Karl Marx

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Vie, œuvre et concepts fondamentaux

La vie
Rien ne prédestinait Karl Marx, de naissance bourgeoise et d'opinions libérales, à l'existence qui fut la sienne. En ces temps de crispation politique, il aura suffi de quelques articles un peu critiques sur la légalité prussienne pour que le jeune homme soit contraint à l'exil ; c'est là que son parcours va s'infléchir.
Karl Marx naît à Trèves en 1818, dans une famille juive convertie au protestantisme par obligation (le père était avocat, profession interdite aux juifs). Il fait d'abord des études de droit à Bonn, puis part à Berlin pour étudier l'histoire et la philosophie. Son cursus s'achève en 1841 avec une thèse sur les matérialismes antiques (Démocrite et Épicure). C'est à Berlin également qu'il se met à fréquenter les « hégéliens de gauche » (Bauer, Stirner, Hess) et particulièrement l'un d'entre eux, Ludwig Feuerbach (1804-1872), qui entendait dépasser les religions et fonder une dialectique matérialiste saisissant la logique de l'histoire. Marx espère devenir professeur ; mais en 1836 Feuerbach est chassé de l'université ; en 1841 c'est le tour de Bruno Bauer, en sorte qu'il abandonne là cette ambition.
Il rejoint alors Bauer dans un journal d'opposition récemment créé, la Gazette rhénane (1842), dont il devient rédacteur en chef. L'orientation de plus en plus révolutionnaire du journal le fait interdire en 1843, tandis que Marx se voit contraint à l'exil à Paris, à Bruxelles, puis à Londres. C'est à Paris, en 1844, qu'il se noue avec celui qui sera son grand ami, Friedrich Engels (1820-1895). Engels, qui a été envoyé par son père en Angleterre pour diriger une succursale de l'entreprise familiale, connaît les conditions d'existence des ouvriers dans le capitalisme naissant (c'est de 1845 que date son ouvrage La Situation de la classe laborieuse en Angleterre). Conscients l'un comme l'autre de la gravité des problèmes sociaux, ils s'unissent tous deux dans leur critique de leurs anciens amis (Bauer, Stirner, Feuerbach) qu'ils jugent désormais abstraits, théoriciens ou utopistes : selon la phrase célèbre qui date de cette époque, « la philosophie n'a fait qu'interpréter le monde ; il s'agit désormais de le transformer ».
Chassé de Paris sous la pression du gouvernement prussien, Marx se réfugie en Belgique et rejoint un groupuscule politique clandestin, la Ligue communiste.
C'est à cette époque qu'éclatent un peu partout en Europe les révolutions de 1848. Marx, plein d'espoir, retourne à Cologne ; mais la révolution est matée et Marx, de nouveau contraint à l'exil, d'abord à Paris puis à Londres, où il demeurera jusqu'à sa mort. Il y survit dans une misère atroce (un de ses fils meurt de faim), grâce à quelques articles, à l'aide financière de Engels, puis, surtout, à l'héritage de sa mère. Il profite de cette amélioration pour se consacrer à l'étude de la structure économique des sociétés : la somme de ses recherches sera publiée en 1867 dans Le Capital.
Parallèlement, il tente d'aider à la formation de la première Association Internationale des Travailleurs qui avait pour but d'unifier la classe ouvrière malgré les divergences parfois importantes d'orientations entre proudhoniens, mazzinistes, bakouninistes, blanquistes, lassalliens, etc. L'écrasement de la Commune de Paris (1871) incite Marx à penser que lutte politique et économique vont de pair, et qu'il ne suffit pas de s'emparer de l'appareil d'État : il faut le détruire, et le reconstruire à neuf.
Marx devient quelque peu connu, cependant que ses relations avec Bakounine se détériorent et que le mouvement ouvrier, décapité par la répression de 1871, semble promis à la disparition. La santé de Marx devient fragile ; il s'épuise à essayer d'achever Le Capital, en vain, et meurt le 14 mars 1883.
L'œuvre
La première partie de l'œuvre de Marx est essentiellement critique : ses Manuscrits économiques et philosophiques (1844) sont en fait une vigoureuse critique de la conception hégélienne de l'État, conception irénique dans laquelle l'État viendrait résorber les tensions entre les différents acteurs économiques et sociaux. En 1845, La sainte famille s'en prend aux anciens compagnons, ces « hégéliens de gauche » abstraits et théoriques, tandis qu'en 1847 Misère de la philosophie rejette les solutions utopiques ou purement verbales à la Proudhon.
En 1848, Marx et Engels rédigent le programme de la groupusculaire Ligue communiste ; son titre restera dans l'histoire, puisqu'il s'agit du Manifeste du parti communiste.
Marx veut trouver des solutions réelles à des problèmes réels et refuse d'être un théoricien abstrait de plus : lorsque la révolution de 1848 échoue, lorsque Napoléon III prend le pouvoir en France, il se penche sur ces événements, tente de les comprendre et rectifie sa pensée en conséquence (ce seront Les Luttes de classes en France, 1850, et Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852) ; de même lorsqu'il analyse les causes de l'échec de la Commune de Paris (dans La Guerre civile en France, 1871).
Mais l'ouvrage majeur de Marx demeure Le Capital. La thèse fondamentale en est simple : ce sont les structures économiques des sociétés qui constituent leur base matérielle. Ces structures économiques ne sont ni intangibles ni éternelles, mais historiques et évolutives. Il ne faudrait cependant pas réduire la pensée de Marx à ces seules analyses et faire de lui un penseur de l'économie ou un penseur de la primauté de l'économie : Marx ambitionnait de se livrer à une élucidation tout aussi concrète des processus politiques et idéologiques, lesquels ne sont pas réductibles aux processus de production et d'échange. Marx lui-même, lorsqu'il a voulu compléter Le Capital, avait l'intention de modifier le poids qu'il avait naguère accordé au déterminisme économique dans l'histoire, poids qui lui paraissait finalement excessif.
Les concepts fondamentaux
La dialectique : Marx reprend ce concept à Hegel. Il en garde la signification première (mouvement de dépassement de la contradiction), mais il en inverse le sens et la remet « sur ses pieds » (car jusqu'à présent la philosophie « marchait sur la tête ») : il ne faut pas partir de l'Idée universelle, mais de la concrétude des processus productifs des hommes.
Le capitalisme : le système capitaliste fait du propriétaire d'un bien non celui qui le travaille, mais celui qui en possède les moyens de production : c'est le capital qui est rémunéré, et non le travail, en sorte que les propriétaires n'ont pas besoin de travailler, et que les travailleurs ne peuvent devenir propriétaire. En dépossédant le travailleur de ses moyens de production et du produit de son travail, le capitalisme, au lieu d'en faire une activité libératrice et formatrice, a rendu le travail aliénant.
L'aliénation : comme le disait déjà Rousseau, « aliéner, c'est donner ou vendre ». Le travail est aliéné en un double sens : d'abord parce que le travailleur le vend, et ensuite parce qu'en le vendant, il s'aliène lui-même. Par l'aliénation du travail, le travailleur est dépouillé de sa propre essence au profit d'un produit qui désormais le domine.
Plus-value : cette notion, déjà thématisée par Smith ou Ricardo, sert à désigner la marge bénéficiaire réalisée sur un produit, c'est-à-dire la différence entre la valeur de vente du produit et le paiement des frais nécessaires à sa production. Selon Marx la valeur d'usage d'un produit et son prix (c'est-à-dire sa valeur d'échange) s'opposent.
Les classes sociales : Marx ne reprend par les classes traditionnellement distinguées en économie politique (propriétaires, entrepreneurs, travailleurs). Pour lui, les classes sociales naissent de l'organisation des modes de production (division du travail, appropriation des moyens de production). Leurs rapports sont de plus en plus antagonistes (Marx songe ici sans doute à la dyade indéfinie de Platon, où deux contraires se renforcent l'un l'autre au lieu de s'annuler), et cet antagonisme est le véritable moteur de l'histoire.

Pensée philosophique

Les structures économiques, fondement des sociétés
Organisation du processus productif et type de société
Marx nomme « forces productives » l'ensemble des facteurs qui déterminent le processus productif : le type de force de travail, l'état des techniques, le mode d'organisation du travail lui-même. Le processus productif instaure en effet certains types de rapports sociaux. L'ensemble de ces rapports sociaux et des forces productives en présence s'appelle un « mode de production », lequel constitue la base concrète sur laquelle seront construites les superstructures politiques, juridiques, etc., en sorte que c'est le mode de production de la vie matérielle qui conditionne le processus de vie sociale. On peut donc faire correspondre un type de société à chaque mode de production et tenter de comprendre comment la modification des modes de production engendre la succession de modes distincts d'organisation sociale.
Le matérialisme historique
Au sein d'une société donnée, les forces productives se développent et deviennent de plus en plus efficaces ; mais à un certain point, ces forces en développement viennent contredire les rapports de productions qui en dépendaient et donc aussi les rapports de propriété qui en sont l'expression juridique. De cette contradiction naît une révolution sociale, qui change la base économique (le mode de production) et avec elle toute la superstructure sociale, politique, juridique, intellectuelle, artistique, religieuse, bref, idéologique.
Quand donc les forces productives se développent à un point tel que l'ancienne formation sociale (qui en était pourtant issue) ne peut plus les contenir, un bouleversement s'opère : des rapports de production nouveaux et d'un type supérieur se substituent aux anciens. Si donc des tensions sociales apparaissent dans une société donnée, c'est que déjà la forme sociale est inadaptée aux forces productives, que les rapports sociaux anciens sont devenus des obstacles et qu'un bouleversement est imminent. Se sont ainsi succédé dans l'histoire différents modes de production : asiatique (mode le plus archaïque, où la structure étatique est propriétaire de la terre), antique (petite propriété individuelle et rurale), féodal (un seigneur propriétaire) et enfin bourgeois moderne (séparation de la force de travail et de la possession des moyens de production).
La lutte des classes
La lutte des classes n'est pas propre au mode de production bourgeois moderne : elle a de tout temps été le seul vrai moteur de l'histoire sous différentes figures (homme libre/ esclave, patricien/ plébéien, seigneur/ serf, etc.). Cette lutte n'a que deux fins possibles : soit la modification du mode de production et donc la transformation de la société tout entière, soit la destruction réciproque des classes en présence. C'est donc ce processus de rivalité qui explique la succession des sociétés, c'est-à-dire l'histoire. Au fur et à mesure que celle-ci a progressé, le nombre de classes en présence s'est simplifié au cours des bouleversements successifs : à l'époque bourgeoise moderne, il ne reste véritablement que deux classes, la bourgeoisie et le prolétariat.
Il ne suffit pas pour constituer une classe de partager des intérêts, une position sociale ou un mode de vie communs : il faut encore en avoir conscience (c'est ce qui distingue une classe en soi et une classe pour soi). Dans le processus de lutte, les dominants n'auront donc de cesse d'empêcher les dominés de se constituer en classe ; mais nous en sommes parvenus à un point où les forces de production dépassent en puissance les rapports de production (comme en témoignent les crises de surproduction) et menacent l'existence même de la société bourgeoise : « le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses qu'il crée » (Manifeste du parti communiste). Nous sommes à l'aube d'un effondrement de l'ordre bourgeois, lequel ne se fera cependant pas tout seul : encore faut-il que la classe dominée acquière une conscience de classe et entre en lutte contre l'ordre établi.
Critique du mode de production capitaliste
L'accumulation du capital
La plus-value progressivement générée par les processus productifs conduit à une lente accumulation de capital. Nous ne sommes pas encore dans le mode de production capitaliste, mais cette accumulation et la constitution progressive d'une classe de possédants en est une des deux conditions de possibilité. La seconde, c'est la constitution progressive d'une classe de prolétaires ; c'est-à-dire d'hommes ne possédant plus rien qu'eux-mêmes, et par-là réductibles à une force de travail qu'ils devront vendre pour survivre.
Au prix de son propre épuisement, la force de travail produit une plus-value qui revient tout entière au propriétaire du capital ; le salaire n'est donc pas le prix du travail, mais le prix de la force de travail, achetée par le propriétaire des moyens de production au même titre que n'importe quelle matière première. Ce qui détermine le salaire, ce n'est rien d'autre que le prix nécessaire au renouvellement de la force de travail épuisée par le processus productif.
L'aliénation du travailleur
L'ouvrier, réduit à n'être qu'une force de travail, voit son travail l'appauvrir au lieu de l'enrichir : il ne peut même pas acheter le produit de ses efforts, tandis que la rationalisation du processus productif et la division des tâches le transforment en pièce d'un mécanisme qui lui échappe et sur lequel il n'a plus aucune maîtrise. Au lieu d'être une affirmation de soi et une libération, comme le croyait encore Hegel, le travail devient le lieu de la suprême aliénation : en vendant son travail, l'ouvrier se vend lui-même, c'est-à-dire aliène sa propre essence. « Le travail ne produit pas seulement des marchandises ; il se produit lui-même et produit l'ouvrier comme une marchandise. »
Plus-value, valeur d'usage, valeur d'échange
Aristote différenciait la valeur d'usage d'un objet (ce qu'il permet de faire) et sa valeur d'échange (ce qu'il permet d'obtenir si je l'échange contre autre chose). Mais pour pouvoir échanger, il faut établir une valeur commune aux objets de l'échange. Comment savoir ce que vaut par exemple une paire de chaussures par rapport à un morceau de pain ? Dans l'échange apparaît donc ce qu'il y a de commun à tous les produits : la dépense de travail humain qu'il a fallu pour les produire. C'est elle qui fixe la valeur d'échange ; c'est elle qui est prise en compte lorsque le produit devient produit d'échange, c'est-à-dire marchandise.
Maintenant, le but d'une transaction marchande, c'est de vendre la marchandise plus cher qu'elle n'a effectivement coûté à produire. Si ce qui détermine sa valeur, c'est la quantité de travail, alors le travailleur peut réclamer à bon droit une part de la plus-value engendrée par la vente du produit de son travail ; mais le propriétaire des moyens de production, quant à lui, va tenter au contraire de s'accaparer cette plus-value et même de l'augmenter en payant le travail moins cher que ce qu'il rapporte. C'est donc autour de la répartition de la plus-value que s'organise la lutte des classes. Le propriétaire du capital va tenter de maximiser ses profits ; mais d'une part l'accumulation de capital tend structurellement à diminuer le taux de profit (il faudrait que le profit augmente proportionnellement au capital accumulé pour que ce taux reste constant), et d'autre part elle se fait au prix d'une paupérisation croissante des prolétaires : c'est le signe que le capitalisme est en train d'entrer en contradiction avec lui-même, et qu'une crise dépassant ce mode de production est imminente.

Zoom sur…

L'aliénation du travail
Pour Marx, le travail aliénant est aussi un travail aliéné, et voilà ce que désigne l'expression d'aliénation du travail. Depuis Aristote en effet, nous savons que travailler, c'est mettre en œuvre des moyens en vue d'une fin intellectuellement représentée (le menuisier a en tête l'idée du coffre avant de commencer à le fabriquer). La cause finale est donc ce qui oriente le processus productif, elle en est le principe et existe comme idéalité avant que le travail ne commence.
En termes hégéliens, le travail est ce processus par lequel l'esprit s'objective dans la matière (il fait passer la table du statut d'idée au statut d'objet réel). Marx conserve donc de Hegel cette idée selon laquelle le travail est ce qui permet à l'homme de parvenir à la conscience de soi : c'est en travaillant le réel que l'homme se reconnaît comme un individu conscient, intelligent et libre.
Or, ce schème classique est justement mis à mal par le mode capitaliste de production. Réduit par la division des tâches à n'être qu'un exécutant, l'ouvrier n'a plus besoin d'avoir une représentation idéale de la fin poursuivie ; réduit à n'être qu'une force de production, il aliène sa propre liberté au lieu de la réaliser par ses œuvres.
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