Platon et les platoniciens

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Vie, œuvre, influence et concepts fondamentaux

La vie
Né à Athènes en 427 av. J.-C., Platon appartient à une illustre famille aristocratique : son nom véritable, Aristoclès, est courant dans ce milieu (son surnom veut dire : « le large d'épaules », c'est-à-dire « le baraqué » !). Il s'initie à la philosophie auprès de l'héraclitéen Cratyle. C'est cependant sa rencontre avec Socrate, à l'âge de 20 ans, qui sera décisive. Le maître a alors 63 ans. Son influence se manifeste non seulement par sa présence comme protagoniste dans la plupart des dialogues écrits par Platon (rappelons que Socrate n'a lui-même rien écrit), mais encore par le souci des questions morales, politiques et éducatives qu'il a transmis à son élève. La vie de Socrate est pour Platon le modèle d'une vie tout entière orientée par la recherche de la sagesse. Le procès et la mort de Socrate en 399 av. J.-C., condamné par le peuple athénien à boire la ciguë, va profondément marquer Platon. Il écrira désormais pour répondre à cette question : comment, au sein de la cité, le juste a-t-il pu être condamné à mort, et la justice être ainsi bafouée ?
À la mort de son maître (risquant d'être inquiété comme élève de Socrate), Platon quitte Athènes pour Mégare, séjourne ensuite en Égypte, puis gagne la Sicile où il rencontre le pythagoricien Archytas de Tarente. Platon espère y réaliser des réformes politiques auprès du tyran de Syracuse, Denys l'Ancien. Mais les choses tournent mal : Platon est vendu comme esclave. Racheté et libéré (semble-t-il, par l'un de ses élèves), il rentre à Athènes en 387 av. J.-C. et fonde l'Académie, première école de philosophie organisée comme une université et prodiguant une formation aussi bien scientifique que politique.
Son rayonnement sera considérable (cette école poursuivra son enseignement jusqu'au VIes. apr. J.-C). Soucieux de réaliser des réformes politiques, Platon retournera deux fois en Sicile (en 366 et en 361 av. J.-C), où Denys le Jeune, fils du précédent, a pris le pouvoir, mais ses espoirs seront à nouveau déçus : lors de son dernier voyage, Platon ne devra son salut qu'à son ami Archytas. Platon meurt à Athènes en 347 av. J.-C., sans avoir pu appliquer ses projets politiques, mais en laissant une œuvre philosophique absolument décisive pour la pensée occidentale.
L'œuvre
Si l'enseignement oral de Platon n'est connu que de façon indirecte (en particulier par Aristote qui fut son élève), ses ouvrages destinés au public semblent nous être tous parvenus. Le corpus des œuvres de Platon est formé par L'Apologie de Socrate, 34 dialogues et 13 lettres, mais l'authenticité d'un petit nombre de ces écrits est contestée. La critique moderne a essayé de les classer par ordre chronologique. À quelques variantes près, la classification généralement acceptée est la suivante.
1) Les dialogues de jeunesse, dits « socratiques » (vers 396-388 av. J.-C.) : L'Apologie de Socrate, Criton, Hipparque, Petit Hippias, Alcibiade, Protagoras, Euthyphron, Lysis, Charmide, Lachès, Grand Hippias, Ion, Ménexène.
2) Les dialogues de la maturité (écrits entre le premier et le second voyage en Sicile) : Gorgias, Ménon, Euthydème, Cratyle, La République, Phédon, Le Banquet, Phèdre.
3) Les dialogues de la vieillesse : Théétète, Parménide, Le Sophiste, Le Politique, Philèbe, Timée, Critias, Les Lois et Les Lettres.
Le platonisme
Outre l'extrême actualité des questions abordées dans tous ces dialogues fondamentaux, il faut souligner la postérité de la pensée de Platon dans l'histoire occidentale. Un grand nombre d'écoles platoniciennes, que l'on regroupe sous le nom de néoplatonisme, se sont développées en particulier du iiie au vie siècle. Plotin (205-270) est sans doute le néoplatonicien le plus célèbre.
À la fin de l'Antiquité et au début du Moyen Âge, lorsque les Pères de l'Église tentèrent de faire du christianisme un système doctrinal, c'est le platonisme qu'ils choisirent, parce qu'il leur semblait être le cadre philosophique le plus approprié. saint Augustin (354-430) déclare ainsi que les platoniciens sont de tous les penseurs ceux qui se sont le plus approché de la doctrine chrétienne. Au xiiie siècle, le platonisme connaîtra pourtant une éclipse due à la redécouverte des textes d'Aristote. Mais l'humanisme italien le fait renaître : Marsile Ficin (1433-1499) écrira une Theologia platonica (1482), fondera une Académie platonicienne à Florence et traduira toute l'œuvre de Platon en latin, ainsi que celle du néoplatonicien Plotin.
Les concepts fondamentaux
Les idées ou formes intelligibles : le concept d'idée est à comprendre non pas au sens subjectif (l'idée que je me fais de quelque chose) mais comme synonyme d'essence. L'idée du beau, c'est l'essence du beau, c'est-à-dire ce qui définit la beauté en elle-même. Les belles choses sensibles singulières participent de l'idée de beau, mais celle-ci ne se confond pas avec elles. En effet, l'idée n'est pas sensible mais purement intelligible et, comme telle, elle a plus de réalité et de vérité que ce qui s'offre aux sens.
La dialectique : c'est pour Platon la science suprême qui peut seule nous conduire à la pensée des idées. Elle est à comprendre comme un chemin vers la vérité qui suppose un art du dialogue conçu comme un ordre de questions et de réponses destinées à nous permettre de cerner l'essence de l'objet dont on parle.
L'idée du Bien : au terme de la dialectique, le philosophe pourra contempler l'idée suprême qu'est le bien, qui est « au-delà de l'essence ». C'est la cause de tout ce qui existe, du visible comme de l'intelligible, et le principe ultime au-delà duquel on ne peut remonter.
La justice : c'est pour Platon l'une des quatre vertus cardinales (avec la sagesse, le courage et la tempérance). Au sein de la cité, il est juste que chacun occupe la place qui lui convient et fasse ce qu'il doit ; pour l'individu, la justice, c'est un certain ordre des trois parties de l'âme, celui qui est conforme à la hiérarchie naturelle : il est juste qu'avec l'aide du cœur, la raison commande aux désirs.
La maïeutique : c'est l'art socratique de faire accoucher les esprits des vérités qu'ils portent en eux. Dans le Théétète, Socrate dit tenir cet art de sa mère accoucheuse : elle accouchait les corps, il accouche les esprits par ses questions, sans être lui-même capable d'enfanter.

Pensée philosophique

Du sensible à l'intelligible
La vertu comme science
La vertu constitue le thème principal des premiers dialogues de Platon, mais aucun ne parvient à une conclusion nette et positive sur son objet (qu'il s'agisse de la piété pour l'Euthyphron, de l'amitié pour le Lysias ou du courage pour le Lachès) : ce sont des dialogues aporétiques (de aporia, « embarras »). Pourtant, avec le Protagoras, une thèse fondamentale émerge : on peut ramener toutes les vertus à une seule vertu, la sagesse (en grec sophia), qui est comme telle susceptible d'être enseignée. La vertu sera donc d'abord affaire de connaissance : quiconque connaît le bien ne peut que le suivre. Si bien que ceux qui commettent des injustices ne le font que par ignorance : ils prennent pour le bien véritable ce qui n'est en fait qu'un faux bien ou un bien illusoire (le pouvoir, le plaisir ou la richesse, par exemple), mais c'est toujours le bien qu'ils ont en vue, et non le mal pour lui-même. Tel est le sens de la thèse célèbre de Platon : « nul ne fait le mal volontairement ».
La théorie des idées
Si la vertu est une à travers ses différentes formes, et si l'on veut savoir ce qu'est la vertu, il va alors falloir tourner le regard vers ce que toutes les vertus ont en commun et qui fait d'elles, précisément, des vertus. C'est cette forme intelligible ou idée (eidos) qui sera seule susceptible de nous donner l'essence de la vertu. Cette notion d'idée va être au cœur de toute la pensée de Platon. Si, en effet, on veut savoir ce dont on parle quand on parle du bien, ou du juste, ou du beau, c'est à chaque fois l'idée qu'il faut chercher à saisir dans le dialogue philosophique. Sans ces réalités intelligibles et immuables, aucune connaissance ne serait possible ; ne resterait en effet que le sensible, toujours changeant, instable et contradictoire, et comme tel inconnaissable par lui-même. On ne peut ainsi comprendre ce qu'on voit qu'à condition de s'en abstraire : il ne faut pas attendre des sens ou des fluctuations de l'opinion la science de ce qui est, mais au contraire s'élever peu à peu par l'exercice de la pensée pure jusqu'aux idées dont le sensible participe, et qui sont seules à même d'en rendre raison.
La philosophie comme ascension
La philosophie, comme activité en quête de vérité, n'est précisément rien d'autre que cette ascension du lieu sensible vers le lieu intelligible (lieu et non pas monde : il n'y a qu'un seul monde pour Platon). C'est du moins ce que semble signifier, entre autres choses, la célèbre allégorie de la caverne du livre VII de La République. Nous serions comme ces prisonniers enchaînés au fond d'une caverne, le regard fixé sur des ombres défilant sur la paroi : nous prendrions à notre insu pour le réel ce qui n'en est en fait que l'ombre inconsistante. La philosophie, c'est alors l'activité susceptible de nous délivrer des illusions qui nous tiennent enchaînés et de nous faire remonter jusqu'à la source de la lumière de la vérité : l'idée du bien, figurée dans l'allégorie par le soleil. La tâche est cependant ardue : il faudra être capable de faire face courageusement à la douleur de l'éblouissement consécutif au passage de l'ombre à la lumière et par là, pour reprendre les mots de Platon, de « supporter la vue de l'être ». Seule l'âme philosophe, parce qu'elle est dominée par un amour ardent de la vérité, sera capable de traverser ces épreuves et de parvenir à la connaissance du principe ultime du réel. Le Banquet insistera alors avec justesse sur le caractère « érotique » (de éros, « amour ») de la philosophie comme désir du beau et du vrai, désir qui demeurera insatisfait tant qu'il n'aura pas atteint l'idée.
La pensée politique de Platon
Les philosophes rois
Le philosophe tel que le conçoit Platon n'est cependant pas un contemplatif solitaire destiné à le rester, même s'il est vrai qu'il est en butte aux moqueries de la foule, voire à son hostilité déclarée, du fait de ses thèses paradoxales et peu communes (n'oublions pas que c'est le peuple athénien lui-même qui condamna Socrate à mort). Le philosophe ne saurait pourtant se désintéresser du sort de ses semblables : ainsi, parvenu au terme de son ascension vers l'idée du bien, il devra redescendre dans la caverne et se verra confier malgré lui le gouvernement de la cité. Telle est en effet la condition sine qua non de l'existence d'une cité juste aux yeux de l'auteur de La République : que les philosophes y aient le pouvoir. N'en voulant pas, ils ne seront pas tentés d'en abuser ; mieux encore : parce que, seuls de tous les hommes, ils ont contemplé l'idée du bien, nul n'est plus compétent qu'eux pour savoir ce qui est bien et juste pour la cité. Confier le pouvoir au « gros animal » qu'est la foule, ce serait à cet égard s'en remettre à l'incompétence de l'ignorance et au dérèglement de l'intempérance. On l'aura compris : en politique, Platon n'est pas partisan d'une constitution de type démocratique. Le pouvoir doit revenir à ceux qui ont le savoir, qui seul peut en fonder l'exercice légitime. Notons cependant le paradoxe : dire qu'une cité juste doit confier le pouvoir au philosophe, c'est en fait renoncer à trouver une solution, puisque le philosophe refusera le pouvoir si on le lui propose, et que celui qui l'accepte n'est pas philosophe.
« La cité de beauté »
Dans le cadre d'une réflexion centrée sur la recherche de l'essence de la justice, La République pose les fondements de la cité juste, idéale en ce sens qu'aucune des cités réelles ne l'incarne aux yeux de Platon. Pour être juste, elle devra être divisée en trois classes de citoyens : les artisans et les laboureurs en assureront la subsistance ; les gardiens guerriers la défendront contre les ennemis ; et enfin, les meilleurs gardiens, ceux qui auront parcouru toute l'ascension du sensible à l'intelligible, gouverneront la cité. Les différences de fonctions doivent épouser les différences d'aptitudes naturelles. Telle est d'ailleurs la définition de la justice qui se dégage peu à peu du dialogue : que chacun exerce l'activité qui convient à sa nature et occupe ainsi la place qui lui revient par nature. Or, ce qui vaut de la cité vaut également de l'individu, selon une analogie célèbre : à la tripartition de la cité répond dans l'individu la tripartition de l'âme en une instance dirigeante (la raison), une instance dont la tâche est de la seconder (le cœur, instance de la colère), et enfin une partie désirante, qui doit obéir. La justice règne quand ces hiérarchies naturelles (entre les parties de l'âme dans l'individu et les classes de citoyens dans la cité) sont respectées. Jusqu'à la fin de sa vie (sa dernière œuvre s'intitule Les Lois), Platon cherchera à penser les fondements d'une cité ordonnée selon des lois justes, susceptibles de rendre les citoyens vertueux.

Zoom sur…

La République, VI
« Tous ces particuliers mercenaires, que le peuple appelle sophistes (…) n'enseignent pas d'autres maximes que celles que le peuple lui-même professe dans ses assemblées, et c'est là ce qu'ils appellent sagesse. On dirait un homme qui, après avoir observé les mouvements instinctifs et les appétits d'un animal grand et robuste, par où il faut l'approcher et par où le toucher, quand et pourquoi il s'irrite ou s'apaise, quels cris il a coutume de pousser en chaque occasion, et quel ton de voix l'adoucit ou l'effarouche, après avoir appris tout cela par une longue expérience, l'appellerait sagesse, et l'ayant systématisé en une sorte d'art, se mettrait à l'enseigner, bien qu'il ne sache vraiment ce qui, de ces habitudes et de ces appétits, est beau ou laid, bon ou mauvais, juste ou injuste. »

Ce passage célèbre rend particulièrement manifeste ce que Platon reproche à ceux contre qui il ne cesse de philosopher : les sophistes. Les sophistes étaient des professeurs itinérants ; ils faisaient payer (souvent fort cher) leurs leçons, et, de ce fait, leur public se composait principalement de jeunes aristocrates. Ils prétendaient leur enseigner l'art de parler en public (la rhétorique) et par là, dans une démocratie comme Athènes, l'art d'acquérir le pouvoir. Leur art, aux yeux de Platon, n'est en ce sens que pure démagogie dangereuse − flatterie d'autant plus dangereuse qu'elle est bien souvent efficace. Dans ses dialogues, Platon a la volonté de combattre ces magiciens du discours, ces « marchands d'illusions » que sont les sophistes et autres orateurs politiques : eux, dont le nom signifie « celui qui sait », se font passer pour savants alors qu'ils ne se soucient aucunement de vérité. Il faudra alors opposer à l'arbitraire des opinions la recherche de la vérité, à l'art du discours persuasif, l'art du discours vrai et aux effets de style, la rigueur du raisonnement dialectique.
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