Jean-Jacques Rousseau

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Vie, œuvre et concepts fondamentaux

La vie
Jean-Jacques Rousseau naît à Genève le 28 juin 1712. Sa mère étant morte peu après sa naissance, il passe les premières années de sa vie auprès de son père horloger ; très tôt, il dévore romans et écrits antiques. Genève restera toujours dans ses écrits, avec Sparte et la Rome républicaine, le symbole de la liberté et de la vertu. Il la quittera cependant dès 1728 pour échapper à la tyrannie du patron graveur chez qui il était apprenti. Une vie aventureuse et vagabonde commence alors ; il exercera aussi bien la fonction de laquais que celle de précepteur et de copiste de musique. Il sera même secrétaire de l'ambassadeur de France à Venise. C'est à Paris, chez Mme de Warens, avec qui il noue une relation passionnée et orageuse, qu'il commence véritablement, en autodidacte, sa formation intellectuelle. Sous son influence, il abjure la religion calviniste (à laquelle il reviendra en 1754) pour la religion catholique. À partir de 1745, il rencontre les Encyclopédistes et devient l'ami de Diderot, avec lequel il se brouillera définitivement en 1758. Il aura entre-temps collaboré à L'Encyclopédie, rédigeant des articles sur la musique et, en partie, sur l'économie politique.
À partir des années 1760, il est de plus en plus isolé, ses écrits sont condamnés et il doit prendre la fuite pour ne pas être arrêté par les autorités. Chassé de Suisse où il s'était réfugié, il se rend en Angleterre avec Hume. À la suite d'un différend avec le philosophe anglais, il revient à Paris où il mène une existence inquiète et tourmentée. Il finira ses jours à Ermenonville en 1778. En 1794, ses cendres seront transportées au Panthéon : le peuple de la Révolution se sera reconnu dans ses écrits politiques.
L'œuvre
Rousseau accède à la célébrité en 1750, avec son Discours sur les sciences et les arts, récompensé par l'académie de Dijon. En 1755, il publie le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes et commence un Essai sur l'origine des langues demeuré inachevé. Contre le pessimisme théologique de Voltaire, il écrit en 1756 la Lettre sur la providence. En 1758, c'est la Lettre à d'Alembert sur les spectacles où il s'élève contre le projet d'établissement d'un théâtre dans la ville de Genève.
Retiré à Montmorency, il écrit la Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761), roman épistolaire, ainsi que le Contrat social et l'Émile (1762), qui seront condamnés par les autorités politiques et religieuses, interdits en France, ainsi que dans plusieurs pays européens.
Ses Confessions, rédigées en 1770, ainsi que les Rêveries du promeneur solitaire seront publiées à titre posthume respectivement en 1789 et en 1782. Ajoutons qu'il écrivit des comédies (Narcisse, en 1752) et des livrets d'opéra dont il composa la musique (Les Muses galantes, Les Fêtes de Ramire, Le Devin du village).
Rousseau passe souvent pour un auteur littéraire, chez qui la sensibilité et l'imagination l'emportent sur le raisonnement abstrait. N'oublions pas à cet égard que le romantisme, en Allemagne comme en France, se reconnaîtra dans Rousseau. Pourtant, il a laissé une œuvre authentiquement philosophique, en particulier en politique et en morale, avec le Contrat social, le Discours sur l'économie politique et sa célèbre « Profession de foi du vicaire savoyard » au livre IV de l'Émile. Kant lui-même reconnaîtra sa dette envers ce grand penseur et cet admirable styliste.
Les concepts fondamentaux
L'état de nature : il n'est pas à comprendre de manière historique, comme ce qui aurait précédé l'état de société, mais comme un état hypothétique de l'humanité, une fois qu'on en a retranché tout ce que la vie civile entraîne et apporte aux hommes. Construit comme un instrument d'analyse et de jugement, il permet à Rousseau de critiquer les inégalités sociales et politiques de son temps.
La perfectibilité : elle apparaît dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes comme ce qui, avec la liberté, distingue l'homme de l'animal. La nature humaine est ainsi caractérisée par sa capacité de progresser en bien comme en mal.
L'amour de soi : il se distingue de l'amour-propre. Quand le premier désigne l'intérêt légitime que tout être vivant prend naturellement à sa propre conservation, le second en est la dégénérescence dans l'ordre social, quand l'individu commence à se comparer aux autres. Amour de soi et pitié sont les deux sentiments naturels à tout homme.
La volonté générale : elle se définit par son objet, le bien commun, son expression, la loi, et sa source, le peuple. Elle s'oppose aux volontés particulières des individus ou groupes d'individus qui font prévaloir leurs intérêts particuliers aux détriments de l'intérêt commun. Elle correspond de ce fait à ce que tout homme, en tant que citoyen d'un État, doit vouloir pour le bien de cet État tout entier.
Le contrat social : c'est le pacte fondamental qui est au principe même du droit politique. C'est en ce sens un concept normatif : les clauses de ce contrat définissent les conditions nécessaires que tout État doit respecter pour être légitime.
Le souverain : il désigne dans le Contrat social non pas l'instance du pouvoir exécutif (dont le nom propre est le gouvernement), mais l'instance du pouvoir législatif. Celui-ci, dans un État légitime, se confond avec le corps politique constitué par tous les citoyens.

Pensée philosophique

La nature contre la civilisation
Civilisation et inégalité
Dès ses premiers écrits, Rousseau se pose en rupture avec son temps. Ainsi, contre les thèses les plus partagées de la philosophie des Lumières, Rousseau, dans son premier discours, porte un jugement négatif sur les progrès « des sciences et des arts » au cours de l'histoire : loin d'améliorer l'homme, ils se sont accompagnés partout d'une « corruption des mœurs ». La vertu est délaissée au profit d'une bienséance hypocrite ; le luxe qui accompagne la civilisation exacerbe les inégalités entre les hommes et les maintient dans la servitude. En un mot, le processus de civilisation a dénaturé l'homme et l'a perverti, au point que l'homme originel, tel la statue du Dieu Glaucus du second discours, défigurée par les intempéries, est devenu « presque méconnaissable ». Presque mais pas tout à fait : Rousseau va s'attacher à en faire le portrait hypothétique afin de l'opposer à l'homme civil corrompu de l'histoire.
L'état de nature et sa corruption
L'homme de la nature est un homme heureux : il doit ce bonheur à la modicité de ses besoins, aisément satisfaits par la nature. Être de pures sensations, qui ne connaît pas l'abstraction de la pensée, ses désirs se limitent à ses besoins physiques ; il vit donc content. Comme il ne reconnaît pas ses semblables et ne les rencontre que rarement, il n'est pas en guerre contre eux.
C'est donc un état de paix que l'état de nature, contrairement à ce que prétendait Hobbes (1588-1679) : ce dernier a en effet, aux yeux de Rousseau, confondu l'homme naturel avec l'homme « mal gouverné ». Comment prend fin l'état de nature ? Ce n'est que par un « funeste hasard » qu'une « société naissante » va se former, marquant le passage du nomadisme à la vie sédentaire. L'état de nature commence alors à se corrompre : « le tien » et le « mien » font leur apparition, et avec la propriété, les inégalités et les rapports de domination. L'homme entre ainsi dans l'Histoire : sa « bonté originelle » laisse la place aux passions et aux vices engendrés par l'ordre civil ; le mal ne fera alors plus que progresser.
Le pacte social
Contre les théories politiques de ses prédécesseurs
Que désormais le vice règne en maître ne signifie pas pour autant que la situation soit irrémédiable. Au contraire, il faut penser les conditions, non pas d'un retour (impossible) à un hypothétique état de nature, mais d'un état civil qui soit vraiment légitime. C'est précisément la tâche que Rousseau se donne dans le Contrat social. Ses adversaires sont principalement Hobbes (1588-1679), Grotius (1583-1645) et Pufendorf (1632-1694), qui ne sont à ses yeux que « des fauteurs du despotisme ». Leurs théories politiques ont en effet cela de commun qu'elles s'appliquent à justifier les rapports politiques de maîtrise et de servitude entre les hommes. Or, « l'homme est né libre », et tous sont égaux en droit. Comment penser alors un ordre politique qui concilie le devoir d'obéissance à la loi de l'État, la sécurité de chacun et de ses biens et la liberté de tous ?
Les fondements de l'État légitime
Les clauses très précises du contrat social résolvent ce problème : chacun devra aliéner tous ses biens et tous ses droits, sans exception, à l'ensemble de la communauté. Par cet acte est créé un corps politique comme personne morale. Chacun, en tant que membre du peuple ainsi créé, reçoit alors de tous ce qu'il a donné : il ne perd rien, mais gagne plus de force pour se conserver lui-même et sa liberté. La condition étant égale pour tous, nul n'a de privilèges.
Le contrat social pose donc le principe de la souveraineté du peuple comme fondement de tout État légitime : chacun, à la fois citoyen et sujet de l'État, est coauteur de la loi à laquelle il devra obéir. Il acquiert ainsi une « liberté conventionnelle », qui le délivre tout à la fois de la servitude qui règne dans les États illégitimes (où la loi d'un seul ou de quelques-uns est imposée par la force) et de cette « liberté naturelle » de l'état de nature, qui n'est en fait qu'une servitude à l'égard des désirs. en devenant citoyen, l'homme devient vraiment homme : il acquiert la moralité qui manquait à l'homme naturel et qui faisait de ce dernier un « animal stupide et borné ».
L'éthique rousseauiste
La formation de l'homme
Ayant défini les devoirs du citoyen, Rousseau se penche plus particulièrement sur les devoirs de l'homme dans ce roman pédagogique qu'est l'Émile. Pour préserver l'homme naturel en Émile, son « gouverneur » devra le soustraire aux mauvaises influences de la vie sociale et l'élever loin des villes. Émile doit devenir un homme libre, vertueux et heureux « autant qu'un homme peut l'être ». Pour cela, il ne devra rencontrer dans son précepteur ni un tyran ni un esclave, donc ne donner ni ne recevoir d'ordres. Il apprendra à ne vouloir que le possible et le nécessaire, ce qui le mettra à l'abri des vains désirs. Des expériences préparées par son « gouverneur » l'instruiront progressivement, et non les livres et les discours, inutiles aux enfants.
C'est en cela peut-être que Rousseau est vraiment novateur : il ne faut pas vouloir aller trop vite dans l'éducation d'un enfant. Au contraire, il faut suivre le développement naturel des facultés de l'enfant et ne lui proposer que ce qui est à la mesure de ses forces. Tels sont les principes de « l'éducation négative » : elle vise à retarder le plus longtemps possible tous les enseignements, en particulier l'entrée dans la société et l'éveil dangereux des « passions » qui l'accompagnent toujours.
La voix de la conscience
Dans « La Profession de foi du vicaire savoyard », au livre IV de l'Émile, Rousseau énonce les fondements métaphysiques de sa morale. On y trouve tout ce que l'homme, selon Rousseau, a besoin de connaître pour vivre en homme : qu'il regarde en lui-même ou dans la nature, il y trouve l'empreinte d'un ordre voulu par un Dieu bon et juste.
Il y a ainsi, gravé dans « le cœur » de chacun, un « principe inné de vertu et de justice », un « sentiment naturel du bien et du mal », qui constitue, de manière analogue à l'instinct de l'animal, un « guide assuré » pour toutes nos actions : c'est « l'instinct divin » de la conscience, que toute la pensée de Rousseau a pour but de nous faire écouter, contre « la voix du corps » qu'est la voix des désirs et des passions.
On trouve ainsi, dans ce passage de l'Émile, les principes du théisme moral (ou religion naturelle) de Rousseau.

Zoom sur…

Du contrat social, I, 3, « Du droit du plus fort »
« Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit, et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ? »

Ce chapitre du Contrat social est un texte fondamental. Rousseau entend en effet y réfuter toutes les doctrines qui, depuis l'Antiquité, veulent fonder le droit sur la force ; pensons en particulier au Calliclès du Gorgias de Platon.
Rousseau construit toute une série d'oppositions d'où se dégage une idée très importante de la conception moderne du droit, en particulier chez Kant et Hegel : l'idée que le droit a un rapport essentiel à une volonté qu'il oblige. L'obéissance à plus fort que soi, si elle n'a d'autre fondement que cette disproportion de force, ne saurait être un devoir : il faut distinguer la contrainte de l'obligation. La première, pure expression de la force ne créant aucun devoir, ne saurait pour cela fonder un droit ; la seconde est ce que produit un droit légitime, dans la mesure où elle repose sur un engagement librement consenti.
L'expression « droit du plus fort » comporte donc une contradiction dans les termes. Ainsi, « force ne fait pas droit » : « on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes », si l'on peut être contraint d'obéir aux puissances illégitimes. Si un voleur me menace de son arme, je lui donnerai mon argent ; mais il ne faut pas faire de cette soumission un devoir et de ce vol, un droit. Au reste, si l'arme tombait et que je pouvais m'en emparer, donnerais-je toujours mon argent au voleur désarmé ? Non : une puissance légitime est donc celle à laquelle j'accepte de me soumettre sans y être contraint et une puissance à laquelle je me soumets contraint et forcé n'est pas légitime.
Émile, IV, « La Profession de foi du vicaire savoyard »
« Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu, c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi, je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe. »

Contre le scepticisme de Montaigne, Rousseau soutient que tout homme a en lui un savoir immédiat et infaillible du bien et du mal : le bien et le mal ne sont pas des « préjugés de l'éducation », qui varieraient au gré des coutumes. Ce ne sont pas des idées acquises mais des principes innés, ce que confirme aux yeux de Rousseau « l'éclatante uniformité du jugement des hommes » sur les questions morales. La conscience morale est ainsi en l'homme la voix de Dieu, ou encore la voix de la nature. Kant, fin lecteur de Rousseau, condamnera lui aussi tout empirisme moral comme destructeur de toute moralité. Mais, alors que Kant fera de la raison la source du devoir moral, Rousseau se méfie de cette faculté, qui trop souvent se met au service des désirs et raisonne contre le devoir. C'est pourquoi Rousseau ne donne pas un fondement rationnel à la moralité, mais une origine sentimentale, dont « le cœur » est l'instance.
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