Concours externe d'accès aux IRA – Épreuve de composition – 2014

-----------------------------------------------

Énoncé

Durée : 4 heures – Coefficient : 4
Composition sur un sujet d'ordre général portant sur la place des pouvoirs publics et leur rôle dans les grands domaines de l'intervention publique (société, économie, emploi, santé, culture, territoires, relations extérieures, etc.) permettant d'évaluer l'ouverture au monde des candidats, leur aptitude à l'analyse et au questionnement ainsi que leur capacité à se projeter dans leur futur environnement professionnel.(1)
Sujet
Comment l'État peut-il lutter efficacement contre la pauvreté ?
(1)Épreuve écrite du 17 février 2015.

Corrigé

Proposition de plan détaillé et de pistes de réflexion
Introduction : qu'est-ce que la pauvreté ?
La pauvreté est relative. On est pauvre par rapport aux autres, par rapport à un seuil, à une norme : chacun possède sa propre perception de la pauvreté, étroitement liée à la société dans laquelle il vit.
La pauvreté peut être monétaire : on est alors pauvre parce que le revenu dont on dispose est inférieur au revenu disponible des autres membres de la même société, c'est donc l'évolution des autres revenus qui va faire que je vais être plus ou moins pauvre. Le « seuil de pauvreté » change d'un pays à l'autre ; il pourrait même changer d'une région à l'autre – en France, la vie est plus chère à Paris qu'en Corrèze, et les salaires plus élevés. Le seuil de pauvreté est fixé à 60 % du revenu médian, soit un peu moins de 1 000 euros en France pour une personne seule. Si la situation économique se dégrade, si le chômage augmente, le revenu moyen diminue, et une partie des personnes considérées jusque-là comme pauvres ne le sont plus…
La pauvreté n'est pas uniquement monétaire : elle est aussi sociale. On est alors pauvre – ou on se considère comme tel – parce qu'on ne peut pas atteindre certaines « normes sociales », d'ailleurs initiées par les couches les plus favorisées, puis diffusées dans l'ensemble de la société (vêtements de marque, vacances au ski ou au soleil, téléphone portable, permis de conduire, loisirs, etc.).
Pour lutter efficacement contre la pauvreté, il ne suffit donc pas de la traiter par des mesures destinées uniquement aux pauvres : celles-ci ne sont en fait qu'un moyen de gérer la pauvreté. Il faut faire en sorte qu'augmentent les revenus de tous, en réduisant les écarts entre bas revenu et haut revenu, pour qu'augmente le revenu moyen.
L'action contre la pauvreté doit forcément s'inscrire au cœur de la lutte contre les inégalités scolaires, économiques, salariales et entrepreneuriales, mais la pauvreté ne peut pas s'éradiquer : il y aura toujours des pauvres qui, dans une société de riches, seront moins riches que les autres. La question est de savoir à partir de quel seuil, par rapport à quelle norme, la pauvreté devient acceptable : elle est donc éminemment politique.
I. La pauvreté en France
A. La paupérisation de la société française
1. Les inégalités, premier facteur de pauvreté
Agir contre la pauvreté nécessite de prendre en compte les inégalités dans leur ensemble et leur complexité.
Lutter contre la pauvreté, c'est lutter contre des conséquences. Lutter contre les inégalités, facteur de pauvreté, c'est lutter contre les causes.
Permettre aux plus pauvres d'accéder aux droits de tous (éducation nationale, assurance maladie) pour sortir de la pauvreté, c'est volontairement ignorer certaines caractéristiques des populations pauvres (inégalités des parcours scolaires, inégalités d'accès aux soins même gratuits, etc.) ; construire des politiques pour cibler les plus pauvres, c'est encourager la stigmatisation (le RMI a créé la population des RMIstes) et la ségrégation (le refus de soins pour les bénéficiaires de la CMU). D'où l'idée – qui fait désormais son chemin – d'un revenu universel (appelé de base, de vie ou d'existence), versé à tous, sans distinction, par l'État (sorte de redistribution du bien commun : le « salaire des robots » disent certains économistes). Ce dispositif permettrait la mise en place d'une protection sociale universelle, identique pour tous, qui réduirait considérablement les inégalités et porterait les valeurs de solidarité nationale tout en relançant et en stabilisant la consommation des ménages.
2. Le chômage, principale cause de pauvreté
À la fin des années 1970 s'est installé un chômage endémique, et de nombreux dispositifs ont été mis en place dans les années 1980 pour aider les demandeurs d'emploi (formations spécifiques, contrats aidés et emplois aidés, etc.) : on a oublié que l'insertion professionnelle passe d'abord par l'insertion sociale, et ces différents dispositifs n'ont pas apporté les résultats escomptés. Ils ont coûté cher à l'État et ont contribué à installer durablement dans la pauvreté des populations entières, de plus en plus stigmatisées, victimes des stages, du travail précaire et de la difficulté d'entreprendre.
Il aurait été plus long, et plus difficile, de s'attaquer aux causes : il fallait faire rapidement baisser le nombre de chômeurs (et surtout les chômeurs que la société tolérait mal, essentiellement les jeunes et les chômeurs de longue durée) sans remettre en question le modèle économique français.
B. Réduire les inégalités pour lutter contre la pauvreté
1. Réduire les inégalités pour favoriser l'emploi et l'entrepreneuriat
On peut naître pauvre, ou devenir pauvre : l'État doit réduire le nombre de ceux qui le deviennent – ou risquent de le devenir – tout en aidant ceux qui le sont à « s'en sortir » : c'est tout l'enjeu des politiques d'éducation, de formation professionnelle, d'emploi (insertion, réinsertion, création d'entreprise ou d'activité) et de logement (le logement étudiant pour éviter la paupérisation des étudiants et améliorer la qualité voire la durée des études, l'accueil mère-enfant, le logement adapté aux familles nombreuses ou aux personnes porteuses de handicap, etc.).
Les inégalités interagissent entre elles : les problèmes de santé s'articulent avec les problèmes d'emploi, qui s'articulent avec les problèmes de logement et de qualification, donc, d'école : on sait que les conditions de logement et la précarité des parents ont des effets négatifs sur la scolarisation des enfants. On ne peut pas lutter à court terme contre la pauvreté : c'est une action à moyen ou long terme, qui dépasse largement un ou deux quinquennats, que les gouvernements successifs – exigeant des résultats immédiats à présenter aux électeurs – peinent à entreprendre de manière cohérente, tant les politiques mises en place se chevauchent ou s'interrompent avant d'avoir pu se rapprocher des objectifs visés.
2. Réduire les inégalités par des mesures économiques et fiscales
L'État doit lutter contre les inégalités pour améliorer la situation économique – sans créer d'emplois « au rabais » – et lutter efficacement et durablement contre la pauvreté. Certes, mais comment ? De nombreuses théories – politiques, sociales, philosophiques – s'affrontent et parfois se contredisent : faut-il libéraliser ou encadrer l'économie ? ériger en dogme ou en exception le contrat à durée indéterminée ? assouplir les conditions de travail ou renforcer la législation pour lutter contre l'emploi précaire ? sanctuariser le dimanche chômé ou autoriser l'ouverture permanente des magasins ? Une lutte efficace ne peut pas hésiter, louvoyer, en ménageant les uns et les autres : elle doit avant tout être ferme et cohérente.
L'État, pour agir, dispose de plusieurs leviers : l'action économique, pour améliorer la situation des entreprises, qui crée des dispositifs pérennes encourageant l'investissement et la création ou la reprise d'entreprises ou d'activités ; et l'impôt, direct ou indirect (taxes diverses et variées), qui permet les incitations fiscales (à devenir propriétaire, à louer un bien aux plus démunis, à recruter du personnel, à créer son activité).
Par ailleurs, les exonérations d'impôts pour les plus bas revenus améliorent le pouvoir d'achat et encouragent la consommation, qui participe à la relance et au développement de l'économie, créatrice d'emplois.
II. Lutter contre la pauvreté
A. L'intervention de l'État
1. Lutter contre l'exclusion sociale
Pour lutter contre la pauvreté, l'État a mis en place un certain nombre de mesures, qui pallient autant qu'elles le peuvent ses conséquences : c'est par exemple le cas du revenu minimum d'insertion (RMI), récemment remplacé par le revenu de solidarité active (RSA), et de la couverture maladie universelle (CMU).
Le RMI est une « aide aux revenus » mise en place en 1988 pour lutter contre l'exclusion sociale due à l'augmentation du nombre d'allocataires des minima sociaux et à la persistance d'un chômage de masse. Le RMI était géré par l'État (allocation) et par les départements (actions d'insertion), puis l'État s'est désengagé de sa gestion, confiée aux seuls départements (2004). Le versement du RMI était conditionné à l'obligation de participer à des actions d'insertion, mais il est vite apparu que ce dispositif n'incitait pas à la reprise d'emploi : la rémunération obtenue et les dépenses indispensables rendaient plus difficile la situation de l'allocataire redevenu salarié. Le RMI a donc été transformé en RSA, qui permet le cumul d'une allocation et d'un salaire pour encourager la reprise d'une activité professionnelle.
L'insertion par le travail est une étape indispensable pour un retour vers l'autonomie, mais elle doit s'accompagner, pour les plus démunis, d'une aide à l'accès au logement (à un logement digne) et d'une aide à l'accès aux soins.
L'instauration de la couverture maladie universelle (CMU) et de la couverture maladie universelle complémentaire (CMU-C) a représenté une amélioration majeure pour l'accès à la santé des plus démunis ; mais de trop nombreux médecins – surtout des spécialistes – refusent les patients bénéficiaires de la CMU, et de trop nombreux soins sont clairement de moins bonne qualité (orthodontie, ophtalmologie, etc.), créant une médecine « à deux vitesses ».
La lutte contre l'exclusion sociale impose aussi de lutter contre l'illettrisme et contre l'échec et l'exclusion scolaire, et de construire des parcours de formation complémentaires (universitaires ou techniques, par l'apprentissage et l'alternance) vers des métiers porteurs en termes d'emplois, pour que l'école républicaine donne à chaque élève – quels que soient son origine, son niveau social et son lieu d'habitation – les mêmes chances d'accéder aux études, dans toutes les filières envisageables.
Le versement par l'État d'un revenu universel systématique permettrait à tous ceux qui en ont le courage de s'engager dans des parcours longs d'étude ou de formation.
2. Développer des politiques efficaces
Si la pauvreté est bien une atteinte aux droits fondamentaux du citoyen, il convient d'en placer la lutte au cœur du combat pour les droits de l'homme.
Le droit au logement conditionne l'accès – ou le retour – à une vie familiale normale et améliore les possibilités de trouver un emploi : l'accès aux droits fondamentaux ne peut être morcelé. Il convient donc de privilégier une approche systémique des situations des bénéficiaires, en encourageant la synergie entre les différents services de l'État.
L'État peut également élaborer une politique familiale ambitieuse, relayée par les collectivités territoriales et génératrice d'emplois (développement d'un congé parental correctement rémunéré, allocations familiales pour les parents isolés et les familles monoparentales, création amplifiée de lieux d'accueil de la petite enfance et de l'enfance, etc.).
B. L'aide et l'action sociale pour lutter contre la pauvreté en palliant les carences du système : le rôle primordial des collectivités territoriales avec le concours de l'État
Les collectivités territoriales sont particulièrement concernées par la lutte contre la pauvreté, et surtout contre ses effets. Elles peuvent développer des politiques volontaristes qui améliorent la situation quotidienne des populations économiquement fragiles (gratuité des transports votée par les conseils régionaux, gratuité de la restauration scolaire ou des activités périscolaires décidée par les communes, aides sociales mises en place par les conseils départementaux, etc.) et travailler à développer sur leur territoire l'emploi (par l'attractivité économique ou culturelle), la formation, l'accès au logement et la prise en charge des publics les plus démunis (centres maternels, centres d'hébergement et de réinsertion sociale, structures d'accueil pour handicapés, etc.). Les collectivités territoriales peuvent autofinancer leurs actions, ou bénéficier de transferts de l'État, très souvent jugés insuffisants.
Conclusion : les limites de la lutte contre la pauvreté
Les limites de la lutte contre la pauvreté sont essentiellement financières, mais aussi politiques : les élus ont beaucoup de mal à développer des politiques qui s'inscrivent dans la durée et survivent aux gouvernements et aux alternances, ce qui obère les chances de les voir aboutir.
La lutte contre la pauvreté a un coût qu'il faut pouvoir assumer : paradoxalement, lorsque la situation économique est difficile, les finances de l'État et des collectivités territoriales ne leur permettent pas d'intervenir autant qu'il serait nécessaire, alors qu'il faudrait, pour compenser, qu'ils interviennent davantage.
Le volet « social » est souvent un paramètre d'ajustement dans les périodes de rigueur. En France, les dépenses directement liées à la lutte contre la pauvreté et l'exclusion restent d'un montant relativement faible (environ 20 milliards d'euros, soit 1 % du produit intérieur brut) : elle n'est donc pas politiquement considérée comme une priorité, mais il faudrait qu'elle le devienne, pour une société plus juste, plus humaine, plus respectueuse, et plus égalitaire.
------------------------------------------------------------
copyright © 2006-2018, rue des écoles