de la société par le biais d'importantes découvertes :
  • Linné crée son système de classification (1735) ;
  • Farhenheit (1718) et Celsius (1742) mettent au point leurs thermomètres ;
  • Franklin invente le paratonnerre (1752) ;
  • Daniel Rutherford détecte la présente de l'azote dans l'air (1772) ;
  • Carl Scheele et Henry Cavendish (qui fait la première synthèse de l'eau en 1784) fondent la chimie moderne.
• Grâce aux nombreux outils mis à la disposition des chercheurs, les cabinets de physique deviennent à la mode. En 1767, James Watt met au point la machine à vapeur. Quelques années plus tard (1783), les frères Montgolfier s'élèvent dans les airs à bord de leur ballon à air chaud. Les conditions de la révolution industrielle sont réunies.
Traduction politique et économique des Lumières
Révolutions et despotisme éclairé
• Les idées politiques des philosophes sont plutôt mal reçues par les dirigeants politiques du xviiie siècle, qui s'efforcent d'en limiter la diffusion par la voie de la censure, de l'exil forcé de leurs promoteurs ou de condamnations solennelles. Elles atteignent cependant les mouvements d'opposition et inspirent deux grandes déclarations révolutionnaires : celle d'Indépendance des États-Unis rédigée par Thomas Jefferson (1776) et celle des Droits et Devoirs du citoyen de 1789.
• Les philosophes qui, dans leur grande majorité, défendent une monarchie dont le prince serait conseillé par des hommes éclairés, inspirent quelques monarques européens comme Frédéric II de Prusse ou Joseph II d'Autriche, présentés comme des « despotes éclairés ».
Libéralisme économique et première révolution industrielle.
• Pour résoudre les difficultés de trésorerie auxquelles les rois sont confrontés, leurs ministres s'inspirent des idées nouvelles, en France tout particulièrement. Les physiocrates, comme François Quesnay, s'opposent aux conceptions mises en œuvre au xviie siècle par Colbert et suggèrent que l'État se désengage de l'économie. Turgot (1776) puis Calonne (1783) préconisent de libérer le commerce des grains pour dynamiser le marché.
• Mais c'est en Angleterre que les théories du laisser-faire trouvent leur meilleur terrain d'application. Combinées aux innovations techniques qui touchent l'industrie textile (machine à filer puis à tisser), elles jettent les bases de la première révolution industrielle.
Naissance de l'opinion publique
• Se propageant parmi les élites urbaines, les idées nouvelles suscitent l'émergence d'une opinion publique susceptible d'exprimer ses préférences et de peser sur la prise des décisions. La presse, principalement en Angleterre où la censure sévit moins que sur le continent, se développe. En France, le premier quotidien, Le Journal de Paris, paraît en 1777, mais il faut attendre la Révolution pour que la liberté de la presse soit établie comme principe.
Dans le domaine des idées au moins, la fin du xviie et le xviiie siècle apparaissent bien comme « éclairés » dans le sens où les savants proposent une façon dynamique d'observer et d'expérimenter le monde.

Zoom sur…

Quelques philosophes des Lumières
Malesherbes (1721-1794)
Contre les abus du pouvoir royal et l'arbitraire, il lutta contre la censure, dénonça l'état des prisons et critiqua la procédure judiciaire de son temps.
Beccaria (1738-1794)
L'ouvrage qu'il publia en 1762-1763 sous le titre Des délits et des peines dénonçait la torture, la confiscation des biens et les supplices ; il exigeait l'indépendance de la justice et la proportionnalité des peines.
L'abbé Grégoire (1750-1831)
Député aux États Généraux et membre de la Convention, il dénonça les injustices dont les juifs étaient les victimes et s'engagea dans la lutte contre l'esclavage.
Étienne Bonnot de Condillac (1715-1780)
Économiste libéral classique et précurseur de l'économie politique, il défendit le libre-échange et dénonça les dangers inflationnistes des manipulations monétaires.
La marquise du Châtelet (1706-1749)
Femme de lettres, elle fut la maîtresse de Voltaire. Celui-ci l'encouragea à poursuivre ses recherches. Elle traduisit Les principes de Newton et on lui doit de nombreux ouvrages tant scientifiques que métaphysiques. « Un grand homme qui n'avait pas de défaut que d'être une femme » écrivit Voltaire à son propos.
À ce sujet, lire, d'Élisabeth Badinter, Mme du Châtelet, Mme d'Épinay ou l'Ambition féminine au xviiie siècle, Flammarion, Paris, 1983, réédition 2006.
Voltaire et le fanatisme religieux
Mettant en scène Mahomet dans Le Fanatisme ou Mahomet le prophète, Voltaire entendait dénoncer l'horreur à laquelle conduisent le fanatisme religieux et la superstition. En prenant pour modèle le fondateur de la religion musulmane (qu'il présente de manière plus modérée dans L'Essai sur les mœurs), il comptait prendre principalement pour cible le christianisme lui-même. Ses contemporains n'en furent d'ailleurs pas dupes : donnée pour la première fois à Paris en août 1742, la pièce fut jugée « impie ». Le Parlement porta plainte et Voltaire fut obligé d'en faire cesser la représentation.

Pour aller plus loin

À lire
  • Diderot et d'Alembert, L'Encyclopédie, cd-rom, Redon, 2001.
  • Montesquieu, Les lettres persanes, 1721.
  • Rousseau, Du contrat social, 1763.
Repères bibliographiques
  • J. Cornette, Absolutisme et Lumières (1652-1783), Hachette, 2005.
  • V. Ferrone et D. Roche, Le Monde des Lumières, Fayard, 1999 ;
  • R. Darnton, L'Aventure de L'Encyclopédie : 1775-1800, un best-seller au siècle des Lumières, Le Seuil, 1992 ;
  • D. Roche, La France des Lumières, Fayard, 1993 ;
  • « La Révolution des Lumières », dossier du magazine L'Histoire, mars 2006.
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