Michel Eyquem de Montaigne

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Vie, œuvre et concepts fondamentaux

La vie
Michel Eyquem naît dans le château familial de Montaigne (Périgord). Son père, de noblesse assez récente, l'élève conformément à l'humanisme de la Renaissance : on parle à l'enfant en latin plutôt qu'en français, au point de faire de cette première langue, dira-t-il, sa véritable langue maternelle.
En 1540, il entre dans la plus prestigieuse école de Bordeaux, le collège de Guyenne ; il s'y ennuie ferme, malgré certains maîtres dont il reconnaîtra plus tard le talent, comme Grouchy, Guérente, Buchanan ou Muret. Il poursuit sa formation par des études de droit, et devient, en 1554, conseiller à la cour des aides de Périgueux, avant d'entrer au parlement de Bordeaux en 1557 lorsque la cour des aides y est incorporée.
Un an plus tard, il fait la connaissance d'Étienne de La Boétie, qui, comme lui, travaille au parlement. Cette amitié brève (La Boétie meurt précocement en 1563, à l'âge de 33 ans) marquera durablement Montaigne, tout comme la perte de cet ami cher l'affectera profondément. C'est à son propos que Montaigne a écrit certaines de ses plus belles pages, dans lesquelles on trouve le fameux « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. » En 1559, Montaigne accompagne François II jusqu'en Lorraine, avant de suivre la cour à Rouen (1561-1562).
En 1568, son père meurt, lui laissant un titre, un domaine, des rentes et surtout une tâche : achever la traduction de la Théologie naturelle de Raymond Sebond, un théologien catalan du XVe siècle, dont la lecture constituera pour lui un tournant décisif.
Ayant quitté sa charge de conseiller au parlement en 1570, il commence la rédaction de ses Essais (1572-1573), fait publier à titre posthume les œuvres de La Boétie (1574), complète sa culture classique en lisant Sénèque, César, Plutarque et Platon. Il publie les deux premiers livres de ses Essais en 1580, puis est élu maire de Bordeaux l'année suivante (il sera réélu en 1583), se lie avec Henri de Navarre (futur Henri IV et chef du parti protestant).
Quoique lui-même catholique et n'appréciant guère les nouveautés de la Réforme, Montaigne se méfie de l'enthousiasme (au sens propre) des ligueurs (la frange catholique la plus hostile au protestantisme).
Rentré à son château en 1585, il se consacre à l'enrichissement de ses Essais qui paraîtront dans une nouvelle édition augmentée trois ans plus tard. La dernière édition, définitive celle-là (dite « édition de Bordeaux ») paraît en 1592, peu après le décès de Montaigne qui fut surpris par la mort alors qu'il portait la dernière main à son ouvrage.
L'œuvre
Montaigne est l'auteur d'un seul livre : ses volumineux Essais, qui ont été en fait écrits en trois phases successives, trois couches se superposant alors (traditionnellement désignées par A, B, C dans les éditions modernes), ce qui rend parfois la lecture du texte difficile (un texte de la couche B pouvant être interrompu assez longuement par un insert ajouté en C, etc.). Ainsi, la dernière édition, celle de 1592, voit près de mille additions augmenter le texte de la version précédente. Difficile alors de dégager une cohérence conceptuelle, voire un plan de l'ouvrage, tant les ajouts successifs rendent complexe l'articulation d'ensemble. Par exemple, on constate parfois que le titre des chapitres n'a pas grand rapport avec leur contenu ; en fait, il est vraisemblable que Montaigne a conservé le plan de départ, qu'il a enrichi au fur et à mesure de ses lectures et des années, en sorte que le titre indiquerait moins le contenu effectif du chapitre que l'idée initiale, la « mouche » qui a lancé la réflexion.
Surtout, il s'agit moins pour Montaigne de défendre une doctrine déterminée suivant un plan systématique (il se méfiait au plus haut point de ce genre de prétentions), que de se livrer, bien plus modestement, à des essais au sens propre : les Essais de Michel de Montaigne, ce sont à proprement parler ses tâtonnements, ses expériences qu'il nous raconte. Faire l'essai, c'est aussi mettre à l'épreuve quelque chose (on nommait essayeur d'or ceux qui testaient le titre en or des alliages), en l'occurrence des pensées ou des opinions. Faire l'essai, c'est enfin agir comme le goûteur, qui teste des aliments avant un personnage de haut rang : Montaigne « essaye » des substances qu'il goûte avant nous parce qu'elles pourraient s'avérer dangereuses ; et ces substances, ce sont des livres, des doctrines philosophiques, des maximes morales, la question étant de savoir si nous pouvons sans risque les faire nôtres.
Les concepts fondamentaux
Il est difficile d'appliquer ce genre de termes à Montaigne, chez qui tout coule et pour qui tout est fluent. Il y a en effet peu de termes qui conservent d'un bout à l'autre des Essais exactement la même signification : tout est question d'inscription dans un contexte, une citation, une lecture, un temps donnés. Retenons cependant les notions suivantes.
L'essai : lorsqu'il décrit son ouvrage (I, 28), Montaigne affirme qu'il n'y voit « que grotesques et corps monstrueux, rapiécés de divers membres, sans certaine figure, n'ayant ordre, suite ni proportion que fortuité », c'est-à-dire ne devant sa forme et son ordre qu'au hasard. L'essai est donc une notion architectonique : au fur et à mesure des rencontres, des lectures et des hasards de la vie, se présentent à Montaigne des opinions qu'il va essayer, des expériences qu'il va raconter. Toute proposition ne doit donc être prise que dans son contexte : c'est pourquoi on peut voir se succéder un Montaigne sceptique, puis stoïcien, sans qu'il faille y voir une contradiction. L'important, c'est de comprendre que la connaissance ne progresse pas de façon continue, mais par sauts, c'est-à-dire par essais et erreurs.
L'amitié : elle suppose une égalité entre les deux amis et une réciprocité de rapport. Ce pourquoi elle dépasse les attachements involontaires (ceux du père pour ses enfants ou du frère pour le frère) : les rapport d'un père à son fils ne sont pas égaux, et on ne choisit pas sa famille, alors que l'amitié suppose un double choix de l'un par l'autre et de l'autre par l'un. L'amitié est donc le témoignage vivace de notre « liberté volontaire ».
La fantaisie : il faut entendre sous ce mot son sens antique, c'est-à-dire la phantasia grecque d'Aristote ou « imagination ». Elle a un rôle capital non seulement dans la théorie de la connaissance de Montaigne, mais également dans la sagesse qu'il nous propose.

Pensée philosophique

Montaigne et la philosophie
Montaigne est-il un sceptique ?
Dans l'Apologie de Raymond Sebond, Montaigne écrit un genre d'histoire de la philosophie antique. Il semble évident que sa préférence va aux sceptiques plutôt qu'aux dogmatiques, mais il faut toutefois être prudent sur ce point : si les dogmatiques sont encore philosophes, c'est qu'ils cherchent toujours la vérité, donc qu'ils ne sont pas tout à fait endormis sur leurs dogmes ; de leur côté, des sceptiques purs refuseraient de trancher en quoi que ce soit et de porter le moindre jugement, en sorte qu'ils devraient, s'ils étaient cohérents, se condamner à l'aphasie ou n'être qu'interrogatifs. Mais qui pourrait écouter de tels hommes sans éclater de rire ? En fait, s'il est évident que Montaigne retient du scepticisme l'exercice de la dubitatio contre les certitudes endormantes du dogmatisme, il est tout aussi clair que la remise en doute est comme un purgatif qui doit être évacué avec ce qu'elle purge : le scepticisme chez Montaigne n'est lui-même que provisoire.
Montaigne critique de la philosophie
En « essayant » les diverses doctrines, Montaigne parvient au constat suivant : toutes les opinions, même les plus folles, ont toujours été déjà défendues par quelqu'un. Il n'est pas une absurdité à laquelle je puisse penser, sans être assuré qu'un philosophe au moins a tenté de la justifier à l'aide d'arguments. Au reste, les philosophes sont animés moins par le désir de vérité que par celui de l'emporter sur l'adversaire : ils savent d'abord, ils savent déjà, et la discussion n'est pour eux que l'occasion de défendre un point de vue dont ils sont déjà certains. Ajoutons, en outre, que noyant les choses sous une avalanche de mots, ils rendent les questions encore plus difficiles et embrouillées qu'elles n'étaient au départ. Enfin et surtout, les philosophes ont tendance à oublier la finitude de la raison humaine : ils se prennent à leurs propres discours et raisonnements et oublient le grotesque qu'il y a à décréter ce que Dieu doit être pour être Dieu, ce qu'il peut faire ou ne pas faire.
Éloge de la philosophie
Il faut bien plutôt opposer à ces attitudes arrogantes et dogmatiques une position plus humble et plus juste. D'abord, il faut avoir la claire conscience de l'ignorance de départ qui est la nôtre ; ensuite, il faut cultiver cette ignorance au lieu de la dissimuler : le vrai philosophe est celui qui est parti de l'ignorance naturelle pour, au bout d'un long parcours, se retrouver dans une docte ignorance ou ignorance qui se connaît. en d'autres termes, ce que nous dit Montaigne, c'est que la seule philosophie possible, c'est celle de l'essai : il faut toujours se considérer en recherche, toujours prendre les idées à l'essai, ne jamais croire être parvenu à une solution définitive.
Cette philosophie-là nous apporte la sagesse et la franchise, et nous rend à notre liberté de mouvement. En fait, être philosophe, c'est aller, et la démarche est plus importante que le but : celui qui s'arrête en chemin, celui qui croit détenir la vérité n'est pas philosophe ; le philosophe sait que nous n'avons pas accès au vrai, et que nous devons nous contenter du vraisemblable. C'est ici que se retourne le premier argument formulé contre la philosophie : quelle que soit l'idée dont je veux faire l'essai, je découvre qu'il y a toujours quelqu'un avant moi pour l'avoir soutenue. Est donc philosophe celui qui se découvre fortuitement l'être, celui qui se rend compte après-coup que ses mœurs ont été déjà décrites : l'homme véritablement philosophe se découvre toujours une ancienne figure, il sait qu'il y a derrière chaque pensée du déjà pensé.
Ce que Montaigne pose alors comme nouveauté radicale, ce ne sont pas les idées qu'il expose (elles sont toujours provisoires et ont toujours été déjà pensées par d'autres), mais précisément cette absence de projet. Le véritable philosophe, c'est celui qui n'a pas le projet de mener une vie philosophique et qui s'en découvre une par la suite.
Le contentement de soi et la sagesse
Le rôle de la fantaisie
Dans la doctrine stoïcienne, la fantaisie désigne l'empreinte que font en moi les affections sensibles. C'est donc une affection de l'âme, une impression qui peut effectivement être imaginative, quand elle ne correspond à rien. Ainsi, l'impression de douleur n'est pas en soi une sensation, mais une fantaisie de l'âme à propos de certaines sensations : pour les stoïciens, la douleur relève du jugement. Si nous ressentons la douleur comme un mal et si nous la craignons, c'est que notre fantaisie la juge comme un mal.
Montaigne critique cette doctrine : nos sens sont seuls juges, et n'ont pas besoin de l'acquiescement ou consentement de la raison pour manifester la vérité. L'évaluation de la sensation en termes de douleur et de plaisir est absolument certaine et fournie par les sens eux-mêmes : le jugement de la sensation est certain, parce qu'il est naturel. Nous sommes dans l'erreur quand la fantaisie devance la sensation, quand, par exemple, nous ne supportons pas la douleur parce que nous imaginons la mort à l'avance. Ici, l'anticipation de la sensation redouble la douleur et nous égare.
Consentement et contentement
La première conséquence de cette doctrine de la fantaisie est que je ne suis pas responsable de la souffrance que je ressens, si je suis responsable de la façon dont ma fantaisie préjuge avant de sentir. Chez les animaux, le rapport à la sensation est simple, mais les hommes, parce qu'ils sont doués de raison, dérèglent ce rapport naturel (l'esprit aiguise la souffrance par la peur, et les plaisirs, par l'attente). Le risque, c'est donc de voir la raison emportée par la fantaisie : celui qui veut connaître la vérité et goûter au contentement posera qu'il faut d'abord sentir avant que de juger.
D'autre part, c'est l'âme qui a ici le dernier mot, parce que c'est elle qui consent à l'estimation des sens : on est heureux quand on se croit heureux, en sorte que « nul n'est mal longtemps qu'à sa propre faute ». Si je suis malheureux, c'est de ma faute, non parce qu'il dépendrait de moi de ressentir du plaisir plutôt que de la peine, mais parce qu'il dépend de moi de me croire heureux ou malheureux quels que soient les plaisirs et peines que je ressens (par exemple, en ne faisant pas de la peine un malheur).

Zoom sur…

Un certain nombre de phrases de Montaigne sont passées à la postérité. Mais, sorties de leur contexte, elles ont fini par être interprétées à contresens.
• Les Essais (III, 2) : « Nous autres principalement, qui vivons une vie privée qui n'est en montre qu'à nous, devons avoir établi un patron au-dedans, auquel toucher nos actions et, selon celui-ci, nous caresser tantôt, tantôt nous châtier. J'ai mes lois et ma cour pour juger de moi, et m'y adresse plus qu'ailleurs. Je restreins bien selon autrui mes actions, mais je ne les étends que selon moi ».
On a donné de ce passage l'interprétation suivante : chaque homme change d'instant en instant, et je ne connais d'autrui que l'apparence extérieure, en sorte que mes jugements sur lui sont incertains et douteux. Le seul qui puisse juger de la valeur morale de mon action, c'est moi-même.
En fait, ce qui est discuté ici, c'est un point très précis de théologie, à savoir la question du repentir. La distinction est celle des péchés ponctuels et des péchés habitudinaires : quand un péché est habitudinaire (je suis ainsi fait que…), il n'y a pas à s'en repentir, dit Montaigne ici… ce qui est strictement conforme à la théologie catholique ! L'important est donc le « nous autres ». Par « nous autres », il faut entendre « nous, les catholiques », par opposition aux protestants, qui fondent la récompense de la vertu sur l'approbation d'autrui (puisqu'ils nient le sacrement de la confession). Ce qui se joue ici, c'est donc la distinction du for interne juge des actions morales (doctrine catholique) opposé à la doctrine protestante du for externe, les protestants substituant le concept de correction fraternelle au sacrement de la confession. Pour Montaigne, la correction fraternelle est impossible, parce que le for interne est tout à la fois suffisant et le meilleur juge de la moralité de mes actes.
• Les Essais (II, 12) : « Nous sommes chrétiens à même titre que nous sommes ou Périgourdins, ou Allemands », en d'autres termes, nous sommes chrétiens parce que nous sommes nés en tel pays, à telle époque. Nous aurions aussi bien pu être protestants ou mahométans plutôt que catholiques, que nous aurions pu être allemands plutôt que français.
Mais si l'on regarde le passage duquel cette phrase est tirée, on verra qu'il est constitué d'une suite très serrée d'affirmations toutes théologiques. N'être chrétien que parce qu'on m'a éduqué ainsi, c'est précisément ne pas l'être, dit Montaigne : le « vrai chrétien » c'est celui qui croit vraiment, et non parce qu'il n'a pas le courage d'abandonner les préjugés qu'on lui a inculqués dans son enfance. En d'autres termes, le vrai chrétien a fait l'épreuve du doute : il faut prendre Montaigne au sérieux, alors, quand il s'affirme non seulement chrétien, mais même catholique − le scepticisme rencontre ses limites dans la foi, et la foi sort grandie du doute.
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