Baruch de Spinoza

-----------------------------------------------

Vie, œuvre et concepts fondamentaux

La vie
Baruch de Spinoza naît le 24 novembre 1632 à Amsterdam, dans une famille juive aisée d'origine portugaise, grâce à laquelle il reçoit une solide culture hébraïque. Il suit les cours de l'école latine et libérale de l'ancien jésuite Van den Enden (futur médecin de Louis XIV), étudie Cicéron, la pensée scolastique, ainsi que ses contemporains, en particulier Francis Bacon et Descartes (puis Hobbes, plus tard). Il se détache ainsi peu à peu de l'orthodoxie juive et finit par entrer en conflit avec sa famille (avec laquelle il rompt) et la Synagogue : ayant exprimé ses doutes devant les rabbins qui l'avaient convoqué, il sera excommunié le 27 juillet 1656. En conséquence, il est officiellement banni de la Synagogue et chassé d'Amsterdam, accusé d'hérésie et d'athéisme.
On ne sait trop où il réside de 1656 à 1660. Toujours est-il que, pour vivre, il apprend à cette époque la taille et le polissage des lentilles d'optique pour longues-vues et microscopes. En 1660, il s'installe près de Leyde et rédige ses premiers écrits (Court traité, Traité de la réforme de l'entendement). Il a un élève à qui il enseigne les Principes de la philosophie de Descartes, cours que son ami Louis Meyer le persuade de publier, en latin, en 1663. La même année, il s'installe près de La Haye ; c'est là qu'il commence à composer son œuvre principale, L'Éthique, dont la rédaction s'étendra sur une douzaine d'années. Il entre en relation avec Huyghens et Oldenburg, secrétaire de la Royal Society de Londres, et avec Jan de Witt, homme politique qui prône la tolérance religieuse.
À partir de 1670, Spinoza vit en solitaire, dans une simple chambre, à La Haye ; son Traité théologico-politique, publié anonymement, fait scandale et est condamné. Quatre ans après l'assassinat des frères de Witt en 1672 (qui l'a durement affecté), Spinoza refuse une chaire de philosophie que lui offre l'Électeur palatin Charles-Louis à l'université de Heidelberg : il craint de compromettre sa liberté de pensée. La rédaction du Traité politique est interrompue par sa mort le 21 février 1677.
L'œuvre
La première œuvre de Spinoza, son Court traité sur Dieu, l'homme et son bonheur, rédigé en 1660, ne sera retrouvé que deux siècles plus tard dans une version hollandaise. Quant au Traité de la réforme de l'entendement sans doute rédigé (en latin) à la même époque (voire antérieurement), Spinoza le laissera inachevé ; il ne sera publié que peu après sa mort, dans un volume (Œuvres posthumes) qui comprend également L'Éthique, le Traité politique (qui est la dernière œuvre écrite par Spinoza) et la correspondance.
On peut considérer ce traité comme une sorte de préface à L'Éthique : les thèses majeures de la pensée de Spinoza s'y trouvent préfigurées, en particulier celle qui lie le problème moral au problème de la connaissance. Le seul ouvrage paru sous son nom et de son vivant, c'est une exposition de la métaphysique de Descartes (Principes de la philosophie de Descartes) avec en appendice ses propres Pensées métaphysiques. Mais la grande œuvre de Spinoza, celle à laquelle il travaillera de 1663 à 1675, c'est L'Éthique, œuvre étonnante et remarquable à plus d'un titre : dans cet ouvrage d'éthique, on ne trouve pas d'exhortation moralisante ou de condamnation du mal, mais tout vise à démontrer l'identité de la liberté et de la puissance de connaître. Mieux : cette « Ethica more geometrico demonstrata », qui propose un système complet de philosophie, enchaîne ses raisons comme le fait un traité de géométrie, procédant par définitions, axiomes, propositions, démonstrations et scolies.
Spinoza n'en interrompra la rédaction que pour faire paraître anonymement le Traité théologico-politique en 1670, estimant sans doute urgent de réaffirmer la nécessité de préserver la liberté du citoyen. L'ouvrage est aussitôt qualifié d'impie et de blasphématoire et est condamné par les catholiques comme par les protestants. Spinoza y soutient la nécessité de la liberté de pensée et de la liberté d'expression. Il se livre alors à une double critique : critique philologique du texte biblique, et critique rationaliste de la croyance aux miracles, sans doute à l'origine du scandale. Soulignons qu'après sa mort, la doctrine de Spinoza, assimilée à de l'athéisme, ne cessera d'être condamnée.
Les concepts fondamentaux
Dieu : il est défini comme un être absolument infini auquel aucun attribut, même l'infinité de ceux qu'on ne peut concevoir, ne manque. Aucune substance ne peut être donnée ni être conçue en dehors de Dieu : il est l'unique substance, constituée par une infinité d'attributs infinis. Ainsi, tout ce qui est est en Dieu, ou encore dans la nature, puisque Spinoza pose une équivalence entre Dieu et la nature.
Substance : c'est, selon la définition même de L'Éthique, « ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce dont le concept n'a pas besoin du concept d'une autre chose pour être formé ». Ce que Descartes dit de la substance, à savoir qu'elle n'a besoin que de soi-même pour exister, est donc vrai, et ne peut s'appliquer qu'à Dieu seul.
Attribut : il est défini dans L'Éthique comme « ce que l'entendement perçoit de la substance comme constituant son essence ». Il y a une infinité d'attributs de la substance divine, qui constituent autant de dimensions d'expression de sa puissance infinie. La pensée et l'étendue, dont Descartes faisait des substances, sont en fait des attributs de la substance unique (ce sont les deux seuls attributs dont nous ayons connaissance).
Mode : les modes désignent les affections ou modifications de la substance. Toutes les choses singulières qui existent sont des modes finis de la substance divine : un corps, par exemple, est un mode fini de la substance divine, qui exprime d'une façon définie et déterminée l'essence de Dieu dans l'attribut de l'étendue.
Conatus (du latin conari, « entreprendre », d'où conatus, « effort ») : c'est l'élan ou l'effort par lequel chaque chose (chaque mode fini) s'efforce, autant qu'il est en elle, de persévérer dans son être et d'agir. Chez l'homme, cet effort étant conscient de lui-même prend le nom de désir.

Pensée philosophique

Principes métaphysiques de la pensée de Spinoza
La connaissance intuitive du vrai
Spinoza montre, dans le Traité de la réforme de l'entendement, qu'il est absurde de poser le problème de la méthode pour connaître indépendamment de l'acte de connaître : il n'y a pas de méthode qu'il faille construire avant que de connaître le vrai et pour y parvenir. En effet, de même que la lumière contraste avec les ténèbres, la vérité se manifeste d'elle-même dans sa différence d'avec le faux : l'idée vraie indique par elle-même qu'elle est vraie, sans aucun signe extérieur de sa vérité qu'il faudrait d'abord reconnaître, et sans avoir besoin, pour être vraie, que soit connue une autre chose qu'elle (par exemple, son objet). « La vérité est à elle-même son propre index, ainsi que celui du faux. » Quand donc je forme une idée vraie, la connaissance de l'idée vraie est par elle-même la connaissance que je connais : je sais que je sais sans doute possible et immédiatement.
La seule méthode est donc, pour reprendre les mots de Spinoza, « la connaissance réflexive, ou l'idée de l'idée ». Des quatre modes de connaissance que sont la connaissance par ouï-dire, la connaissance par expérience vague, la connaissance déductive et la connaissance intuitive, seule le quatrième « mode de perception des choses » correspond à une connaissance véritable et pleine : la chose est alors perçue par sa seule essence, sans être conclue d'autre chose. Ainsi, quand je sais que deux et trois font cinq, j'en sais tout ce qu'on peut savoir, et je sais immédiatement que je le sais. C'est donc par cette connaissance intuitive que je peux atteindre la sagesse ou la pleine satisfaction de l'âme.
L'idée vraie de Dieu
Or, c'est précisément parce que les hommes ne connaissent pas en vérité l'ordre des choses que, menés par leur imagination et par toutes sortes de préjugés, ils sont sans cesse agités de passions contraires, et donc inconstants autant que malheureux. Ce qui seul pourrait les libérer de leur servitude à l'égard des passions, et par là les mener au bonheur et à la sérénité, c'est la connaissance véritable de ce qui est. Or, la première idée vraie qu'il importe de connaître, c'est celle de Dieu. En effet, méconnaître la nature de Dieu, c'est être porté à croire toutes sortes d'absurdités (par exemple, qu'un monde meilleur que le nôtre pourrait exister ou qu'il faut prier Dieu pour soulager nos misères, etc.). En outre, Dieu étant cause de soi et de toutes choses, de l'idée vraie de Dieu découlent toutes les autres.
On comprend alors pourquoi la manière des géomètres empruntée par Spinoza dans L'Éthique lui impose de commencer par cet absolu qu'est Dieu, d'où tout le reste pourra se déduire. Soulignons ici la rupture avec Descartes : si Descartes identifiait cet absolu à la certitude que le sujet pensant a de lui-même, Spinoza y voit bien plutôt Dieu. En effet, seul Dieu est substance et donc comme telle ne dépend de rien d'autre que de soi pour exister. Tout ce qui est, y compris le corps humain et l'âme humaine, n'est qu'un mode de la substance divine (alors que Descartes faisait des corps et de la pensée des substances, l'une étendue, l'autre pensante).
La connaissance de la nécessité
Le panenthéisme de Spinoza
Tout est en Dieu, Dieu est tout ce qui est ou encore en dehors de Dieu, il n'y a rien : tel est ce qu'on pourrait appeler le panenthéisme (plutôt que panthéisme) de Spinoza. S'il a été accusé d'hérésie et d'athéisme, c'est en particulier à cause de cette conception d'un Dieu non pas transcendant à la nature, mais immanent au point de ne faire qu'un avec elle : Spinoza parle ainsi de « Deus sive natura» (« Dieu, c'est-à-dire la nature »). Sont donc purement imaginaires les distinctions anthropocentriques qu'il nous arrive d'établir entre ce que Dieu a fait et ce qu'il aurait pu faire, entre Dieu lui-même, avant qu'il ne crée, et la création faite, qui consiste à imaginer en Dieu une puissance encore inemployée, à tout moment disponible pour créer. L'idée vraie de la création n'est pas celle d'un libre décret, expression d'un Dieu créant selon son bon vouloir et qui pourrait se retenir d'agir. Au contraire, l'essence de Dieu, ce n'est rien d'autre que de la puissance qui ne peut se retenir de passer à l'acte et qui donc s'actualise nécessairement. L'essence même de Dieu est donc de créer, mais de créer de manière absolument nécessaire et immanente : tout provient de Dieu avec la même nécessité que la conclusion d'une déduction dérive de ses prémisses.
Nécessité et liberté
Imaginer que Dieu soit doté d'intellect et de volonté et qu'il choisisse entre des possibles, selon certaines fins, ce qu'il va créer, ce ne sont que préjugés de l'imagination. Le finalisme n'est qu'une illusion anthropomorphique : Dieu (c'est-à-dire la nature) n'agit pas pour une fin, mais la seule causalité à l'œuvre dans tout ce qui est, c'est la causalité efficiente, mécanique, selon un ordre de causes et d'effets absolument nécessaire. Toute chose est tout ce qu'elle peut être. Il n'y a donc pas à se lamenter de ce qu'elle n'est pas comme on désire qu'elle soit, mais seulement à comprendre l'ordre nécessaire de consécution des causes et des effets.
Il faut donc également en finir avec cet anthropomorphisme grossier qui projette sur Dieu la conviction illusoire qu'ont les hommes d'être dotés d'un libre arbitre. Nous nous croyons libres parce que nous avons conscience de nos appétits, tout en ignorant les causes qui nous déterminent à vouloir ce que nous voulons. Ainsi, entre une pierre qui se meut du fait d'une impulsion initiale et un homme qui agit, il n'y a aucune différence de nature : le second n'est pas plus libre que la première, mais il le croit, simplement parce qu'il est conscient de ses actes. Si la pierre avait conscience de son mouvement, elle croirait également en être la cause, elle serait convaincue d'être libre. Ainsi, l'homme « n'est pas dans la nature comme un empire dans un empire », et il n'y a donc pas plus de libre décret en l'homme qu'en Dieu. Pourtant, Dieu peut être dit cause libre, au sens qu'il n'est pas contraint par autre chose à faire ce qu'il fait, mais qu'il le fait de par la seule nécessité de sa propre nature.
Ainsi, pour Spinoza, la liberté n'est pas le contraire de la nécessité mais de la contrainte. Or, toute chose étant contrainte (l'homme y compris), Dieu seul sera cause libre, parce que la nécessité de ses actes s'explique par sa seule nature.
Le salut par la connaissance
Tout ce que peut la raison est dans l'effort de connaître que tout suit de la nécessité des lois de la nature. Spinoza montre dans le Traité théologico-politique qu'on peut ainsi déduire la loi divine de la nature humaine, en tant qu'elle enveloppe des « notions communes » où se puise la connaissance de Dieu, et par là l'amour de Dieu.
Ainsi « la foi dans les récits historiques » des Saintes Écritures n'est pas une condition nécessaire pour parvenir au souverain bien, même si elle peut être utile dans la vie civile. Par conséquent, d'une part, la liberté de penser et de s'exprimer ne menace ni la piété ni la paix de l'État, et d'autre part, la prétention d'une théologie qui serait fondée sur la seule autorité de l'Écriture de gouverner les consciences est nulle et non avenue : c'est confondre le rationnel et l'historique, la philosophie et la philologie.
Le salut n'est donc pas subordonné à l'exécution des rites que prescrit l'institution, mais uniquement à la connaissance de toute chose en Dieu, et il n'est rien d'autre que la béatitude qui accompagne cette connaissance même. L'âme heureuse, l'âme vertueuse et l'âme qui éprouve directement sa nature, qui est de connaître, c'est la même chose.

Zoom sur…

L'Éthique, III
« Ne pas rire, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais connaître » (Nec ridere, nec lugere, nec detestari, sed intelligere). Tel pourrait bien être le sens même de toute la philosophie de Spinoza, que de nous inviter à une telle attitude. L'homme, avec ses affections et ses actions, est comme toute chose dans la nature, sans constituer en rien une exception : il en suit donc nécessairement les lois universelles.
De ce fait, pas plus le sage (l'homme qui vit sous la conduite de la raison) que l'insensé (l'esclave de ses aveugles passions) n'échappent aux lois nécessaires de la nature ni ne les pervertissent. Il n'y a donc pas plus de raison de railler, de mépriser ou de haïr l'inconstance et la faiblesse des hommes qu'il n'y a de raison de s'indigner de la chute des corps. Qui se plaint et s'irrite des actes des hommes et, en général, de l'ordre des choses, exprime seulement son ignorance et se rend lui-même triste et malheureux. Au contraire, connaître la nécessité naturelle, et par là comprendre que ce qui est ne peut être autre qu'il n'est, c'est se garder des « passions tristes » et favoriser en soi le surgissement des « passions joyeuses », qui au lieu de diminuer « notre puissance d'agir » l'augmentent. C'est donc la voie de la paix et du bonheur.
On retrouve ainsi chez Spinoza les principes mêmes de l'éthique stoïcienne : la vertu ne fait qu'un avec la connaissance rationnelle de la nécessité, qui coïncide avec la libération des passions.
------------------------------------------------------------
copyright © 2006-2017, rue des écoles