Portrait de Boule de suif (Maupassant, Boule de Suif)

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Portrait de Boule de suif (Maupassant, Boule de Suif)

La femme, une de celles appelées galantes, était célèbre par son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de suif. Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses ; avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir ; et là-dedans s'ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans ; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques(1).
Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables.
Aussitôt qu'elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les femmes honnêtes, et les mots de « prostituée », de « honte publique » furent chuchotés si haut qu'elle leva la tête. Alors elle promena sur ses voisins un regard tellement provocant et hardi qu'un grand silence aussitôt régna, et tout le monde baissa les yeux à l'exception de Loiseau, qui la guettait d'un air émoustillé.
Mais bientôt la conversation reprit entre les trois dames, que la présence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes. Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs dignités d'épouses en face de cette vendue sans vergogne ; car l'amour légal le prend toujours de haut avec son libre confrère.
(1)Adrienne-Annonciade Legay, fille de Louis-Thomas Legay, débitant, était née à Életot le 20 octobre 1842. Elle arriva en 1859 à Rouen, fut maîtresse d'un officier de cavalerie, puis d'un commerçant en rouenneries de la rue aux Ours. Elle fit en effet des voyages hors de Rouen pour rencontrer son amant, mobilisé au Havre. À l'entrée des Prussiens dans Rouen, elle aurait mis un drapeau noir devant sa porte, et, comme tous les autres Rouennais « coupables de ce délit », aurait reçu en punition des soldats en garnison. Maupassant ne l'aurait connue que par les récits de Cordhomme jusqu'en 1880 : c'est alors seulement qu'il l'aurait rencontrée au théâtre Lafayette et aurait soupé avec elle. Elle devait avoir un triste destin : retirée de la galanterie, elle acheta un café rue Nationale, fit de mauvaises affaires, tomba dans la misère et tenta de gagner sa vie en étant couturière, puis tireuse de cartes. En juin 1892, elle loua une chambre chez les époux Allix, 41, rue des Charrettes ; le 18 août, elle tentait de s'asphyxier, et mourait le 20 à l'hôpital. Pour oublier sa misère, elle était devenue morphinomane.
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