Le travail donne valeur à son objet

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Une acre de terre qui rapporte ici vingt boisseaux de blé, et une autre en Amérique qui, cultivée de la même manière, serait de même rapport, ont sans doute la même valeur naturelle intrinsèque. Pourtant, le bénéfice que le genre humain tire de la première en une année se monte à 5 livres, tandis que la seconde ne représente peut-être pas un penny de bénéfice. S'il fallait évaluer le profit total qu'un Indien en retire, et s'il fallait le mettre sur le marché ici, je puis dire sans risque d'erreur qu'on n'arriverait pas à une proportion de un pour mille.
C'est donc le travail qui donne à une terre la plus grande partie de sa valeur, et sans lui elle ne vaudrait pratiquement rien ; c'est à lui que nous devons la plus grande part des produits de la terre qui nous sont de quelque usage ; car tout le surplus de valeur qui se trouve dans la paille, le son et le pain provenant d'une acre de terre cultivée par rapport au produit d'une terre d'aussi bonne qualité mais qui demeure inculte, tout cela est l'effet du travail. En effet, on ne doit pas seulement inclure, dans le pain que nous mangeons, les peines du laboureur, les fatigues du moissonneur et du batteur, la sueur du boulanger ; mais également le travail de ceux qui ont dressé les bœufs, extrait et travaillé le fer et les pierres, abattu et façonné le bois dont on se sert pour fabriquer les charrues, les moulins, les fours et les nombreux autres instruments qu'exige ce blé depuis le moment où il est semé jusqu'à sa transformation en pain. Il faut, dis-je, mettre toutes ces peines au compte du travail et les tenir pour autant de ses effets : la nature et la terre n'ont fourni que les matières premières, qui sont presque sans valeur en elles-mêmes. Ce serait un étrange catalogue – si nous pouvions le dresser – que celui des choses que l'industrie fournit et dont elle fait usage pour la production d'une miche de pain avant qu'elle ne soit disponible pour notre usage : le fer, le bois, le cuir, l'écorce, le bois de charpente, la pierre, le charbon, la chaux, le drap, les teintures, la poix, le goudron, les mâts, les cordes et tous les matériaux dont on s'est servi pour les bateaux qui ont apporté chacun des produits dont chacun des ouvriers s'est servi pour une partie de son travail ; mais ce serait presque impossible, et en tout cas trop long, d'en faire le compte.
John Locke, Le second traité de gouvernement
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