Les stoïciens

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Histoire de l'école, œuvres et concepts fondamentaux

Histoire de l'école stoïcienne
En 304 av. J.-C., Zénon de Cittium fonde à Athènes l'école stoïcienne. Ce nom provient de l'emplacement où avaient lieu ses leçons, le portique (stoa en grec). Si l'on mesure le temps qui s'écoule entre cette fondation et les derniers stoïciens romains comme Marc Aurèle (121-180), on constatera que l'école stoïcienne s'est maintenue sans rupture majeure pendant près de cinq siècles. Cette durée exceptionnelle explique les importantes variations de doctrine qu'ont connues les stoïciens, et qui contraignent à distinguer trois périodes dans l'histoire du Portique.
Il y a tout d'abord le stoïcisme ancien ou archaïque, celui de la stoa poikilè (le « portique peint »), représenté par Zénon de Cittium, le fondateur (335-264  av. J.-C.), puis par ses disciples Cléanthe d'Assos (321-223 av. J.-C.), un géant qu'on surnommait « le second Hercule » et Chrysippe de Soloi (280-200 av. J.-C.).
C'est ce dernier, le plus prolixe des trois (Zénon au contraire faisait l'éloge de la brièveté) qui a systématisé la doctrine stoïcienne et l'a mise en forme dans de nombreux traités (dont il ne nous reste absolument rien), au point d'avoir longtemps été considéré comme le véritable fondateur de l'école du Portique.
La seconde période est celle du stoïcisme moyen, avec des penseurs comme Zénon de Tarse, Diogène de Babylone, et surtout Antipater de Tarse et son disciple Panétius de Rhodes (180-110 av. J.-C.), fondateur de l'école syriaque à la tête de laquelle lui succédera Posidonius d'Apamée (135-50  av. J.-C.). C'est de cette période que date l'incorporation à la doctrine stoïcienne d'éléments en fait platoniciens, aristotéliciens, voire épicuriens. On nomme alors cette période stoïcisme moyen (ou media stoa en latin), parce que la sagesse cesse d'y être un idéal inatteignable : on peut devenir effectivement sage en accomplissant ses devoirs, qui sont le moyen pour parvenir à la sagesse.
Enfin, le stoïcisme nouveau, tardif ou impérial : on désigne par cette expression l'école stoïcienne romaine, laquelle a connu un fort développement et a eu une notable influence sur les milieux politiques de l'Empire.
Citons des penseurs comme le précepteur de Néron, Sénèque (2 av. J.-C.-65 apr. J.-C.), l'esclave affranchi Épictète (50-125) − Épictète est un surnom qui signifie : « celui qui a été acheté » − et même un empereur, Marc Aurèle (121-180).
Les œuvres
Il ne nous reste presque rien du système de l'ancien stoïcisme (le mot de « système » étant lui-même un néologisme stoïcien). Ce que nous savons, c'est qu'ils divisaient leur doctrine en trois parties : la logique, la physique et l'éthique, la comparant d'ailleurs à un œuf dont l'éthique serait le jaune (c'est-à-dire le cœur), la physique, le blanc (c'est-à-dire l'aliment) et la logique, la coquille (c'est-à-dire l'armature et la défense).
Des écrits du stoïcisme ancien, il ne nous reste que des fragments (si l'on excepte l'Hymne à Zeus de Cléanthe), souvent des citations faites par les stoïciens romains ou au contraire par leurs adversaires. En fait, le corpus stoïcien se compose pour la plus grande partie des œuvres écrites par les quatre grands stoïciens impériaux : Épictète, le Manuel (mot à mot : « ce que l'on doit toujours avoir sous la main ») et les Entretiens, recueil de conversations fait par un disciple ; Arrien de Nicomédie, dont il nous reste quatre livres sur huit ; Sénèque, les Lettres à Lucilius et Marc Aurèle, les Pensées pour moi-même. Notons que l'influence de la morale stoïcienne sur le christianisme romain naissant sera décisive (ainsi, la pratique chrétienne de l'examen de conscience et de l'exercice moral viennent en droite ligne du stoïcisme).
Les concepts fondamentaux
Ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous : en grec, ta éph' hèmin et ta ouk éph' hèmin. C'est la distinction rectrice de toute la morale stoïcienne : le sage, selon Épictète, doit s'exercer à ne vouloir que ce qui dépend de lui et à subir sans rechigner ce qui n'en dépend pas. C'est le sens de la devise stoïcienne : apéchou kai épéchou, c'est-à-dire « supporte et abstiens-toi ».
• La proairésis, c'est-à-dire en grec l'« assentiment », le « choix réfléchi » : il s'agit de ne désirer que ce qui dépend de nous. Par exemple, il dépend du capitaine de vérifier les cordages et l'état du navire avant d'entreprendre sa traversée, il ne dépend pas de lui de rencontrer ou non la tempête. Il faut donc faire ce qui est en notre pouvoir et subir sans colère ce qui n'en dépend pas.
L'ataraxie : cette notion est partagée avec les épicuriens et la plupart des écoles antiques. L'idée, c'est que notre état initial est celui du trouble intérieur, et qu'il faut précisément la philosophie pour parvenir à la paix de l'âme et donc au bonheur, conçu négativement comme l'absence de troubles. Pour Épictète, on atteindra l'ataraxie en ne voulant jamais rien pour soi-même et en se pliant à l'ordre de la nature.
La liberté : le sage est libre lorsqu'il consent à l'ordre universel, c'est-à-dire lorsqu'il est maître de sa volonté en décidant absolument de toutes ses pensées, opinions et représentations.
Le sage et le fou : le sage veut ce qui est comme il est et tâche d'appliquer droitement sa volonté. Le fou veut ce qui ne dépend pas de lui et trouble l'ordre du monde.

Pensée philosophique

La logique
Rhétorique et dialectique
Le stoïcisme ancien entendait d'abord le terme de « logique » au sens propre : la logique désigne en premier lieu chez eux la logikè épistèmè, c'est-à-dire la « science des discours » (logos en grec). Or, il y a deux genres de discours : les discours faits d'échanges brefs de questions et de réponses et les discours continus. Les premiers seront l'objet de la dialectique, les seconds de la rhétorique. La dialectique à son tour se compose de deux parties : la grammaire (le terme est lui aussi un néologisme stoïcien) et la logique au sens restreint, entendue cette fois comme discipline portant sur la validité des raisonnements, des pensées et des représentations.
La représentation compréhensive
La question est celle du critère de la vérité. Quand l'âme est affectée par un objet extérieur, elle tente d'imaginer la cause de son affection dans une phantasia katalèptikè, une « représentation compréhensive ». Comment savoir si la cause imaginée est la bonne ? Il faut que l'affection de l'âme soit conceptuellement comprise (compréhension que les stoïciens nomment prolepse) pour qu'ensuite le sujet puisse y assentir. C'est donc l'assentiment (ou proairésis en grec) qui seul permet de transformer l'impression subjective en certitude. Si la représentation de la cause d'un affect n'a rien qui la contredise, si elle semble évidente, alors le sujet doit y assentir et la tenir pour vraie. Dans le cas contraire, il faut suspendre l'assentiment et s'abstenir d'attribuer une cause déterminée à nos affections.
Le nominalisme stoïcien
Toute proposition est l'assemblage d'un signifiant (le son ou phonème, diraient les linguistes modernes), d'une chose signifiée (la chose que le son désigne) et enfin le sens de cette parole. Seuls le signifiant et la chose signifiée sont des êtres corporels ; seuls ils sont. Le sens de la parole à proprement parler n'est rien, mais est seul susceptible d'être vrai ou faux (les corporels ne sont ni vrais ni faux : ils sont !).
D'une part donc, il ne faut pas mésuser du langage : les idées abstraites ne sont que des noms, et il faudrait s'interdire de désigner par des substantifs des incorporels qui ne sont en rien des substances (par exemple, « la blancheur »).
D'autre part, on peut à partir de là établir les règles minimales des raisonnements concluants (c'est-à-dire cohérents du point de vue formel) ou vrais (c'est-à-dire ceux qui sont non seulement formellement cohérents, mais vrais dans leur contenu ou matière). En effet, tout raisonnement complexe se ramène à une combinaison de propositions simples alliant un sens, un signifiant et une chose signifiée. On peut alors déterminer les règles de base de ces combinaisons : c'est ce que fera Chrysippe, qui en dénombrera cinq.
La physique
Le matérialisme stoïcien
Seuls les corporels sont et seuls les corporels sont causes. Si donc la physique stoïcienne maintient la distinction entre matière et forme telle qu'elle a été posée par Aristote, c'est cependant pour en tordre radicalement le sens : puisqu'il n'y a que des corps, il faut que la forme elle-même soit quelque chose de corporel si elle doit être quelque chose.
Cela conduit en fait les stoïciens à dédoubler le concept de matière lui-même : il y a une matière active (à laquelle correspondent les deux éléments du feu et de l'air) et une matière passive (terre et eau). Ces quatre éléments ou corps premiers engendrent, par combinaison, tous les autres corps composés, l'air et le feu donnant aux choses la tension qui assure leur cohérence (rôle formel) : la matière active enveloppe la matière passive et lui confère stabilité et substantialité.
Le souffle divin et l'ordre du monde
Le monde est organisé par un dieu qui est feu et raison : c'est lui la matière active qui informe le monde. Mais, comme les éléments s'engendrent les uns les autres à partir du feu, le dieu est aussi la substance même du monde. L'univers peut donc être conçu comme un immense animal dont le dieu serait l'âme, le souffle et le principe vital. Cet univers, comme tout vivant, connaît un début et une fin : les stoïciens pensent une cyclicité cosmique ou « grande année », temps immense pendant lequel un monde naît, se développe, revient au chaos originaire pour enfin renaître.
Quoi qu'il en soit, tout dans le monde est constitué par la chaîne sans fin des causes et des effets : tout conspire, tout participe de l'ordre divin, jusqu'à l'homme, seul être à pouvoir parachever l'ordre en y consentant (et ce sera la figure du sage) ou à le mettre en péril en se rebellant (et ce sera le cas du stultus, du « fou »).
L'éthique
« Vivre conformément à la nature »
Telle est la grande maxime des stoïciens : entendons par là que le sage doit vivre en accord avec la raison universelle ou logos divin et y consentir en faisant abstraction de tout désir personnel. Seul celui qui ne veut rien qui aille à l'encontre de l'ordre du monde pourra espérer atteindre la sagesse : pour les stoïciens, le bonheur se confond à ce point avec la vertu qu'on peut, disent-ils, être heureux sous la torture, pourvu qu'on y demeure vertueux. Il faut porter son attention aux principes universels : ce qui dépend de nous, c'est de consentir à ce qui ne dépend pas de nous (autrement dit ce qui dépend de nous, c'est la maîtrise de notre volonté).
Les biens, les maux et les choses indifférentes
Il existe trois genres de choses : les biens, les maux et les choses indifférentes (par exemple que le nombre des étoiles soit pair ou impair). Le seul bien, c'est le bon usage de la volonté ; le seul mal, c'est son mauvais usage. C'est pourquoi le sage tiendra la santé et la maladie, la pauvreté et la richesse non pour des biens ou des maux, mais pour des indifférents, parce que ni les unes ni les autres ne dépendent de nous. Le fou est celui qui refuse son destin et souhaiterait le monde autrement qu'il n'est ; le sage au contraire accepte son lot pour sien, quel qu'il soit, parce qu'il sait faire le partage entre ce qui dépend de lui et ce qui n'en dépend pas. Ainsi, il ne dépend pas de moi d'être né beau ou laid ; il dépend en revanche de moi d'accepter ma beauté comme ma laideur sans souhaiter autre chose.
En acceptant ce qui est comme il est, en supportant et en s'abstenant, le sage porte le témoignage de l'ordre d'un monde dans lequel tout conspire. En retour, il obtient l'apathie face aux passions qui troublent l'âme du fou et parvient par là au détachement qui seul procure l'ataraxie.
En voulant à contretemps, le fou au contraire menace l'ordre du monde. Il connaît en retour la souffrance (puisqu'il s'acharne à vouloir ce sur quoi sa volonté n'a aucune prise), la passion et l'inquiétude.
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