Cesare Beccaria, « De la peine de mort », 1766

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Introduction

Le pionnier du combat contre la peine de mort est un jeune juriste milanais, Cesare Beccaria (1738-1794). Il publie anonymement en 1764 son traité de justice pénale Des délits et des peines, qui propose une réforme en profondeur des systèmes pénaux contemporains, vestiges de barbarie indignes des régimes éclairés. Le livre connaît un succès immédiat auprès des intellectuels et des hommes de l'Europe des Lumières, qui propulse l'auteur de l'anonymat à la célébrité. Il est traduit en français en 1766 par l'abbé Morellet.
Beccaria propose une réflexion générale sur le droit de punir. Son texte constitue une sorte de matrice des arguments qu'utiliseront les abolitionnistes pendant deux siècles. Ainsi, il s'attache à montrer que les supplices sont non seulement illégitimes et cruels, mais qu'ils n'ont aucun pouvoir de dissuasion pour les criminels et sont de surcroît dangereux pour la morale publique. La seule peine graduée et exemplaire réside, pour ce libéral, dans la privation de la liberté : la prison, marginale dans l'appareil judiciaire de l'Ancien Régime, devient l'horizon de la pénalité.

« De la peine de mort », 1766

Cette profusion inutile de supplices, qui n'a jamais rendu les hommes meilleurs, m'a poussé à examiner si la peine de mort est véritablement utile et juste dans un gouvernement bien organisé. Quel peut être ce droit que les hommes se donnent d'égorger leurs semblables ? Ce n'est certainement pas celui sur lequel sont fondées la souveraineté et les lois. Les lois ne sont que la somme des portions de liberté de chaque particulier, les plus petites que chacun ait pu céder. Elles représentent la volonté générale, qui est l'assemblage de toutes les volontés particulières. Or qui jamais a voulu donner aux autres hommes le droit de lui ôter la vie ? Comment, dans les plus petits sacrifices de la liberté de chacun, peut se trouver compris celui de la vie, le plus grand de tous les biens ? Et si cela était, comment concilier ce principe avec une autre maxime, que l'homme n'a pas le droit de se tuer lui-même, puisqu'il a dû l'avoir, s'il a pu le donner à d'autres ou à la société ?
La peine de mort n'est donc autorisée par aucun droit. Elle ne peut être qu'une guerre de la nation contre un citoyen dont on regarde la destruction comme utile et nécessaire à la conservation de la société. Si donc je démontre que la mort n'est ni utile ni nécessaire, j'aurai gagné la cause de l'humanité.
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Quand l'expérience de tous les siècles ne prouverait pas que la peine de mort n'a jamais empêché les hommes déterminés de nuire à la société ; quand l'exemple des Romains ; quand vingt années de règne de l'impératrice de Russie, Élisabeth, donnant aux Pères des peuples un exemple plus beau que celui des plus brillantes conquêtes ; quand tout cela, dis-je, ne persuaderait pas les hommes à qui le langage de la raison est toujours suspect, et qui se laissent plutôt entraîner à l'autorité ; il suffirait de consulter la nature de l'homme, pour sentir cette vérité.
Ce n'est pas l'intensité de la peine qui fait le plus grand effet sur l'esprit humain, mais la durée : parce que notre sensibilité est plus facilement et plus durablement affectée par des impressions faibles mais répétées, que par un mouvement violent mais passager. L'empire de l'habitude est universel pour tout être sensible ; et comme c'est elle qui enseigne à l'homme à parler, à marcher, à satisfaire ses divers besoins, ainsi les idées morales se gravent dans l'esprit humain par des impressions répétées.
La mort d'un scélérat sera par cette raison un frein moins puissant du crime que le long et durable exemple d'un homme privé de sa liberté, devenu un animal de service, pour réparer par les travaux de toute sa vie, le dommage qu'il a fait à la société. Ce retour fréquent du spectateur sur lui-même, si je commettais un crime, je serais réduit toute ma vie à cette malheureuse condition, fait une bien plus forte impression que l'idée de la mort que les hommes voient toujours dans un lointain obscur.
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Afin qu'une peine soit juste, elle ne doit avoir que le degré d'intensité qui suffit pour éloigner les hommes du crime. Or, je dis qu'il n'y a point d'homme, qui avec un peu de réflexion puisse balancer entre le crime, quelque avantage qu'il s'en promette, et la perte entière et perpétuelle de sa liberté.
Donc, l'intensité de la peine d'un esclavage perpétuel, a tout ce qu'il faut pour détourner du crime l'esprit le plus déterminé, aussi bien que la peine de mort. J'ajoute qu'elle produira cet effet encore plus sûrement. Beaucoup d'hommes envisagent la mort d'un œil ferme et tranquille, les uns par fanatisme, d'autres par cette vanité qui nous accompagne au-delà même du tombeau ; d'autres, par un dernier désespoir qui les pousse à sortir de la misère, ou à cesser de vivre. Mais le fanatisme et la vanité abandonnent le criminel dans les chaînes, sous les coups, dans une cage de fer ; et le désespoir ne termine pas ses maux, mais les commence. Notre âme résiste plus à la violence et aux dernières douleurs qui ne sont que passagères, qu'au temps et à la continuité de l'ennui ; parce que dans le premier cas, elle peut, en se rassemblant, pour ainsi dire, tout en elle-même, repousser la douleur qui l'assaillit ; et dans le second, tout son ressort ne suffit pas pour résister à des maux dont l'action est longue et continue.
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La peine de mort est encore un mal pour la société, par l'exemple d'atrocité qu'elle donne. Si les passions ou la nécessité de la guerre ont enseigné aux hommes à répandre le sang humain, au moins les lois, dont le but est d'inspirer la douceur et l'humanité, ne doivent pas multiplier les exemples de cette barbarie, exemples d'autant plus horribles, que la mort légale est donnée avec plus d'appareil et de formalité.
Il me paraît absurde que les lois qui ne sont que l'expression de la volonté publique, laquelle déteste et punit l'homicide, en commettent un elles-mêmes, et que, pour détourner les citoyens du meurtre, elles ordonnent un meurtre public. Quelles sont les lois vraies et utiles ? Celles que tous proposeraient et voudraient observer, dans ces moments où se tait l'intérêt dont la voix est toujours écoutée, ou lorsque cet intérêt se combine avec l'intérêt général : or quels sont les sentiments naturels des hommes sur la peine de mort ? Nous pouvons les découvrir dans l'indignation et le mépris avec lesquels on regarde le bourreau, qui n'est pourtant qu'un exécuteur innocent de la volonté publique, un bon citoyen qui contribue au bien général, un défenseur nécessaire de la sûreté de l'État au dedans, comme de valeureux soldats contre les ennemis du dehors. Quelle est donc l'origine de cette contradiction, et pourquoi ce sentiment d'horreur est-il ineffaçable dans l'homme, malgré tous les efforts de la raison ? C'est que dans une partie reculée de notre âme, où les formes originelles de la nature se sont mieux conservées, nous retrouvons un sentiment qui nous a toujours dicté que notre vie n'est au pouvoir légitime de personne, que de la nécessité qui régit l'univers.
Que doivent penser les hommes en voyant de sages magistrats et des ministres sacrés de la justice faire traîner un coupable à la mort en cérémonie, avec indifférence et tranquillité ; et tandis que dans l'attente du coup fatal, le malheureux est en proie aux convulsions et aux dernières angoisses, le juge qui vient de le condamner quitte son tribunal pour goûter les plaisirs et les douceurs de la vie, et peut-être s'applaudir en secret de son autorité.
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Si l'on m'oppose que presque tous les siècles et toutes les nations ont décerné la peine de mort contre certains crimes, je réponds que cet exemple n'a aucune force contre la vérité à laquelle on ne peut opposer de prescription. L'histoire des hommes est une mer immense d'erreurs, où l'on voit surnager çà et là, et à de grandes distances entre elles, quelques vérités mal connues.
Presque toutes les nations ont eu des sacrifices humains. Je puis me prévaloir avec bien plus de raison de l'exemple de quelques sociétés qui se sont abstenues d'employer la peine de mort, quoique pendant un court espace de temps ; car c'est la nature et le sort des grandes vérités, que leur durée n'est qu'un éclair en comparaison de la longue et ténébreuse nuit qui enveloppe le genre humain.
Je sens que la voix d'un philosophe est trop faible pour s'élever au-dessus du tumulte et des cris de tant d'hommes asservis aux préjugés d'une coutume aveugle. Mais le petit nombre de sages répandus sur la terre m'entendront et me répondront du fond de leur cœur. Et si cette vérité, que tant d'obstacles éloignent des princes, malgré eux, peut parvenir jusqu'à leur trône, qu'ils sachent qu'elle y arrive avec les vœux secrets tous les hommes. Que le souverain qui l'accueillera sache que la gloire effacera celles des conquérants, et que l'équitable postérité placera ses pacifiques trophées au-dessus de ceux des Titus, des Antonins et des Trajans.
Cesare Beccaria, Traité des délits et des peines, Lausanne, 1766, pp. 97-136.
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