Emmanuel Kant

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Vie, œuvre et concepts fondamentaux

La vie
Né à Königsberg (Prusse orientale) en 1724, Emmanuel Kant est issu d'une famille fort modeste (son père était sellier) et très marquée par le piétisme. Il fait ses études supérieures à l'université de Königsberg, devient précepteur privé pour subsister, soutient sa thèse d'habilitation en 1770, date à laquelle il se met à enseigner à titre de professeur libre, toujours à l'université de Königsberg. Il ne quittera sa faculté qu'en 1796, soit huit ans avant sa mort.
Ce n'est que tardivement, à près de 60 ans, que Kant entre dans une période de fécondité philosophique à proprement parler inouïe : en moins de dix ans (de 1781 à 1790), il publie ses trois Critiques, ouvrages majeurs qui marqueront un tournant décisif dans l'histoire de la pensée, ainsi que différents livres tout aussi importants. Orientant sa pensée vers les problèmes que posent la détermination du devoir moral et la question de l'espérance religieuse, Kant, quoique devenu célèbre, se voit contraint d'abandonner une position suspectée d'être hostile à la religion chrétienne (ce qu'elle n'était pas).
Affaibli, malade (souffrant selon toute probabilité d'une maladie d'Alzheimer), il meurt en 1804 sans jamais avoir cessé de travailler à retoucher et à développer sa doctrine. Il y a en somme bien peu à dire sur la vie de ce grand homme, dont l'existence était réglée en ses moindres détails (on raconte l'histoire d'une promenade quotidienne dont il ne modifia qu'une seule fois l'itinéraire, le jour où il appris que la Révolution française avait eu lieu) et qui, célibataire, eut pour principale compagnie son serviteur Lampe, un ancien soldat qui avait à peu près l'interdiction de lui adresser la parole.
L'œuvre
Du point de vue philosophique en revanche, il y a beaucoup à dire : l'œuvre de Kant marque incontestablement un tournant décisif dans l'histoire de la philosophie, au point que sa postérité autant que son influence sont comparables à peu d'autres.
Outre les textes antérieurs à 1781 (qu'on qualifie pour cette raison de précritiques), la pensée kantienne s'articule principalement autour de trois ouvrages majeurs : la Critique de la raison pure (1781 et 1787), la Critique de la raison pratique (1788) et la Critique de la faculté de juger (1790). Il faut en outre ajouter les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), La religion dans les limites de la simple raison (1793), le Projet pour une paix perpétuelle (1795) et la Doctrine du droit (1795). Selon Kant (dans la Critique de la raison pure), tout l'intérêt de la raison se dépose dans trois questions : « Que puis-je savoir ? » ; « Que dois-je faire ? » ; et enfin « Que m'est-il permis d'espérer ? » Ce sont ces trois interrogations auxquelles il n'aura de cesse de répondre, en apportant à chaque fois une solution puissamment originale.
Les concepts fondamentaux
L'apport conceptuel de Kant à la philosophie est si considérable qu'il est difficile de choisir quelques notions isolées. On retiendra cependant les notions suivantes.
La sensibilité, l'entendement et la raison : ce sont les trois principales facultés humaines. La sensibilité est ce par quoi un objet nous est donné ; l'entendement est la faculté des concepts ; la raison est la faculté des principes.
La raison dans son usage théorique, pratique et spéculatif : la raison est théorique eu égard à la connaissance, pratique lorsqu'il s'agit du système du devoir, et spéculative lorsqu'elle se penche sur la question de l'espérance.
Le phénomène est la chose telle qu'elle nous apparaît et le noumène, la chose telle qu'elle serait pensable si nous avions une intuition intellectuelle et non pas sensible.
Les catégories : au nombre de 12, ces « concepts purs de l'entendement » servent à lier ce qui provient de la sensibilité.
L'autonomie : dans le domaine pratique, c'est le fait d'obéir au commandement rationnel, et non aux inclinations sensibles.
L'impératif catégorique : c'est la forme que prend la loi morale pour un être fini.

Pensée philosophique

La Critique de la raison pure
L'esthétique transcendantale
L'erreur de la métaphysique dogmatique, c'est d'avoir cru que la différence entre sensation et pensée était de degré et non de nature (pour Leibniz, par exemple, une sensation est une idée confuse). Or, selon Kant, la sensibilité, faculté par laquelle un objet nous est donné, est passive alors que l'entendement, lui, est actif. Il revient à l'esthétique transcendantale d'étudier les formes a priori de notre sensibilité, à savoir l'espace et le temps. Espace et temps sont en effet la façon dont notre sensibilité ordonne les données sensibles : ils ne sont pas dans les choses, ce pourquoi les choses telles qu'elles nous apparaissent ou phénomènes diffèrent, dans des proportions inquantifiables, des choses en soi telles que pourrait les penser un intellect qui n'aurait pas besoin de la sensibilité (les noumènes).
L'analytique transcendantale
Elle constitue la première partie de la logique transcendantale. La question est de savoir comment nous pouvons connaître, et donc ce que nous pouvons connaître. L'analytique transcendantale est le moment positif de l'analyse : elle montre comment nous pouvons atteindre la vérité dans nos jugements. Ce que va montrer Kant, c'est que l'entendement a pour activité de lier les intuitions qui proviennent de notre sensibilité à l'aide des catégories (réparties en quatre groupe : qualité, quantité, modalité, relation). Ce pourquoi il faut deux choses pour connaître : une intuition qui provient de la sensibilité, et un concept qui provient de l'entendement. « Un concept sans intuition est vide, une intuition sans concept est aveugle » : l'acquis décisif de la Critique de la raison pure, c'est donc d'avoir montré qu'on ne pouvait que quelque chose dont on avait l'intuition, et que l'intuition était forcément sensible pour des êtres finis.
La dialectique transcendantale
C'est la seconde partie de la logique transcendantale et elle constitue le moment négatif de l'analyse. Si pour connaître, il faut nécessairement donner un contenu intuitif (et donc sensible) à nos concepts, alors il s'ensuit qu'aucune connaissance du suprasensible n'est possible. Ainsi Dieu, de par son concept même, n'est ni dans le temps (il est éternel) ni dans l'espace (il est ubiquitaire).
Il s'ensuit que nous ne pourrons jamais avoir d'intuition sensible de Dieu, puisque la forme même de toute intuition, c'est l'espace et le temps. Mais si nous ne pouvons pas avoir l'intuition de Dieu, ce concept demeurera vide : nous ne pourrons jamais prouver l'existence de Dieu (comme nous ne pourrons jamais prouver son inexistence, au reste). Dieu, l'âme, le monde sont des concepts vides, c'est-à-dire des « idées » qui permettent de penser, mais en aucun cas de connaître : on ne peut connaître que dans les limites de l'expérience possible, c'est-à-dire dans les limites de notre sensibilité.
La Critique de la raison pratique
La raison dans son usage pratique
La Critique de la raison pratique étudie la raison dans son usage pratique : la question n'est plus de savoir ce que je peux connaître, mais ce que je dois faire. Or, si la raison a besoin de la sensibilité pour connaître, elle est en revanche en soi pratique, c'est-à-dire qu'elle suffit à elle seule à déterminer le système du devoir. La question est de savoir ce qui doit présider à mon action. Or, il existe en tout et pour tout deux genres de maximes qui déterminent ma volonté : des maximes issues de ma sensibilité, c'est-à-dire mes désirs, mes goûts et dégoûts, et les maximes issues de la raison. Selon Kant, seule une maxime universalisable peut être qualifiée de morale : seule la maxime conforme à la loi morale, ce fait de la raison, est une action bonne.
L'impératif catégorique
L'homme est un « être fini et raisonnable ». Il sait ce qu'il doit faire, parce qu'il est raisonnable : il doit agir en toute chose comme si son intention pouvait être aussi universellement valable qu'une loi de la nature. Mais cette universalité de l'intention contredit en lui sa sensibilité, qui est quant à elle toujours particulière. Parce que les désirs de chaque homme résistent à l'appel de la raison, la loi morale se fait pour lui impérative : c'est l'impératif catégorique.
Cet impératif est catégorique parce qu'il n'ordonne pas un moyen à une fin (si tu veux ceci, alors fais cela : impératif hypothétique). Mais en se conformant à l'impératif catégorique, la raison en l'homme ne se soumet qu'à elle-même, en s'affranchissant de la tyrannie des désirs sensibles : c'est en agissant par devoir, c'est-à-dire par pur respect pour la loi morale, sans que mes motifs soient entachés de désir ou d'intérêt, que je touche à la liberté véritable.
La liberté, c'est donc l'autonomie d'une volonté qui refuse de se soumettre à la sensibilité pour s'ouvrir à l'universalité de la loi de la raison.
Le souverain bien et les postulats de la raison pure pratique
Il semble y avoir contradiction entre l'aspiration naturelle au bonheur et la moralité, puisque cette dernière m'ordonne d'humilier en moi la sensibilité et de ne jamais agir par désir ou par intérêt. Or, une morale qui me condamnerait au malheur serait inacceptable. Kant pose donc que la question de l'alliance du bonheur et de la vertu (le souverain bien) doit être déplacée : l'important ce n'est pas d'être heureux, mais de se rendre digne du bonheur par une conduite morale. Si en ce monde le juste est châtié et l'injuste récompensé, il faut alors espérer qu'ailleurs et plus tard, un Dieu juste et bon récompensera l'homme droit : l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme ne sont pas des savoirs, ce sont des exigences ou postulats formulés par la raison dans son usage pratique.
La Critique de la faculté de juger
La critique du jugement esthétique
La question est celle du jugement de goût, c'est-à-dire du beau. Quand je dis que la rose est belle, je n'ajoute rien au concept de rose : ce type de jugement n'est donc en rien déterminant (il ne détermine rien quant au contenu du concept). Mais un tel jugement est-il la simple expression du goût subjectif de chacun ? Non : si l'agréable est singulier, le beau lui vaut universellement (ce que je trouve beau, et pas simplement agréable, doit pouvoir être trouvé tel par tous les sujets). Comment cela ? Parce que le jugement esthétique repose en dernière analyse sur un « libre jeu » de facultés communes à tous les sujets, à savoir l'entendement et l'imagination.
À l'occasion de certains objets, nous éprouvons une impression de finalité (c'est particulièrement vrai pour le beau naturel), alors que rien n'est objectivement finalisé : je ne peux pas m'empêcher d'avoir l'impression que tout dans la rose est fait pour qu'elle soit belle, alors que la rose n'est faite pour rien du tout. Comme l'entendement ne parvient pas à conceptualiser cette impression (la finalité n'est pas une catégorie de l'entendement), il s'ensuit un jeu entre lui et l'imagination qui nous procure un sentiment de plaisir : le plaisir esthétique. Comme dans ces jugements, le sujet ne fait que projeter sur l'objet sa propre structure, Kant les nomme : jugements réfléchissants.
La critique du jugement téléologique
Dans cette seconde partie de la Critique de la faculté de juger, il s'agit encore de finalité. La question est cependant celle de la finalité à l'œuvre dans la nature, et en particulier dans les êtres vivants. Face à un organisme, je ne peux m'empêcher d'avoir une impression de finalité, par exemple : en disant que l'œil est fait pour voir. On a pu vouloir en déduire que la nature était objectivement finalisée, donc qu'elle était l'œuvre d'une intelligence supérieure, d'un Dieu qui lui assignait un but. Or, pour Kant, la finalité n'est pas objective, mais subjective : notre structure est telle que nous ne pouvons pas nous empêcher d'avoir l'impression d'une finalité à l'œuvre dans la nature. Mais cette impression, quoique nécessaire, ne dit rien d'une finalité effective ou réelle : le jugement de finalité est là encore réfléchissant, et non déterminant.
Critique de la raison pure, seconde préface
« Mais si toutes nos connaissances commencent avec l'expérience, il n'en résulte pas qu'elles dérivent toutes de l'expérience ». Pour connaître, il faut et une intuition (toujours sensible pour un être fini) et un concept produit par l'entendement. Il y a donc deux sources distinctes à la connaissance, et cette thèse permet à Kant de renvoyer dos à dos les empiristes comme Hume, qui faisaient provenir toute la connaissance de la sensibilité, et les idéalistes, comme Descartes, qui affirmaient que la sensibilité n'avait aucune part dans la connaissance.
D'une part, en effet, il faut bien une intuition sensible pour connaître (les idéalistes ont tort sur ce point), mais, à elle seule, l'intuition sensible est aveugle et ne donne rien à connaître. Il faut lui adjoindre un concept qui sera la forme dont elle est la matière. Ce concept, quant à lui, ne provient pas de la sensibilité mais de l'entendement (les empiristes se trompent donc également). Par conséquent, il faut bien une intuition sensible ou expérience sensible pour connaître ; mais il y faut en outre le travail de l'entendement. D'où il suit que si tout dans la connaissance ne dérive pas de l'expérience, on ne peut rien connaître, qui soit au-delà des limites de l'expérience possible.
Fondements de la métaphysique des mœurs, seconde section
« Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle de la nature ». La maxime de mon action, c'est l'intention qui y préside. Elle peut être soit issue de la sensibilité, soit issue de la raison.
Si la maxime de mon action est sensible ou pathologique, ce sont en fait mes désirs qui dictent mon comportement à ma volonté. Or, je ne décide pas de ces désirs. Celui qui agit selon des motifs pathologiques est donc tout à la fois immoral et incapable de liberté véritable.
Si j'agis par pur respect pour la loi morale, ma maxime devient rationnelle ; pour preuve, elle est universalisable. La question en fait est simple : si ce que je veux faire était fait par tous et en tous temps, cela donnerait-il un monde cohérent ? Lorsque je mens, puis-je souhaiter un monde où tous mentiraient aussi universellement que la loi de la gravitation n'est universellement valable ? La réponse est négative : on peut mentir par confort ou par commodité alors, mais jamais le mensonge ne sera un acte moral.
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