Rousseauistes et préromantiques, l'émergence d'une sensibilité nouvelle

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Les œuvres clés

  • 1731 : Manon Lescaut, Prévost
  • 1757 : Le Fils naturel, Diderot
  • 1758 : Le Père de famille, Diderot
  • 1759-1781 : Salons, Diderot
  • 1761 : La Nouvelle Héloïse, Rousseau
  • 1782-1789 : Les Confessions, Rousseau
  • 1785-1787 : Bucoliques, Chénier
  • 1788 : Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre

La fiche

Il serait réducteur de faire du siècle des Lumières un siècle uniquement marqué par le triomphe de la raison. Tout en prônant le rationalisme, le xviiie siècle n'exclut pas pour autant l'émotion, la sensibilité et les passions. En mettant en avant l'individu et la recherche du bonheur, les Lumières favorisent l'exploration du moi et de la subjectivité. L'émergence du romantisme au début du xixe siècle en France ne peut d'ailleurs se comprendre que si l'on resitue ce mouvement dans cette perspective. Déjà, dès les années 1720, Marivaux étudie avec subtilité, dans ses comédies, les ressorts complexes du cœur et de la naissance de la passion amoureuse, à travers ce qu'on a désigné comme le « marivaudage ». Mais c'est surtout la seconde moitié du siècle qui voit véritablement émerger et s'épanouir une sensibilité préromantique. À travers les œuvres de Diderot, Rousseau ou Bernardin de Saint-Pierre apparaît un courant sensible dont les thèmes et les caractéristiques seront repris et développés par les auteurs romantiques.
Le courant sensible
Importance de l'imagination, de la sensibilité et des passions
• Le courant sensible traverse tout le siècle, sous différentes formes. En marge d'une approche rationaliste et théorique du monde, certains écrivains affirment également l'importance de la sensibilité. À une perception purement rationnelle du monde prônée par certains philosophes, d'autres auteurs préfèrent une perception beaucoup plus sensible, fondée sur l'émotion. Bernardin de Saint-Pierre et Rousseau soulignent l'importance de l'imagination ; leurs conceptions de la société ne sont pas abstraites et intellectuelles, mais passent par l'élaboration d'utopies. Leur croyance en Dieu se fonde sur un élan du cœur, sur l'émotion ressentie face à la beauté et à l'ordre du monde.
• Ainsi, dans L'Émile, Rousseau développe la « profession de foi du vicaire savoyard » qui présente un déisme fondé sur la sensibilité. Diderot lui-même, pourtant philosophe et encyclopédiste, rappelle et défend dès ses Pensées philosophiques (1746) la valeur des passions : « Il n'y a que les passions et les grandes passions qui puissent élever l'âme aux grandes choses. » D'ailleurs, les drames bourgeois écrits par le philosophe, comme Le Fils naturel ou Le Père de famille, mettent en scène des situations souvent émouvantes et pathétiques, tout en cherchant à édifier les spectateurs. Diderot s'inscrit alors dans le courant des comédies larmoyantes qui accordent la première importance à la sensibilité, voire à la sensiblerie, et qui connaîtront un rapide déclin à partir de 1750.
• La poésie constitue une autre manifestation de la sensibilité préromantique. Certes, elle est relativement peu représentée au xviiie siècle ; cependant, à la veille de la Révolution, un poète comme André Chénier, s'inspirant des modèles antiques, crée une poésie lyrique assez neuve. La plupart des œuvres du poète guillotiné sous la Terreur ne seront publiées qu'en 1819 et trouveront un véritable prolongement chez les romantiques, à tel point que, d'après Victor Hugo, Chénier était « un romantique chez les classiques ».
La création romanesque
• Si le roman n'est pas un genre privilégié par les encyclopédistes, le xviiie siècle voit tout de même naître quelques chefs-d'œuvre, souvent liés au courant sensible. En effet, la création romanesque accorde une grande importance aux passions, à la sensibilité et à la subjectivité. Prévost, avec son célèbre roman Manon Lescaut, marque ainsi dès 1731 une étape décisive dans l'histoire du genre. L'Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut narre la passion tumultueuse et malheureuse qui lie un jeune homme de bonne famille à la belle, mais peu vertueuse, Manon.
Le récit est raconté de façon rétrospective par le jeune homme lui-même : entraîné par une passion irrépressible et aveugle pour Manon, il renonce à ses engagements pour mener une vie dissipée et immorale sous l'influence de la jeune femme. Il est intéressant de constater que même Voltaire peut se faire l'écho de cette veine sensible ; ainsi le dénouement de son conte philosophique L'Ingénu, avec la mort de la belle Mlle de Saint-Yves, n'est pas sans rappeler l'agonie de Manon.
• Cependant, le roman sensible va surtout connaître son apogée dans la seconde moitié du siècle avec deux auteurs : Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. À l'époque, Rousseau est en effet plus apprécié pour son œuvre romanesque que pour son œuvre philosophique : La Nouvelle Héloïse connaît ainsi un immense succès. Ce long roman épistolaire, tout en décrivant un microcosme heureux, la petite société installée à Clarens, évoque l'amour déchirant et impossible de Julie et de Saint-Preux – un double de l'auteur lui-même. Les deux jeunes gens luttent de toute leur vertu contre cette passion puisque Julie est mariée à M. de Wolmar. La fin émouvante du roman – Julie finit par mourir – souligne le triomphe de la vertu.
Le grand roman de Bernardin de Saint-Pierre Paul et Virginie connaît lui aussi une fin tragique avec la mort de Virginie. Le romancier est un admirateur de Rousseau. Ses deux héros vivent loin de la civilisation sur l'île de France (l'île Maurice) et partagent, dans ce lieu idyllique, un amour simple et heureux qui ne pourra se concrétiser.
• Ces romans présentent donc des amours impossibles ou malheureuses et cherchent à émouvoir, voire à édifier les lecteurs par leurs situations pathétiques. De façon générale, certains auteurs de la seconde moitié du siècle, par les thèmes qu'ils abordent, peuvent être perçus comme les précurseurs des romantiques.
Quelques grands thèmes préromantiques
Nature et solitude
• Dans les œuvres de Rousseau, la nature occupe une place importante. Elle se fait miroir de l'âme du promeneur et est en harmonie avec son état d'esprit. Le promeneur est particulièrement sensible au paysage qui l'environne et éprouve de fortes émotions devant la beauté d'une nature sauvage qui lui rappelle ses propres sentiments. Rousseau, dès ses premières œuvres, critique la civilisation qu'il perçoit comme vectrice de corruption et lui oppose une image idéalisée de la nature : si l'homme souffre en société, s'il y vit incompris et opprimé, il peut au contraire trouver refuge dans la solitude et dans la nature.
• Dans Les Rêveries du promeneur solitaire, publiées de façon posthume, Rousseau dresse une sorte de bilan de sa vie entremêlé de méditations nées au gré de ses promenades et des émotions suscitées par la vue de paysages champêtres. Ce goût de la solitude et de la nature semble annoncer assez directement l'un des premiers romantiques français : Chateaubriand.
Exotisme
• Bernardin de Saint-Pierre, en disciple de Rousseau, fait également l'éloge de la nature et exalte lui aussi l'harmonie régnant entre l'homme et elle. Paul et Virginie connaissent un amour heureux dans un cadre champêtre idyllique ; cependant, avec ce roman, apparaît un autre thème important, repris par la suite par les romantiques : l'exotisme.
• Si certains philosophes choisissent d'évoquer dans leurs œuvres les terres lointaines que l'on explore et/ ou colonise, comme Diderot dans son Supplément au « Voyage » de Bougainville ou Voltaire qui met en scène un Huron dans L'Ingénu, ceux-ci le font toujours dans une perspective relativiste, afin de remettre en cause l'ethnocentrisme.
• Rien de tel chez Bernardin de Saint-Pierre : dans Paul et Virginie, l'île Maurice est décrite pour elle-même, pour la beauté de ses paysages exotiques et de sa nature tropicale luxuriante, et parce que ce cadre enchanteur et paradisiaque incarne le lieu utopique où l'homme pourrait connaître le bonheur au contact de la nature.
Le « moi »
• Enfin, les préromantiques se caractérisent par un intérêt accru pour l'exploration du moi et placent l'individu, ses contradictions, ses souffrances et ses aspirations, au centre de leurs préoccupations. De ce point de vue, une œuvre majeure s'impose à la fin du siècle : Les Confessions de Rousseau, qui marquent la création d'un genre nouveau, et qui connaîtra une grande fortune, l'autobiographie.
• Hanté par les attaques dont il est l'objet, obsédé par l'idée d'un complot mené contre lui, Rousseau cherche à se justifier et à rétablir la vérité sur sa vie en se livrant à ses confessions qui se présentent comme le récit de sa vie depuis son enfance. Il prétend alors faire une œuvre absolument inédite par sa sincérité absolue, révélant ses défauts et ses faiblesses comme ses vertus : « Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime quand je l'ai été », affirme-t-il dans son préambule. Ce recentrement sur le moi de l'individu s'exprimera pleinement dans les œuvres romantiques du siècle suivant.

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Les Salons de Diderot
La peinture de la seconde moitié du xviiie siècle reflète bien l'émergence d'une sensibilité préromantique. Greuze, le peintre de la vertu, offre ainsi de touchantes scènes familiales qui par leur expressivité souvent pathétique cherchent à émouvoir le spectateur et ont une visée moralisante. D'autres, comme H. Robert ou J. Vernet, mettent plutôt en scène la nature, une nature sauvage et puissante – par exemple dans les scènes d'orages ou de tempêtes – exprimant les passions et les tumultes de l'âme.
C'est également à cette époque que se développe une esthétique des ruines, liée à la redécouverte des sites archéologiques antiques, soulignant la fuite du temps et l'éphémère de la vie humaine. Les peintres et les écrivains de l'époque se retrouvent dans une sensibilité commune dont Diderot offre une synthèse particulièrement intéressante.
En effet, le philosophe a également fait œuvre de critique d'art. Pour la Correspondance littéraire de Grimm, Diderot présente des comptes rendus des salons de peinture qui se tiennent à Paris. Dans ses Salons, il laisse alors libre cours à l'expression de ses émotions et crée une critique d'art relativement subjective. Il trouve en particulier dans les peintures de H. Robert l'incarnation même d'une poétique des ruines qui le touche. Il commente ici la Galerie du Louvre en ruine et se laisse aller à une rêverie toute personnelle :
« Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s'anéantit, tout périt, tout passe. Il n'y a que le monde qui reste. Il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent une fin et me résignent à celle qui m'attend. Qu'est-ce que mon existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s'affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues au-dessus de ma tête et qui s'ébranlent ? Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière ; et je ne veux pas mourir ! et j'envie un faible tissu de fibres et de chair, à une loi générale qui s'exécute sur le bronze ! Un torrent entraîne les nations les unes sur les autres au fond d'un abîme commun ; moi, moi seul, je prétends m'arrêter sur le bord et fendre le flot qui coule à mes côtés ! […] C'est là que je regrette mon amie. C'est là que nous jouirons de nous, sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux. C'est là que je sonde mon cœur. C'est là que j'interroge le sien, que je m'alarme et me rassure. Si je te perdais jamais, idole de mon âme ; si une mort inopinée, un malheur imprévu te séparait de moi, c'est ici que je voudrais qu'on déposât ta cendre et que je viendrais converser avec ton ombre. »
Salon de 1767

De même, étudiant une marine nocturne de Vernet, Diderot se laisse aller à son enthousiasme. Apostrophant les poètes, il trouve de puissants accents lyriques et annonce les grands thèmes romantiques qui seront repris quelques dizaines d'années plus tard :
« Poètes, parlez sans cesse d'éternité, d'infini, d'immensité, du temps, de l'espace, de la divinité, des tombeaux, des mânes, des Enfers, d'un ciel obscur, des mers profondes, des forêts obscures, du tonnerre, des éclairs qui déchirent la nue. Soyez ténébreux. Les grands bruits ouïs au loin, la chute des eaux qu'on entend sans les voir, le silence, la solitude, le désert, les ruines, les cavernes, le bruit des tambours voilés, les coups de baguette séparés par des intervalles, les coups d'une cloche interrompue et qui se font attendre, le cri des oiseaux nocturnes, celui des bêtes féroces en hiver, pendant la nuit, surtout s'il se mêle au murmure des vents, la plainte d'une femme, toute plainte qui cesse et qui reprend, qui reprend avec éclat, et qui finit en s'éteignant : il y a, dans toutes ces choses, je ne sais quoi de terrible, de grand et d'obscur. »
Salon de 1767

Pour aller plus loin

Tableaux à découvrir
  • Hubert Robert : Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruine, 1796 ; Le Pont du Gard, 1787 ;
  • Jean-Baptiste Greuze : Le Fils ingrat ou la Malédiction paternelle, 1777 ; La Jeune Fille qui pleure son oiseau mort, 1765 ;
  • Joseph Vernet : La Nuit ou le Clair de lune, 1769 ; Tempête de mer avec épaves de navires.
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