Décret du gouvernement provisoire, Proclamation de l'abolition de la peine de mort en matière politique, 26 février 1848

Introduction

La révolution des 22, 23 et 24 février 1848 balaie la monarchie de Juillet et met en place la république. Un gouvernement provisoire s'installe à l'Hôtel de Ville de Paris, composé de républicains et de socialistes. Lamartine en fait partie. Il propose, parmi les mesures symboliques qu'il importe de prendre rapidement, de proclamer l'abolition de la peine de mort en matière politique. Même si celle-ci était de fait inactive depuis des années, la mesure a une grande portée symbolique ; elle met fin, pense-t-on, à un cycle de conflits sanglants entamé depuis la Révolution. En réalité, la peine de mort « politique » sera encore appliquée à l'encontre des communards, en 1871, puis des anarchistes dans les années 1890, notamment Ravachol, Vaillant, Caserio.

Proclamation de l'abolition de la peine de mort en matière politique, 26 février 1848

L'abolition de la peine de mort était l'acte éclatant qui résumait ce système pacifique de liberté, d'ordre, d'humanité et de progrès. C'était le baptême qui sanctifiait la République dans le présent, et qui lui ouvrait à tout jamais l'avenir.
M. Lamartine eut l'éternel honneur d'en faire la proposition le premier, le premier jour de la République, le 25 février. Cette sublime pensée alla droit au cœur des membres du Gouvernement. Seul, M. Louis Blanc réclama un plus mûr examen ; mais le lendemain, éclairé sur la grandeur de l'acte, il faisait lui-même la proposition de reprendre la question, et il lui donnait sa pleine et entière adhésion.
Le vote fut enthousiaste et unanime. M. Carnot réclama pour les ministres, qui faisaient partie du Conseil sans être membres du Gouvernement provisoire, l'apposition de leurs signatures sur le décret, qui fut à l'instant même rédigé.
D'un mouvement spontané, tous les membres du Conseil se levèrent pour aller annoncer au peuple la bonne nouvelle […] [et] s'avancèrent sur le perron de l'Hôtel de ville. La foule immense qui couvrait la place et les quais, tumultueuse, agitée, se tut et écouta. M. Lamartine, le décret à la main, s'exprima ainsi :
« Citoyens !
Le Gouvernement provisoire de la République vient prendre le peuple à témoin de sa reconnaissance pour le magnifique concours national qui vient accepter ces nouvelles institutions (Acclamations prolongées de la foule et de la garde nationale)
Le Gouvernement provisoire de la République n'a que d'heureuses nouvelles à annoncer au peuple assemblé.
La royauté est abolie.
La République est proclamée.
Le peuple exercera ses droits politiques.
Des ateliers de travail nationaux sont ouverts pour les ouvriers sans salaire. (Immense acclamation.)
L'armée se réorganise. La Garde nationale s'unit indissolublement avec le peuple pour fonder promptement l'ordre, de la même main qui vient de conquérir la liberté. (Acclamations nouvelles.)
Enfin, messieurs, le Gouvernement provisoire a voulu vous apporter lui-même le dernier des décrets qu'il vient de délibérer et de signer dans cette mémorable séance : l'abolition de la peine de mort en matière politique. (Bravos unanimes.)
C'est le plus beau décret, messieurs, qui soit sorti de la bouche d'un peuple le lendemain de sa victoire. (Oui ! Oui !)
C'est le caractère de la nation française qui échappe en un cri spontané de l'âme de son gouvernement. (Oui ! oui ! Bravo !) Nous vous l'apportons ; je vais vous le lire. Il n'y a pas de plus digne hommage au peuple que le spectacle de sa propre magnanimité.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
Liberté, égalité, fraternité.
Le Gouvernement provisoire, convaincu que la grandeur d'âme est la suprême politique, et que chaque révolution opérée par le peuple français doit au monde la consécration d'une vérité philosophique de plus ;
Considérant qu'il n'y a pas de plus sublime principe que l'inviolabilité de la vie humaine ;
Considérant que dans les mémorables journées où nous sommes, le Gouvernement provisoire a constaté avec orgueil que pas un cri de vengeance ou de mort n'est sorti de la bouche du peuple ;
Déclare :
Que dans sa pensée la peine de mort est abolie en matière politique, et qu'il présentera ce vœu à la ratification définitive de l'Assemblée nationale.
Le Gouvernement provisoire a une si ferme conviction de vérité qu'il proclame au nom du peuple français, que si les hommes coupables qui viennent de faire couler le sang de la France étaient dans les mains du peuple, il y aurait à ses yeux un châtiment plus exemplaire à les dégrader qu'à les frapper. »
[…]
L'abolition de la peine de mort en matière politique eut désormais sa date dans l'histoire. La France entière applaudit avec transport à des sentiments si bien en harmonie avec sa volonté. Elle s'enorgueillit d'être la première à témoigner son respect pour la vie humaine, que Dieu seul a donnée, que Dieu seul peut reprendre.
F. Garnier-Pagès, Histoire de la Révolution de 1848, tome VI, Paris, Pagnerre 1862, pp. 113-117.
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