Épicure et les épicuriens

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Vie, œuvre, influence et concepts fondamentaux

La vie
Fondateur d'une école qu'il dirigera jusqu'à sa mort, Épicure est né à Samos vers 341 av. J.-C. Jeune adolescent, il est initié à la philosophie platonicienne par Pamphilos, avant d'être envoyé à Téos suivre l'enseignement d'un disciple de Démocrite, Nausiphane. Déçu, il se rend alors à Athènes (323 av. J.-C.) pour suivre les leçons de Xénocrate à l'Académie. Vers 310 av. J.-C., alors qu'il est âgé de 31 ans, il décide de fonder sa propre école d'abord à Mytilène, puis à Lampsaque et enfin à Athènes (306 av. J.-C.). Il emménage alors hors des murs de la ville dans une maison où il accueille ses disciples : ses cours ont lieu dans son jardin, ce qui a valu à l'épicurisme le surnom de l'école du Jardin. Alors que la mort d'Alexandre le Grand (323 av. J.-C.) laisse un empire livré à l'ambition des diadoques (les anciens généraux d'Alexandre qui se disputèrent le pouvoir), à l'heure même où le monde grec décline et où tous se sentent perdus, Épicure propose une philosophie simple (sa physique, ainsi, peut être tout entière résumée à deux grands principes) et soucieuse du bonheur quotidien : le sage se contentera de peu, vivra à l'écart des affaires publiques, goûtera aux plaisirs simples de l'existence et aux joies sans mélange de l'amitié. C'est au nom de ces principes que l'école épicurienne (c'était la seule de toutes les écoles antiques dans ce cas) accueillait indifféremment en son sein des hommes libres, des femmes et des esclaves.
L'œuvre d'Épicure
Épicure est l'auteur de plus de 300 traités. L'hostilité croissante à l'encontre du Jardin explique pour partie qu'aucun ne nous soit parvenu : il ne reste de toute son œuvre que trois lettres (la Lettre à Hérodote, qui porte sur la physique ; la Lettre à Pythoclès, sur les phénomènes célestes ; la Lettre à Ménécée, sur l'éthique) et quelques sentences et maximes. Si l'on excepte le long poème de Lucrèce, De la nature des choses, nos sources pour comprendre la pensée épicurienne sont donc le plus souvent indirectes : il s'agit essentiellement de citations de textes faits par Diogène Laërce ou par des adversaires stoïciens comme Cicéron.
L'école épicurienne
De son vivant, Épicure et ses disciples immédiats bataillent surtout avec les platoniciens et les aristotéliciens. Peu de temps après sa mort (270 av. J.-C.), le succès du stoïcisme naissant désigne aux épicuriens de nouveaux adversaires : c'est désormais principalement avec les stoïciens que l'école du Jardin aura à rivaliser. Ce sont d'ailleurs ces derniers rivaux qui tailleront aux épicuriens une réputation de débauchés et de lascifs (ils étaient régulièrement comparés à des porcs), tout sauf exacte si l'on regarde l'austérité finalement assez marquée de la morale épicurienne.
Malgré quelques grands représentants comme Lucrèce (98-55 av. J.-C.), l'épicurisme romain aura à subir les violentes attaques des stoïciens latins bien introduits dans les sphères du pouvoir (le Sénat ira même jusqu'à bannir certains représentants de l'école), puis des empereurs chrétiens et de l'Église, héritière d'une entente caricaturale transmise par le stoïcisme. Réputée être un repaire d'athées sensualistes se livrant à d'innommables excès, l'école du Jardin disparaît et n'existe plus qu'à titre de repoussoir (il ne faisait pas bon être traité d'épicurien dans l'Europe chrétienne !). Il faudra attendre l'époque de la philosophie classique pour que la pensée d'Épicure renaisse de ses cendres avec des penseurs comme Pierre Gassendi (1592-1655). Enfin, à l'aube de notre modernité, le matérialisme d'Épicure sera pour Marx une source d'inspiration.
Les concepts fondamentaux
La canonique : c'est l'une des trois parties de la doctrine (avec la physique et l'éthique). La canonique épicurienne affirme que la sensation est source de toute vérité.
Les atomes (du grec a-tomos, « qu'on ne peut pas couper ») : pour les épicuriens, toutes les choses sont des composés temporaires de corpuscules matériels indestructibles, en nombre infini mais fixe (ils ne peuvent pas être détruits, parce qu'ils sont insécables). Il n'y a que du vide et des atomes, et rien d'autre.
La sensation : elle fournit l'évidence nécessaire à la vérité, sans avoir elle-même à répondre de son être devant un autre critère − parce que la sensation n'a pas besoin de justification pour celui qui sent. C'est donc pour Épicure la sensation qui est seule juge de la vérité de nos propos comme de nos pensées.
Le plaisir : pour Épicure, tout plaisir est en soi-même un bien. Le sage est celui qui cherchera dans l'existence un plaisir durable. Il n'y a pas de plaisirs plus intense que d'autres : le plaisir est une qualité insusceptible de quantité.
• L'ataraxie : comme la plupart des écoles de philosophie antique, l'épicurisme vise à procurer à l'existence une absence de troubles (ataraxia en grec). Ce qui trouble l'âme, ce sont des désirs qu'il faut apprendre à combattre, parce qu'ils ne peuvent être satisfaits (ils sont ouverts à la spirale de l'illimité). Ces désirs non naturels et non nécessaires reposent en dernière analyse sur deux opinions fausses : la mort est à redouter, et les dieux sont à craindre.

Pensée philosophique

La physique épicurienne
Le vide et les atomes
Il n'y a dans la nature que deux choses : le vide, et les atomes. Les atomes sont des grains de matière éternels parce qu'indestructibles, et indestructibles parce qu'insécables. Ces atomes sont en nombre infini, mais fixe (leur quantité globale ne saurait augmenter ni diminuer, puisque l'augmentation comme la diminution supposent la division : détruire une chose en la fragmentant ou faire d'une chose deux en la divisant). Ces atomes n'ont donc pas été créés : ils sont depuis toute éternité et pour toute éternité. Il faut cependant distinguer plusieurs types d'atomes : il existe en effet différentes figures (ou schèmata en grec) atomiques qui permettent de classer les atomes en plusieurs familles. Le nombre de ces genres de figures dépasse l'imagination, mais il est cependant fini et lui aussi fixe. Il y aura par exemple des atomes petits, lisses et rapides ; d'autres seront plus gros, plus rugueux et auront ainsi la capacité de s'accrocher à d'autres pour former des composés (c'est de l'épicurisme que proviennent les « atomes crochus »).
Mais s'il n'y avait que des atomes, l'univers serait entièrement plein, et le mouvement serait impossible. Il faut donc, si l'on veut rendre raison du mouvement, poser qu'il y a aussi du vide. Le vide n'est pas rien, ce n'est pas le néant : le vide est bien quelque chose, et toute son essence n'est que de céder. Voilà donc de quoi est composé l'univers : des atomes qui, parce qu'ils sont matériels et ont un poids, tombent dans un vide infini. En tombant, ils se heurtent et, suivant leurs diverses formes, rebondissent ou s'accrochent. C'est ce qui explique la formation des corps composés : un corps composé est une combinaison d'atomes qui demeurent accrochés ensemble pour un temps, avant de se détacher (parce que le composé est sans arrêt frappé par une pluie d'atomes extérieurs) ; le composé se dissout alors au bout d'un certain temps, et les atomes ainsi libérés vont former de nouvelles combinaisons. Les atomes sont donc des corps caractérisés par leur grandeur, leur figure et leur poids : ils sont comme les lettres (elles aussi caractérisées par leur forme, formes elles-mêmes en nombre fini) qui rentrent dans la combinaison de nos mots.
Les deux principes de la physique
Toute la physique épicurienne (entendons par là la doctrine qui porte sur la nature) tient entièrement en deux grands principes : rien ne naît de rien, et rien ne retourne au néant.
Rien ne naît de rien : de même que tous les mots sont composés de lettres, de même tous les corps que nous voyons sont en fait des combinaisons d'atomes si minuscules qu'ils sont invisibles. Tous les corps sont donc en dernière analyse des corps composés de « grains » de matière indestructibles.
D'autre part, rien ne retourne au néant : lorsque nous voyons un composé se décomposer (par exemple, un corps vivant qui meurt, puis se putréfie), grande serait la tentation de croire que ce qui était n'est plus et s'est abîmé dans le néant. Or, nous dit Épicure, il n'en est rien : ce qui s'est décomposé est un composé provisoire (car tous les composés le sont) ; les atomes eux sont éternels et indestructibles.
Si le premier principe devait être réputé faux, alors il devrait s'ensuivre que n'importe quoi pourrait naître de n'importe quoi : si les choses venaient du néant, on pourrait voir surgir directement un corps là où il n'y avait rien la seconde d'avant, ce que réfute la sensation.
Si le second principe était remis en doute, cela aurait alors pour conséquence une disparition progressive de la matière, en sorte que c'est l'univers lui-même qui à terme sombrerait dans le néant. Là encore, la sensation vient démentir cette hypothèse : il n'y a pas « moins » de matière dans l'univers, il y a des composés qui se font et se défont dans le temps.
La pluralité des mondes
Si le vide est infini, si les atomes sont en nombre infini et si tout ce qui est est soit vide, soit atome, soit composé d'atomes, alors il n'y a aucune raison de croire qu'il n'existe qu'un seul monde. On peut au contraire faire l'hypothèse que dans l'infinité du vide, il y a une infinité de mondes, lesquels sont à chaque fois des grands composés d'atomes, des tourbillons où la concentration atomique est plus dense : voilà ce qu'affirme Épicure dans sa Lettre à Pythoclès. Un monde, ce n'est donc rien d'autre qu'un vaste composé d'atomes, à l'intérieur duquel les interactions atomiques sont en nombre plus élevé. Il doit donc y avoir dans l'univers plusieurs mondes en même temps, séparés par de vastes espaces de vide où le peuplement atomique est moins dense (les « intermondes »). Un monde est donc lui-même un composé soumis à un bombardement atomique intense : il finira par lui arriver ce qui arrive à tous les composés, à savoir la destruction par décomposition.
La canonique
La sensation, seul critère de la vérité
Canonique vient du grec krinein, faire le tri. La canonique énonce donc le critère qui va permettre à coup sûr de distinguer le vrai du faux. Et ce critère absolu, c'est la sensation. Le sage sera donc celui qui n'acceptera jamais de porter un jugement allant à l'encontre de la sensation. Il pourra, pour expliquer la nature, formuler des hypothèses, à condition qu'elles s'accordent avec les phénomènes que nous observons.
Pourquoi la sensation est-elle un tel critère ? Parce qu'elle est absolument évidente. Je me trompe peut-être en disant que l'eau est froide : un autre la trouverait chaude. Mais au moment où je sens la fraîcheur de l'eau, cette sensation elle-même est indubitable. Si nous voulons atteindre le vrai, la sensation est donc le seul critère absolument évident. En expliquant les phénomènes naturels par des causes insensibles (car ni le vide ni les atomes ne sont perçus comme tels), Épicure ne contredit pas la canonique : rien dans la sensation ne vient contredire son hypothèse. Mais il faut encore, pour la valider, montrer que les atomes suffisent à expliquer la sensation : canonique et physique s'entre-appartiennent.
L'âme, principe de la sensation
Si l'âme n'est pas rien, il faut nécessairement qu'elle soit un composé d'atomes, puisque tout ce qui est en est composé. L'âme est donc corporelle : c'est en fait un composé d'atomes petits, lisses et subtils, qui est disséminé dans tout le corps vivant. Lorsque des corps extérieurs viennent heurter les organes des sens, l'âme est mise en mouvement, et la sensation a lieu. Cette âme mise en mouvement vient à son tour heurter des atomes encore plus petits et rapides, qui constituent l'esprit. Voilà donc comment Épicure explique à la fois la sensation et la pensée : les corps extérieurs sont des composés d'atomes. Sous l'effet des corps atomiques, ces corps perdent les atomes qui leur sont les plus périphériques : il se détache en permanence des corps une « pellicule » d'atomes invisibles qui en reproduit l'apparence extérieure. Lorsque cette pellicule ou simulacre vient frapper physiquement les organes sensoriels d'un corps vivant, les atomes d'âme de ce corps sont mis en mouvement, et la sensation a lieu. Si cet être est doué d'un esprit, les corpuscules d'âme viennent choquer les atomes petits, lisses et chauds de l'esprit, ce qui engendre une représentation de la chose perçue. Cela seul peut expliquer que nous ne percevions que la surface extérieure des choses d'une part, et d'autre part que nous ne puissions penser sans images.
Enfin, que l'âme soit un tel souffle subtil et chaud s'atteste dans l'expérience : un vivant meurt lorsqu'il rend son dernier souffle. C'est l'âme qui, en quittant le composé, le rend incapable de sentir (ce n'est plus qu'un corps inerte qui poursuivra rapidement le processus de décomposition).
L'éthique
Tripartition des désirs
Il y a des désirs de trois sortes : les désirs naturels et nécessaires (boire quand on a soif, manger quand on a faim, par exemple) ; les désirs naturels mais non nécessaires (manger des mets délicats et savoureux ou satisfaire ce qu'Épicure nomme « les désirs du ventre ») et enfin les désirs non naturels et non nécessaires (comme désirer la fortune ou les honneurs).
Les premiers désirs sont faciles à satisfaire et procurent un plaisir parfait, parce que le plaisir est une qualité insusceptible de degré. Les deuxièmes sont plaisants à satisfaire, mais peuvent générer des habitudes qui nous font dépendre des caprices du hasard : celui qui s'accoutume au luxe risque de souffrir, si les circonstances le privent de sa fortune. Les derniers désirs enfin sont illimités : celui qui veut la richesse n'en aura jamais assez et connaîtra une insatisfaction perpétuelle. Qui recherche le plaisir véritable devra donc s'en tenir à la seule satisfaction des désirs naturels et nécessaires : il connaîtra alors un bonheur réel et durable.
Origine des désirs non naturels et non nécessaires
Il n'est pas naturel de désirer la gloire ou les honneurs. Ces désirs illimités proviennent en fait de deux fausses opinions de l'âme. Parce que nous oublions que la mort, c'est la décomposition de l'âme, nous redoutons qu'elle ne soit douloureuse : mais l'âme détruite, il ne saurait y avoir ni sensation, ni douleur. Parce que nous oublions que les dieux sont eux aussi corporels, mais qu'ils vivent dans les intermondes, nous craignons leur jugement et leurs punitions. Mais si la mort est la destruction du composé, il n'y a rien à redouter après elle, parce que je ne serai tout simplement plus ; et si les dieux sont bienheureux et loin du monde, ils ne se préoccupent guère de la vie des hommes. Or, celui qui craint la mort veut à tout prix, par exemple, laisser un témoignage de sa vie : c'est pour cela qu'il recherche la gloire ou la fortune, se mêle des affaires publiques, connaît l'humiliation, le conflit et le trouble. Mais que m'importe ce qu'on pensera de moi après ma mort, puisque je ne serai plus rien ? Il faut donc se tenir à l'écart des fausses craintes qui engendrent de faux désirs, si l'on veut connaître le contentement réel.

Zoom sur…

Le « quadruple remède »
Le « quadruple remède » des épicuriens pose que « les dieux ne sont pas à craindre » (parce que leur félicité divine les rend étrangers à l'envie ou à la colère), que « la mort n'est rien pour nous » (parce qu'elle est la destruction de la sensation : je ne sentirai jamais ma propre mort, elle n'est donc rien pour moi, puisque la sensation est l'origine de toute chose), que le plaisir n'est pas susceptible de degré (donc qu'il ne faut pas regretter d'être mortel : un homme immortel ne connaîtrait pas plus de plaisir pour autant), et que « la douleur ne dure pas » : le bien est donc facile à obtenir, et les maux, faciles à écarter.
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