Eugène de Mirecourt, La Bourse, ses abus et ses mystères, 1858

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I
LE VEAU D'OR
Tout au centre de Paris, cette ville qui se proclame la reine du monde civilisé, dans le quartier le plus élégant et le plus populeux, sur une large place, et bien en vue du regard des hommes, s'élève un temple grec, entouré d'une splendide colonnade.
C'est le temple de Baal, c'est la Bourse.
Autrefois, pendant que Moïse conférait avec Dieu sur le Sinaï, les Hébreux, désespérant d'atteindre la terre promise et regrettant l'Égypte, apportèrent aux pieds d'Aaron leurs vases précieux, leurs bijoux, et le contraignirent à fondre tout cela pour ériger un dieu de métal devant lequel ils se prosternèrent.
Descendu de la montagne sainte, Moïse brisa l'idole.
Cette histoire est vieille de près de quatre mille ans, et voici que de nos jours, après un aussi long intervalle, nous retrouvons en vigueur le culte du veau d'or.
Mais il n'y a plus de Moïse pour s'opposer au sacrilège.
Les idolâtres modernes affermissent audacieusement sur son piédestal cette divinité menteuse ; ils lui ont dressé le temple dont nous parlions tout à l'heure, et c'est là qu'ils viennent lui offrir leurs hommages, lui prodiguer leur encens.
Pour eux, il n'y a plus de terre promise. Au bout du pèlerinage de cette vie si courte, l'espérance ne leur montre rien. Les joies matérielles du présent, voilà ce qu'ils ambitionnent ; la fortune et les avantages qu'elle procure, voilà ce qu'ils recherchent.
Honneur, vertu, probité, mots creux et vides ! Soyons riches, disent-ils, et qu'importe le reste !
De l'or ! de l'or !
Et la Bourse ouvre ses portes à la foule avide, et le sacrifice impur commence, et l'on assiste à un spectacle inouï, fabuleux, indescriptible.
Un noir tourbillon grouille et s'agite dans l'enceinte immense.
Des vagues humaines se lèvent et se heurtent comme dans la houle. On entend des cris confus, inexplicables, incessants, que les échos se renvoient avec épouvante, et qui éclatent comme l'orage ou mugissent comme la tempête.
Il semble que les habitués du lieu sont pris de vertige. On se croirait sous les cabanons de Bicêtre ou dans une assemblée de sauvages.
Mais non, tous ces hommes se possèdent ; ils conservent leur sang-froid,  –  le sang-froid de Satan, qui reste calme au milieu des cris de rage et de désespoir des damnés.
Cet abominable tumulte ne gêne en rien les opérations de la caverne. On se dépouille, on se vole avec le plus merveilleux ensemble, et les victimes ne font pas entendre la moindre plainte. S'il y a des pleurs versés, du sang répandu, la Bourse n'en sait rien, ou plutôt on lui épargne ce spectacle pour le réserver au foyer domestique ; on y met des formes et de la bienséance.
Le désespoir n'éclate qu'au sein de la famille, et l'on rentre chez soi pour se brûler la cervelle.
Mais, allez-vous nous dire, à quoi bon cette peinture sinistre ? La société vous semble-t-elle assez gravement atteinte pour faire ainsi retentir le cri d'alarme ?
Oui.
D'autres, avant nous, ont signalé le péril.
Vous avez vu Ponsard et Alexandre Dumas fils flétrir sur la scène les tendances coupables du siècle.
Un magistrat, noble esprit coulé dans le moule de d'Aguesseau, M. Oscar de Vallée, vient de publier le livre des Manieurs d'argent.
Enfin, –  et ceci est la preuve la plus claire du danger  – Proudhon, cet homme terrible, dont les écrits portent le cachet d'une logique infernale, Proudhon sonde la profondeur de la plaie dans son Spéculateur à la Bourse. Il s'assied tout joyeux au chevet de la société malade et lui dit :
«  —  Tu vas mourir ! »
Oh ! croyez-le bien, l'heure est venue de lutter avec énergie, de lutter sans relâche !
Vous avez des yeux pour voir et des oreilles pour entendre ; ne vous faites point sourds, ne vous faites point aveugles.
Nous l'avons dit, et nous le répétons, il est temps que le fouet du moraliste cingle la face ignoble des boursiers, afin qu'on puisse les reconnaître aux sillons du coup de lanière et les montrer du doigt à la génération qui nous suit ; il est temps qu'on arrête cette odieuse complicité du journalisme, toujours prêt à offrir sa quatrième page aux agioteurs pour y étaler la glu de leurs promesses mensongères, pour y dresser leurs pièges audacieux.
On jette en avant une bourde quelconque sur les mines, sur l'exploitation des carrières, sur le crédit, sur le brouillard, sur le vent, sur la fumée, sur les nuages, puis on chauffe la commandite à grand renfort d'annonces.
Toutes les avidités s'éveillent au tintement métallique de la réclame. Les actions s'élèvent, le jeu de bascule commence ; le mensonge et les faux bruits servent d'auxiliaires.
Selon que ces oiseaux lugubres, dressés à obéir, volent à gauche ou volent à droite, les boursiers opèrent la baisse ou produisent la hausse.
Rien n'est plus simple, en un clin d'œil le tour est fait.
Les millions entrent dans leur poche, et Paris, confondu de surprise, reconnaît en équipage les bélîtres déguenillés qui, la veille encore, pataugeaient dans ses ruisseaux.
À ce spectacle inouï, la foule se démoralise.
Où est l'honnête ? où est le juste ? où est la dignité du travail ? où sont les fortunes patientes conquises par le labeur ? à quoi bon retourner la glèbe ingrate et semer des moissons qu'un ciel inclément se refusera peut-être à mûrir ? Pourquoi nous enfermer dans cet atelier sombre ? pourquoi nous courber sur ce registre ? Pourquoi l'assiduité, les veilles, la fatigue, les tâtonnements, l'incertitude ?
À la Bourse on s'enrichit en un jour, vive la Bourse !
Encore s'ils usaient noblement de ces fortunes si mal acquises !
Mais ils ne les rendent ni aux lettres, ni aux beaux-arts, ni à l'industrie probe, ni à l'aumône. Ils sont tous sans dignité, sans morale, sans foi, sans croyance, sans âme et sans cœur.
S'ils lâchent quelque chose du butin, ils le donnent aux passions, à la débauche, à l'ignominie.
Vous les voyez sacrifier à Comus.
Ils entretiennent Messaline.
Leur vocabulaire n'a que trois mots :
L'argent, le ventre, la prostituée.
Décidément cela doit finir !
Que tout ce qui est intelligence, que tout ce qui est esprit, que tout ce qui est sagesse et lumière nous vienne en aide.
Ne nous laissons pas écraser par cette puissance immonde, par ce dieu de boue et d'opprobre.
La France est le pays de l'honneur, des nobles instincts, des élans magnanimes. Reine du monde, elle ne déposera pas sa couronne sur l'autel du veau d'or.
Au lieu de l'activité commerciale et de l'agriculture, ces mamelles fécondes de la patrie, elle n'acceptera jamais pour ses enfants les tétines impures et sèches de l'agio et de la banqueroute.
La Bourse, ses abus et ses mystères, « Chez l'auteur », 1858, pp. 11-27.

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