Anaximène, Anaxagore et Archélaüs

-----------------------------------------------
Anaximène, de Milet, fils d’Eurystrate, fut disciple d’Anaximandre. Quelques auteurs lui donnent aussi pour maître Parménide. Il admettait deux principes, l’air et l’infini, et croyait que les astres tournent autour de l’horizon au lieu de passer sous la Terre. Il a écrit dans le dialecte ionien pur. Il était né, au dire d’Apollodore, dans la soixante-troisième olympiade, et mourut à l’époque de la prise de Sardes. […]
Anaxagore, de Clazomène, fils d’Hégésibulus, ou d’Eubulus, eut pour maître Anaximène. […] Il commença à philosopher à Athènes, sous l’archontat de Callias, à l’âge de vingt ans, suivant Démétrius de Phalère, dans la Liste des archontes, et il passa trente années dans cette ville. Il disait que le Soleil est une pierre enflammée et qu’il est plus grand que le Péloponèse ; — opinion que l’on attribue aussi à Tantale ; — que la Lune est habitée et renferme des montagnes et des vallées. Les principes des choses sont les homéoméries ou particules similaires : de même que l’or est formé de petites paillettes d’or, de même aussi tous les corps sont composés de corpuscules de même nature qu’eux. L’intelligence est le principe du mouvement. Les corps les plus lourds, comme la terre, se portent en bas ; les plus légers, comme le feu, en haut ; l’air et l’eau au milieu. Par suite de cette disposition, la mer s’étendit sur la surface de la terre, lorsque, sous l’influence du Soleil, les éléments humides se furent séparés des autres. Les astres, à l’origine, avaient un mouvement circulaire horizontal, l’étoile polaire se trouvant toujours au zénith de la Terre ; mais, plus tard, la voûte céleste s’est inclinée tout entière. La voie lactée est produite par la réflexion de la lumière solaire, lorsqu’aucun astre ne vient en éclipser l’éclat. Les comètes sont un assemblage d’étoiles errantes qui jettent des flammes. Les étoiles filantes sont comme des étincelles détachées de l’air. Les vents résultent de la raréfaction de l’air sous l’action du soleil. Le tonnerre est produit par le choc des nuages ; l’éclair par leur frottement. La terre tremble lorsque l’air pénètre dans ses entrailles.
Les animaux ont été produits à l’origine par l’humidité, la chaleur et l’élément terreux ; ils se sont ensuite reproduits eux-mêmes ; le mâle se forme à droite, la femelle à gauche.
On raconte qu’il avait prédit la chute d’une pierre qui tomba à Ægos-Potamos, en annonçant qu’elle tomberait du Soleil ; on dit aussi que c’est pour cela que, dans le Phaéton, Euripide, son disciple, appelle le Soleil une masse d’or. […]
Silénus raconte, au premier livre des Histoires, qu’une pierre tomba du ciel sous l’archontat de Dimylus, et à ce sujet il dit que, suivant Anaxagore, le ciel tout entier est formé de pierres, que cette masse est maintenue par la rapidité du mouvement, et que, le mouvement cessant, elle s’écroulerait aussitôt.
Son procès est diversement rapporté : « Sotion dit, dans la Succession des philosophes, qu’il fut accusé d’impiété par Cléon, pour avoir dit que le Soleil était une pierre incandescente, et condamné à une amende de cinq talents et à l’exil, quoique Périclès, son disciple, eût pris sa défense. Satyrus dit au contraire, dans les Vies, que Thucydide, adversaire politique de Périclès, l’accusa tout à la fois d’impiété et de trahison, et le fit condamner à mort, en son absence. Comme on lui annonçait en même temps sa condamnation et la mort de ses enfants, il dit sur le premier point : « La nature avait depuis longtemps prononcé cet arrêt contre mes adversaires et contre moi ; » et à l’égard de ses enfants : « Je savais que je les avais engendrés mortels. » D’autres attribuent cette dernière réponse, soit à Solon, soit à Xénophon. Démétrius de Phalère rapporte aussi, dans le traité de la Vieillesse, qu’Anaxagore ensevelit ses enfants de ses propres mains. Hermippe, dans les Vies, rapporte autrement son procès : on l’emprisonna d’abord pour le faire mourir ; mais Périclès, s’étant présenté au peuple, demanda si l’on avait quelque chose à blâmer dans sa propre conduite ; comme on ne répondait rien, il s’écria : « Eh bien ! je suis disciple de cet homme ; gardez-vous de le mettre à mort sur d’injustes calomnies ; mais suivez mes conseils, et renvoyez-le absous. » On le renvoya en effet ; mais il ne put supporter cet affront et se donna la mort. Hiéronymus dit, au second livre des Mémoires divers, que Périclès l’amena devant les juges amaigri et exténué par la maladie, et qu’il obtint son acquittement plutôt de la pitié que de la justice du tribunal. Tels sont les récits accrédités au sujet de sa condamnation. […]
Archélaüs, d’Athènes ou de Milet, fils d’Apollodore, ou, selon d’autres, de Myson, fut disciple d’Anaxagore et maître de Socrate. Le premier il apporta de l’Ionie à Athènes la philosophie physique, ce qui lui valut le surnom de Physicien. Une autre raison de ce surnom, c’est que cette branche de la philosophie finit avec lui, Socrate ayant fondé la morale. Archélaüs paraît cependant avoir abordé aussi la morale ; car il a traité des lois, des biens et du juste. Socrate fut en cela son disciple ; mais ayant étendu cette science, il passa pour en être l’inventeur.
Archélaüs assignait deux causes à la production des êtres, le froid et le chaud. Il disait aussi que les animaux ont été formés du limon de la terre ; que le juste et l’injuste résultent non pas de la nature, mais de la loi. Voici, du reste, l’ensemble de son système : l’eau étant soumise à l’action de la chaleur, une partie se dessèche, se condense et forme la terre ; une autre partie s’évapore et produit l’air. C’est pour cela que la terre est embrassée par l’air et soumise à son action. L’air lui-même subit l’action du feu qui l’embrasse dans son mouvement circulaire. La terre, une fois échauffée, a produit les animaux, auxquels elle fournissait d’abord pour nourriture un limon semblable au lait ; les hommes ont été formés de la même manière. Archélaüs est le premier qui ait dit que la voix est produite par la percussion de l’air. Il enseignait aussi que les eaux de la mer se sont infiltrées à travers la terre, en ont rempli les diverses cavités et s’y sont condensées ; que le Soleil est le plus grand des astres et que l’univers est infini.
Il y a eu trois autres Archélaüs : un géographe qui a décrit les contrées parcourues par Alexandre ; un poète qui a écrit sur les objets à double nature, et un rhéteur, auteur de préceptes sur l’éloquence.
Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité,Livre II, 1847.
------------------------------------------------------------
copyright © 2006-2019, rue des écoles