Les Lumières

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Les œuvres clés

  • 1721 : Les Lettres persanes, Montesquieu
  • 1725 : L'Île des esclaves, Marivaux
  • 1748 : De l'esprit des lois, Montesquieu
  • 1750-1772 : Encyclopédie, dirigée par Diderot et d'Alembert
  • 1759 : Candide ou l'Optimisme, Voltaire
  • 1762 : Du contrat social, Rousseau
  • 1763 : Traité sur la tolérance, Voltaire
  • 1784 : Le Mariage de Figaro, Beaumarchais
  • 1784 : « Qu'est-ce que les Lumières ? », Kant

La fiche

L'expression « les Lumières » désigne un mouvement européen du xviiie siècle qui s'appuie toujours sur la même image d'un courant de pensée éclairé, cherchant à dissiper les ténèbres des préjugés et de l'obscurantisme : Enlightment en Angleterre, Aufklärung en Allemagne. Kant, le philosophe allemand, a lui-même écrit un article emblématique : « Qu'est-ce que les Lumières ? » dans lequel il formule cette définition : « Les Lumières, c'est la sortie de l'homme de sa minorité, dont il est lui-même responsable. […] Sapere audere ! "Aie le courage de te servir de ton propre entendement." Telle est la devise des Lumières. »
En France, on situe le début des Lumières à la mort de Louis XIV en 1715 : c'est la fin du règne du Roi-Soleil, d'un règne certes brillant mais aussi terni par les guerres, les famines, les persécutions contre les protestants et l'absolutisme du pouvoir royal. De 1715 à 1789, la France, économiquement et socialement, évolue considérablement ; et si les encyclopédistes n'ont pas pris la Bastille, ils ont néanmoins accompagné et favorisé la métamorphose du pays.
Les Lumières ne désignent pas une école aux contours strictement définis, mais un ensemble d'auteurs parfois très différents les uns des autres, appartenant à plusieurs générations, bourgeois ou nobles, athées ou déistes. Certains, comme Voltaire et Rousseau, s'opposent même très violemment. Cependant, tous ces penseurs se retrouvent autour de valeurs communes. Ils font confiance aux progrès de l'esprit humain, ils luttent passionnément pour la justice, la vérité, prônent l'usage de la raison contre les préjugés de toutes sortes et prétendent « tout examiner, tout remuer » pour le bien de l'humanité.
Naissance et développement du mouvement
Essor et diffusion de l'esprit critique
• Différents facteurs peuvent expliquer l'émergence du mouvement. Le xviiie siècle voit l'avènement d'un nouvel esprit scientifique, s'appuyant sur l'expérimentation et l'analyse critique des phénomènes. Cette méthode de connaissance rationnelle du monde, symbolisée par un scientifique comme Newton, exerce une grande influence sur les penseurs qui se passionnent pour les sciences en tout genre : botanique, physique, biologie, etc. Sur le plan social, la bourgeoisie connaît un essor important, elle s'enrichit notablement au cours du siècle et ne se satisfait plus d'un régime politique fondé sur les privilèges. Les échanges et le commerce entre les différents continents s'intensifient et révèlent aux consciences européennes de nouveaux modèles sociaux.
• Sur un plan plus littéraire enfin, la querelle des Anciens et des Modernes, à la fin du xviie siècle, remet en question le modèle des auteurs antiques et ouvre la voie à de nouveaux penseurs qui affirment leur foi dans les progrès de l'esprit humain. Ces idées et ces revendications sont largement diffusées car le xviiie siècle est un siècle de débats, d'échanges épistolaires entre écrivains ou penseurs d'un pays à l'autre, mais aussi de discussions dans les cafés et dans les salons des femmes de la noblesse où se rencontrent écrivains, savants et courtisans.
Montesquieu et Voltaire
• La première moitié du xviiie siècle est marquée par ces deux grands auteurs. Montesquieu appartient à la première génération des philosophes des Lumières. Son œuvre est marquée par une intense réflexion politique et une critique de la monarchie absolue ; son vaste essai De l'esprit des lois peut même être considéré comme un texte fondateur des sciences politiques. L'auteur recourt également à la satire et à la fiction pour critiquer les préjugés et les coutumes français mais aussi l'absolutisme du pouvoir royal : Les Lettres persanes utilisent le regard de deux Persans qui visitent la France et échangent leurs impressions dans leurs lettres.
• Voltaire, lui, traverse tout le xviiie siècle et son œuvre s'impose par son ampleur et sa variété : tragédies, poèmes, correspondance (plus de vingt mille lettres), pamphlets, essais, contes. Il défend ses idées à travers tous les genres et peut apparaître comme le chef de file des philosophes. Ses textes dénoncent les abus du pouvoir, de l'injustice, des préjugés, du fanatisme et expriment aussi sa compassion face à la misère des hommes. Il est également l'un des collaborateurs du projet le plus ambitieux et de l'œuvre emblématique des Lumières : l'Encyclopédie.
Diderot et l'Encyclopédie
• À l'origine de l'Encyclopédie, se trouve le projet d'un éditeur : André François Le Breton s'adresse à Diderot pour traduire un dictionnaire encyclopédique anglais. Rapidement, le projet évolue et Diderot, s'associant à d'Alembert, a pour ambition de réaliser une œuvre résolument nouvelle et ambitieuse : un Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Diderot définit ainsi son entreprise : brosser « un tableau général des efforts de l'esprit humain dans tous les domaines et dans tous les siècles ». Il s'agit là d'une œuvre absolument inédite qui nécessitera un travail de plus de vingt ans, la participation de près de deux cents collaborateurs et qui sera publiée en dix-sept volumes de textes et onze volumes de planches. Parmi les collaborateurs les plus importants, on compte Voltaire, Jaucourt, d'Holbach ou Rousseau. Les encyclopédistes veulent diffuser et vulgariser le savoir de façon méthodique et raisonnée, transmettre les sciences et les techniques et se rendre ainsi utiles aux autres hommes.
• Mais le projet rencontre beaucoup de difficultés et suscite bien des réactions hostiles de la part des pouvoirs politiques et religieux ; plusieurs fois la publication est interrompue. En effet, l'Encyclopédie est également une arme de combat, elle passe tout au crible de la raison et de la réflexion critique et prône l'esprit d'examen et la libre pensée. Explicitement ou implicitement, par le biais de l'ironie, les articles dénoncent par exemple les superstitions, le fanatisme ou le pouvoir absolu. Ainsi, l'article « Traite des nègres » de Jaucourt ne définit pas seulement ce type de commerce mais en offre aussi une dénonciation très méthodique et virulente.
Valeurs et combats
Raison contre superstition
• Le philosophe des Lumières n'est pas un simple observateur, c'est un homme d'action qui s'engage publiquement dans la société de son époque et combat au nom de différentes valeurs.
• Les philosophes prônent une démarche méthodique et rationnelle pour examiner toute croyance. Ils revendiquent leur indépendance d'esprit par rapport à la théologie et opposent l'usage de la raison aux superstitions et à l'obscurantisme entretenus par la religion. Ainsi, l'article « Agnus Scythicus » de l'Encyclopédie critique les croyances superstitieuses à partir du cas de l'agneau de Scythie, un animal légendaire, et développe une technique rigoureuse et rationnelle d'observation et d'analyse des faits.
La recherche du bonheur
• Les philosophes ont foi dans le progrès de l'humanité et recherchent le bonheur non pas dans l'au-delà mais bien sur Terre. Leur démarche de vulgarisation des sciences et des techniques s'inscrit bien dans cette perspective. En outre, ces penseurs commencent à prendre en compte la sensibilité de l'individu et la satisfaction des aspirations de chacun. Loin de toute résignation, ils s'indignent devant les malheurs de leur époque, comme Voltaire qui, frappé par le séisme qui ravage Lisbonne, écrit un « Poème sur le désastre de Lisbonne ».
• Enfin, les encyclopédistes recherchent aussi le bonheur collectif et réfléchissent aux conditions sociales et politiques capables de garantir le bien-être des citoyens d'un État. Ils dénoncent une société inégalitaire et fondée sur des privilèges hérités, ils lui préfèrent la notion de mérite. L'égalité et la liberté sont perçues comme des valeurs essentielles. Rousseau prône ainsi la création d'un État fondé sur un « contrat social » dans son essai du même nom.
Critique des préjugés
• Les philosophes remettent également en question l'ethnocentrisme et ridiculisent les préjugés des Européens. L'exploration de nouveaux territoires sur tout le globe permet de découvrir de nouveaux systèmes sociaux et de relativiser les coutumes et les croyances de la société française. Bien des œuvres des Lumières utilisent le regard de l'Autre, de l'étranger, pour faire la satire de la France. Le mythe du bon sauvage se développe, mais il est surtout un prétexte pour observer d'un regard neuf et faussement innocent les travers de la société de l'époque. On retrouve le procédé dans L'Ingénu de Voltaire comme dans le Supplément au « Voyage » de Bougainville de Diderot.
La défense de la tolérance
• Enfin, les philosophes s'engagent contre les injustices de leur temps, bien souvent le fait du fanatisme. Ils déplorent la révocation de l'édit de Nantes à la fin du xviie siècle, qui a contraint bon nombre de protestants à l'exil, et militent en faveur de la tolérance en matière de religion. En témoigne l'histoire exemplaire de l'implication de Voltaire dans l'affaire Calas.
• Calas est un protestant de Toulouse accusé d'avoir tué son fils pour l'empêcher de se convertir au catholicisme. Voltaire, scandalisé par l'injustice du procès, s'emploie à faire réhabiliter Calas, en particulier à travers son essai Traité sur la tolérance, à l'occasion de la mort de ce dernier. L'essai prend une dimension plus universelle pour devenir un véritable plaidoyer en faveur de la tolérance. Pour l'écrivain, le supplice de Calas est une expression de « l'Infâme » à écraser, c'est-à-dire une exacerbation des préjugés et du fanatisme qui asservissent l'homme.

Zoom sur…

L'ironie voltairienne
Dans son célèbre conte Candide, Voltaire retrace les aventures de son personnage éponyme, un jeune homme fort naïf en butte aux malheurs et aux injustices du monde. Le précepteur de celui-ci, Pangloss, une caricature du philosophe Leibniz, lui a inculqué l'idée que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Feignant d'adopter le point de vue ingénu de son héros, Voltaire dénonce bon nombre des horreurs de son temps et recourt ainsi à l'ironie, une de ses armes essentielles. Dans cette page, derrière l'observation admirative de la bataille, se donne à entendre un discours satirique.
Comment Candide se sauva d'entre les Bulgares, et ce qu'il devint
« Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté, ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque. »
Candide ou l'Optimisme, chap. III, 1759

Le monologue de Figaro
Dans Le Mariage de Figaro, créé quelques années avant la Révolution, Beaumarchais reprend les personnages du Barbier de Séville mais en les situant trois ans après. Le comte Almaviva est désormais marié avec Rosine, mais veut abuser de ses droits de seigneur pour profiter des faveurs de Suzanne, la fiancée de son valet Figaro. Figaro croit, dans la scène 3 de l'acte IV, que Suzanne a cédé aux avances du comte. Il se livre alors à un très long monologue et médite sur son sort. Le valet frondeur, à l'esprit et à la verve satiriques devenus légendaires, formule ici une vive critique sociale et politique et dénonce avec une grande audace les privilèges hérités et l'orgueil des nobles. D'ailleurs, Louis XVI aurait même dit de cette pièce : « Il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse. »
«  Figaro (seul, se promenant dans l'obscurité, dit du ton le plus sombre :)
Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !… Nul animal créé ne peut manquer à son instinct ; le tien est-il donc de tromper ? […] Non, monsieur le Comte, vous ne l'aurez pas… vous ne l'aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !… noblesse, fortune, un rang, des places ; tout cela rend si fier ! Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire ! tandis que moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ; et vous voulez jouter…
 »
Le Mariage de Figaro, acte V, scène 3

Pour aller plus loin

À voir
  • Beaumarchais l'insolent, E. Molinaro.
  • Ridicule, P. Leconte.
Repère bibliographique
  • La Crise de la conscience européenne, Paul Hazard.
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