Ludwig Wittgenstein

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Vie, œuvre et concepts fondamentaux

La vie
Dernier des huit enfants de l'un des plus riches industriels d'Autriche, Ludwig Wittgenstein naît à Vienne le 26 avril 1889 dans une famille juive très influente dans le cercle de la grande bourgeoisie viennoise. Ses deux parents étaient musiciens, et tous leurs enfants étaient doués artistiquement autant qu'intellectuellement. La famille voyait souvent Johannes Brahms et Gustav Malher (Paul Wittgenstein, frère de Ludwig, mena une brillante carrière de pianiste, même après la perte de son bras droit pendant la guerre, drame à la suite duquel Ravel composa pour lui le Concerto pour la main gauche).
Quant à Ludwig lui-même, il mène des études d'ingénieur en mécanique à Berlin (1906), puis se spécialise en aéronautique à Manchester (1908) avant de s'inscrire au Trinity College de Cambridge (1912). Il y fait la connaissance de Bertrand Russell, dont il deviendra l'ami. Il s'intéresse alors particulièrement aux mathématiques pures et à leurs fondements.
En 1913, Wittgenstein hérite d'une fabuleuse fortune, suite à la mort de son père. Il se retire alors dans la solitude d'un fjord norvégien, à Skjolden, fait distribuer anonymement l'essentiel de ses biens à divers poètes infortunés (dont Rainer Maria Rilke et Georg Trakl), et commence à écrire, dans un isolement à peu près complet. Il continuera à tenir des carnets de notes pendant la guerre de 1914-1918, où il sert dans l'armée autrichienne à titre d'engagé volontaire, n'hésitant pas à aller au-devant des missions les plus dangereuses (il gagna plusieurs médailles pour son courage).
De 1920 à 1926, Wittgenstein est instituteur dans plusieurs villages des montagnes autrichiennes ; il rédige un manuel pour les écoles élémentaires, et semble avoir renoncé à toute activité philosophique. En 1927, sous la pression de Moritz Schlick (un des chefs de file du Cercle de Vienne), Wittgenstein recommence à s'intéresser à la philosophie, et sa pensée va prendre un nouveau tour. De retour à Cambridge en 1929, il enseigne la philosophie au Trinity College, avec quelques interruptions, de 1930 jusqu'en 1947, où il démissionne. Jusqu'en 1932, il rencontre à plusieurs reprises les philosophes du Cercle de Vienne, dont l'empirisme logique se réclame du premier ouvrage de Wittgenstein, le Tractatus logico-philosophicus (ce qui n'est pas un des moindres malentendus auquel la pensée de Wittgenstein a donné lieu). Wittgenstein acquiert la nationalité anglaise en 1938 ; il sera mobilisé dans les services médicaux britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale. Il meurt à Cambridge le 29 avril 1951 d'un cancer. Ses derniers mots seraient : « Dites-leur que j'ai eu une vie merveilleuse ».
L'œuvre
On a conservé des années 1914-1916 les Carnets de guerre de Wittgenstein (édition posthume, 1961), où se mêlent considérations philosophiques, religieuses et remarques personnelles. Le Tractatus logico-philosophicus (« Traité logico-philosophique ») est le seul ouvrage publié de son vivant par Wittgenstein (1921). Il essaye d'y mettre au jour, en suivant le fil de l'analyse logique du langage, la « forme logique du monde », afin de faire la part de ce qui peut être dit et de ce qui ne saurait être dit (mais qui peut seulement être montré).
Ce qu'on a parfois appelé la « seconde philosophie » de Wittgenstein (celle qui a suivi son long silence des années 1920) tente de parvenir au même but, mais selon d'autres voies. Il ne s'agit plus de chercher quelque immuable « forme logique du monde », mais de décrire l'inépuisable variété des « grammaires » propres à la diversité changeante des « jeux de langage » auxquels se prêtent les « formes de vie » de l'être humain. La pensée de Wittgenstein s'exprime sous une forme originale et abrupte : les formules sont lapidaires, l'écriture aphoristique, souvent aporétique. D'un important fonds de manuscrits posthumes, les éditeurs ont publié plusieurs volumes de remarques philosophiques, dont plusieurs liasses avaient été préparées par Wittgenstein en vue de la publication, comme les Remarques philosophiques et l'important manuscrit connu sous le nom de Big Typescript (qui tous deux datent des années 1930), ou encore les Investigations philosophiques (1953), auxquelles Wittgenstein travailla jusqu'à la fin de sa vie. Le Cahier bleu et le Cahier brun sont des recueils de notes datant des années 1933-1935, édités en 1958 ; citons encore les Observations sur les fondements des mathématiques (1956), la Grammaire philosophique (1969), De la certitude (1969), et les Remarques sur la philosophie de la psychologie (1980).
Les concepts fondamentaux
Le langage : le langage n'est pas qu'un système de description du monde. Il n'y a pas un monde « déjà là » dont le langage serait le reflet. Tout au contraire : les limites de mon langage signifient les limites de mon monde.
Dire et montrer : le langage ne pourra jamais se prendre lui-même pour objet. Ce dont nous ne pouvons parler, c'est donc de sa propre forme logique, laquelle est aussi la forme du monde. Mais ce dont nous ne pouvons pas parler, nous pouvons en revanche le montrer en silence ; ce pourquoi Wittgenstein disait que la partie la plus importante du Tractatus était sa part non écrite.
La grammaire : il ne faut pas entendre par là l'ensemble des règles de morphologie et de syntaxe. Disons que la grammaire est constituée de l'ensemble des règles qui font qu'une proposition a un sens ou n'en a pas. Par exemple, la proposition « Jules César est un nombre premier » ou « cette couleur est plus haute que l'autre d'une tierce » sont des propositions qui ne signifient rien dans notre grammaire, c'est-à-dire avec les règles qui régissent nos « jeux de langage ».
Les jeux de langage : le « second Wittgenstein » développera toute une théorie des jeux de langage, qu'il opposera à ce qu'il qualifiait lui-même de naïveté de sa première pensée (celle du Tractatus). La logique en effet n'est qu'un jeu de langage parmi une infinité de jeux possibles. La prière, le souhait, « ni oui ni non », voilà autant de jeux : on appelle jeux de langage un ensemble de faits linguistiques obéissant à certaines règles qui sont aussi arbitraire que n'importe quelle règle du jeu. Ainsi, il se peut que la proposition « Jules César est un nombre premier » ait un sens, par exemple, dans des jeux de langage où « être un nombre premier » n'a pas la même signification que dans le jeu auquel nous jouons à présent.

Pensée philosophique

La forme logique du monde et le Tractatus
Le monde, les faits, les objets
Le monde est la totalité des faits et non des choses (ou objets) ; et le fait, c'est ce qui peut « être le cas ». Voilà les définitions lapidaires sur lesquelles s'ouvre le Tractatus. Cela signifie que la question ontologique est purement et simplement suspendue par Wittgenstein : les faits, c'est ce dont le langage parle, par exemple, lorsque je dis « le livre est sur la table » (c'est le cas si le livre y est, et ce n'est pas le cas s'il est ailleurs). Mais ce que pourrait être le livre en soi, la table en soi, Wittgenstein ne le dit pas et n'a rien à en dire : les objets sont simplement ce qui est supposé et ancrent nos propositions dans le monde (sans les objets, nous ne pourrions jamais parler de quelque chose : notre langage n'est pas déductif, il ne tire pas ses propositions les unes des autres).
L'espace logique constitue alors le système a priori de possibilité des faits, en sorte qu'il est en quelque sorte l'armature logique du monde. Le monde, ce n'est donc pas une collection de choses ou la somme de tous les objets : c'est l'ensemble des événements qui se produisent dans un système logique définissant ce qui peut se produire et ce qui ne le peut pas.
Faits et images
Parmi tous les faits du monde, certains faits peuvent servir de « tableaux » pour d'autres faits : ainsi, les pensées et les énoncés sont des faits étranges, qui ont la capacité d'en représenter d'autres. La proposition est l'image d'une pensée qui est elle-même l'image d'un fait. Or, l'image et le fait dont elle est l'image doivent avoir quelque chose de commun ; et ce qu'il y a entre eux de commun, c'est ce que montre la forme logique de la proposition. La pensée est ainsi la figure logique des faits, et en tant que telle, elle doit avoir en commun la forme avec ce dont elle est la pensée, en sorte qu'il y a bel et bien une « forme logique du monde » que chaque proposition montre au moment même où elle dit un fait. Chaque proposition fait ainsi deux choses : d'une part, une proposition dit que quelque chose est le cas ou n'est pas le cas (« le chat est sur le paillasson », « le livre n'est pas sur la table », par exemple), mais d'autre part ce qu'elle ne dit pas mais qu'elle montre à chaque fois à sa façon, c'est « la forme logique du monde ».
Dire et montrer
Toute proposition exhibe silencieusement la forme logique du monde. C'est à même la proposition qu'on voit qu'il y a dans chaque pensée quelque chose de double : l'énonciation d'un état de choses d'une part, et de l'autre la monstration silencieuse, comme en filigrane, de quelque chose de la forme logique du monde. Si alors on prenait l'ensemble des propositions, elles exhiberaient la totalité de cette forme logique ou encore « le cristal logique du monde » ; exhiber une telle forme, c'est la tâche que Wittgenstein assigne à la logique. La logique n'a donc rien à dire : son but est de montrer en silence la forme même de toutes nos propositions, qui dessine l'espace logique, ce canevas dans lequel viennent s'inscrire les événements réels.
L'élément éthique
Les faits sont ce qui est et ne sont que ce qu'ils sont. L'éthique, qui dit ce qui doit être, est donc étrangère à tout fait. On pourrait, dit Wittgenstein, imaginer un grand livre qui décrirait tous les faits qui se sont jamais produits dans le monde : il ne contiendrait pas une ligne d'éthique. Les questions éthiques, comme d'ailleurs toutes les grandes questions, celles qui seules importent (Que dois-je faire de ma vie ? Qu'y a-t-il après la mort ?, etc.) sont des énigmes : en d'autres termes, ce ne sont pas de vraies questions, parce qu'une question véritable suppose toujours la possibilité d'une réponse.
Les positivistes du Cercle de Vienne ont interprété cela de la façon suivante : les questions métaphysiques sont en fait dénuées de signification, et la métaphysique doit être dépassée « par l'analyse du langage » (comme le proclamait une conférence de Carnap). Rien de tel chez Wittgenstein : ce qu'il constate, c'est qu'il est impossible de parler des seules choses qui au fond importent. On ne pourra jamais rien dire de l'éthique : les énigmes de l'éthique renvoient justement à ce qui ne saurait être dit, mais qui peut être montré en silence : ce pourquoi Wittgenstein identifie l'éthique et le mystique (du grec muein, « faire silence »).
Les jeux de langage
Critique du Tractatus
Dans les Investigations philosophiques, Wittgenstein commence à parler de ce qu'il appelle les « jeux de langage ». Il conteste ainsi le privilège que le Tractatus accordait à la logique et à la seule proposition énonciative. Car enfin, et à même notre expérience la plus quotidienne, nous voyons que le langage peut prendre bien d'autres formes que l'énoncé : la prière, l'ordre, la question et une infinité d'autres. Certains jeux naissent, d'autres sombrent dans l'oubli : un jeu de langage, c'est tout simplement une convention, par laquelle plusieurs hommes s'accordent à obéir pour un temps aux mêmes règles grammaticales. Jouer une pièce de théâtre, inventer une histoire, chanter une chanson, autant de jeux de langage, qui varient à l'infini. Et voilà ce qui pour Wittgenstein fait la faiblesse du Tractatus : il avait réduit l'infinité des jeux de langage à un seul, la proposition énonciative, en sorte que si la logique que déploie l'ouvrage n'est pas fausse, elle est cependant très loin de suffire.
Le jeu et la règle
Partons d'un constat simple : selon le jeu auquel nous jouons, une même question recevra des réponses différentes. Si on me demande : « Combien y avait-il d'étoiles dans le ciel ce soir ? », une réponse approchée comme « beaucoup », « quelques-unes » ou « seulement l'étoile polaire » suffit ; mais si la même question était posée à un astronome dans le cadre de ses observations, ce genre de réponses serait insuffisant. Il ne saurait donc plus être question de donner à voir le « cristal logique », celui de la « structure logique du monde » : les règles auxquelles nous jouons sont infinies et changent sans cesse, en sorte qu'on peut espérer, au mieux, en donner une « présentation synoptique ». Nous nous mouvons dans nos jeux de langage, donc nous ne pouvons pas les observer objectivement et les dénombrer du point de vue de Sirius. Mais on peut les décrire de l'intérieur : la grammaire d'un jeu de langage peut être dégagée. Cette grammaire n'est pas seulement d'ordre linguistique : elle porte aussi sur la situation, le rôle des protagonistes, etc.
La grammaire philosophique
Voilà la tâche démesurée que s'assigne à présent Wittgenstein : écrire une « grammaire philosophique » qui présenterait ces règles, en montrant quels sont les usages qui font sens, et ceux qui ne font pas sens.
La thèse majeure en est la suivante : la grammaire est arbitraire, entendons par là que les règles ne décrivent pas des propriétés de la signification. Au contraire, ce sont l'usage et les règles du jeu qui déterminent les significations : les mots acquièrent donc une signification par et dans l'usage que nous en faisons.
Mais si la grammaire d'un jeu de langage, c'est l'ensemble des conventions tacites ou explicites qui vont nous permettre de jouer un jeu ensemble, qu'est-ce qui va fonder ces règles ? Rien du monde : il n'y a pas un monde déjà constitué que le langage se contenterait de décrire après coup. En d'autres termes, la proposition « César est un nombre premier » n'a aucun sens, non pas parce qu'un objet « César » diffère en soi d'un objet « nombre premier », mais parce que dans les règles auxquelles nous jouons, on ne peut être à la fois un personnage historique et une entité mathématique.
Sur quoi se fondent ces règles, alors, si elles ne reflètent rien du monde – c'est bien plutôt elles qui lui donnent sa forme ! – ? Réponse : sur d'autres règles. La grammaire est arbitraire : elle ne se fonde que sur elle-même, et ce qui décide si une règle sera ou non acceptée, ce sont les règles déjà acceptées comme valables, c'est-à-dire comme produisant du sens.

Zoom sur…

Tractatus logico-philosophicus, aphorisme 7 
« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». Remarquons tout d'abord la structure du Tractatus : il est composé en tout de 7 aphorismes numérotés de 1 à 7, qui sont ensuite développés par des sous-aphorismes, des sous-sous-aphorismes (de la forme 1. ; 1.1 ; 1.11 ; 1.12 ; 1.2, etc.). Le septième aphorisme a donc un statut doublement singulier : d'abord, c'est celui qui referme le livre, et ensuite, c'est le seul qui n'est suivi d'aucune explication… Ce en quoi d'ailleurs, Wittgenstein se conforme à ce qu'il énonce : ce dont on ne saurait parler, il faut le taire, et c'est exactement ce qu'il fait ; et ce dont on ne saurait parler, c'est « l'élément mystique », c'est-à-dire l'éthique.
Il faut alors se taire, et c'est une obligation qui n'est pas simplement morale : ici, la parole est tout simplement impossible, parce que l'éthique n'est pas un fait, et que le langage ne peut parler que des faits. L'éthique a à voir avec la structure même du monde, dont le langage ne peut rien dire mais qu'il exhibe à chaque fois en silence. Ici, nous nous heurtons aux limites du langage : l'élément éthique est de l'ordre de l'inexprimable. Voilà alors le paradoxe : c'est justement quand on n'en parle pas que l'inexprimable se montre ; et c'est quand on cherche à en parler qu'il se cache le plus.
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