L'innovation

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En bref

• L'innovation est facteur de progrès, de croissance économique et de changement social. J. A. Schumpeter a théorisé le premier le rôle fondamental de l'innovation dans la dynamique du système économique, celle-ci introduisant une destruction créatrice qui brise la routine du capitalisme. En outre, l'innovation rythme les périodes de croissance ou de ralentissement économique de manière cyclique. Elle est devenue aujourd'hui une des clés de voûte de la compétitivité des économies de plus en plus confrontées à la concurrence mondiale.
L'innovateur cherche à s'extraire de la concurrence pure et parfaite, qui impose le prix de l'extérieur, en se positionnant en monopoleur temporaire. Cela lui permet de maximiser son profit en percevant une rente de situation.
Les innovateurs sont protégés par la loi grâce aux brevets, qui leur assure une exploitation commerciale de longue durée.
• La période actuelle de généralisation des mutations technologiques, avec une information qui circule en temps réel et librement, remet en avant les problématiques néoschumpetériennes. L'accélération des gains de productivité aux États-Unis et le rôle jouée par les TIC (technologies de l'information et de la communication), montrent encore et toujours le caractère très actuel de ce débat sur l'innovation.
• « Le rôle de l'entrepreneur consiste à réformer ou à révolutionner la routine de production en exploitant une invention ou, plus généralement, une possibilité technique inédite. » (J. A. Schumpeter)
• On montrera dans un premier temps comment l'innovation est source de croissance économique, puis on examinera les grandes tendances actuelles de l'innovation en abordant notamment le débat sur les TIC.

Les innovations et la croissance économique

Définition de l'innovation
• L'innovation est définie comme l'application industrielle d'une invention, c'est-à-dire la diffusion au grand public.
Le processus fait intervenir en aval la recherche fondamentale puis la découverte fondamentale. La recherche appliquée est suivie d'une invention. Si un brevet d'invention est déposé, celui-ci constitue un titre de propriété sur l'invention. C'est la loi du 2 janvier 1968 qui prévoit l'enregistrement et la publication du brevet par l'Institut national de la propriété intellectuelle (INPI). Cette loi assure à l'inventeur une protection contre toute imitation en lui réservant l'exclusivité de l'exploitation industrielle. Le brevet peut être néanmoins vendu et l'exploitation cédée à un tiers à travers une licence d'exploitation.
• Une innovation peut revêtir plusieurs formes, mais concerne essentiellement les produits et les procédés de production ainsi que les nouveaux types d'organisation industrielle.
Pour qu'une invention devienne une innovation, il faut :
  • que le produit ou le procédé soit techniquement opérationnel ;
  • qu'il existe un marché potentiel et que les industriels soient convaincus qu'il existe des débouchés suffisants ;
  • que le surcoût éventuel supporté par les consommateurs ou les entreprises soit financièrement tolérable.
On parle d'innovation de rupture ou d'innovation fondamentale quand celle-ci modifie profondément les conditions d'utilisation d'un produit ou entraîne un bouleversement technologique (passage de la cassette VHS au DVD, par exemple).
Lorsqu'elle entraîne une amélioration sensible, on parle d'innovation incrémentale (passage de la souris avec fil et bille à la souris sans fil et optique, par exemple).
L'innovation source de productivité
• La fonction de production incorpore du capital et du travail que l'entreprise s'efforce de combiner au mieux. La fonction de production est plus ou moins capitalistique en fonction de la part relative du capital et du travail qu'elle associe.
La finalité est de maximiser ces deux facteurs en augmentant le niveau de productivité du capital et du travail, la productivité représentant la quantité produite compte tenu des facteurs de production utilisés pour produire. Il s'agit donc d'arriver à augmenter la quantité d'output (les « extrants » ou biens et services produits) en limitant la quantité d'input (les « intrants » ou biens et services entrant dans la production, c'est-à-dire les facteurs de production).
• Historiquement, les gains de productivité ont été rendus possibles par la division du travail et la généralisation du taylorisme et du fordisme. L'organisation scientifique du travail a constitué une innovation d'organisation qui, par la spécialisation, la parcellisation des tâches, le travail posté, la déqualification et la répétitivité du travail, a permis de produire plus à moindre coût, en réalisant des économies d'échelle (baisse du coût unitaire).
• L'incorporation du progrès technique que permet l'innovation est aussi un atout pour la compétitivité prix et hors prix d'une entreprise. Le progrès technique se définit comme un ensemble d'innovations qui entraînent une transformation ou un bouleversement des moyens de production et des méthodes de production, de l'organisation du travail, des produits et des marchés, des structures de l'économie.
Le progrès technique permet alors de produire des produits plus rapidement, en limitant les coûts de production (gains de compétitivité prix), mais aussi de meilleure qualité (compétitivité hors prix).
Le rôle de l'innovation dans les cycles économiques
• En économie, on distingue trois cycles économiques dépendants :
  • le cycle de Clément Juglar, identifié en 1860, d'une durée de huit ans ;
  • le cycle de Joseph Kitchin, identifié en 1923, d'une durée de quarante mois ;
  • le cycle de Nicolas Kondratieff, identifié en 1926, d'une durée de cinquante ans.
Schumpeter analyse l'évolution du capitalisme, le rôle de l'entrepreneur et des innovations dans les cycles économiques. Ceux-ci décrivent des mouvements de l'activité économique, alternés, récurrents, d'amplitude et de périodicité régulière.
Il a ainsi expliqué l'évolution des mouvements de longues périodes ou cycles de Kondratieff, mis en évidence en 1926.
Le graphique suivant illustre la représentation des cycles de Kondratieff avec :
  • une phase A de croissance illustrant une hausse du volume de l'emploi, des prix et des taux d'intérêt ; c'est alors une période d'intenses innovations (innovations en grappes) ;
  • une phase B de stagnation ou de récession avec contraction de la production, des prix, de l'emploi ; il y a épuisement de la phase précédente d'innovations.
Zoom
Schéma du cycle de Kondratieff
Schéma du cycle de Kondratieff
• Ce schéma peut s'appliquer au rythme des révolutions industrielles avec :
  • la fin du xixe siècle et la révolution du charbon, de l'acier et du textile ;
  • la période des Trente Glorieuses et la révolution de la mécanique, de la pétrochimie, de l'électricité et de l'automobile ;
  • le supposé décollage actuel de l'informatique, des biotechnologies.
Le rôle du progrès technique et de l'innovation dans la théorie économique
• Robert Solow a été le premier à proposer un modèle formel de la croissance. D'inspiration néoclassique, ce modèle se fonde sur une fonction de production à deux facteurs : le travail et le capital. La production résulte donc exclusivement de la mise en combinaison d'une certaine quantité de capital (moyens de production) et de travail (main-d'œuvre).
Le modèle de Solow se fonde sur l'hypothèse que les facteurs de production connaissent des rendements décroissants, c'est-à-dire qu'une augmentation de ceux-ci dans une certaine proportion engendre une augmentation dans une proportion plus faible de la production. Il pose également comme hypothèse que les facteurs de production sont utilisés de manière efficace par tous les pays. En posant que la population connaît un taux de croissance, que Solow qualifie de « naturel » (non influencé par l'économie), le modèle propose trois prédictions.
1.  Une augmentation de la quantité de capital (c'est-à-dire investir) entraîne une augmentation de la croissance : avec un capital plus important, la main-d'œuvre augmente sa productivité (dite productivité apparente).
2.  Les pays pauvres auront un taux de croissance plus élevé que les pays riches. Ils ont en effet accumulé moins de capital, et connaissent donc des rendements décroissants plus faibles, c'est-à-dire que toute augmentation de capital y engendre une augmentation de la production proportionnellement plus forte que dans les pays riches.
3.  En raison des rendements décroissants des facteurs de production, les économies vont atteindre un point où toute augmentation des facteurs de production n'engendrera plus d'augmentation de la production. Ce point correspond à un état stationnaire. Solow note toutefois que cette troisième prédiction est irréaliste : en fait, les économies n'atteignent jamais ce stade, en raison du progrès technique qui accroît la productivité des facteurs.
Autrement dit, pour Solow, sur le long terme, la croissance provient du progrès technologique. Toutefois, ce progrès technologique est exogène au modèle, c'est-à-dire qu'il ne l'explique pas, mais qu'il le considère comme donné (telle une « manne tombée du ciel »).
• À partir des années 1980, un des aspects essentiels des nouvelles théories de la croissance est l'hypothèse de rendement constant du capital. La première démarche théorique fut d'abandonner définitivement l'hypothèse des rendements décroissants du capital. Ce dernier est alors défini comme « l'ensemble exhaustif des facteurs de production susceptibles d'être accumulés » (capital humain, stock de connaissances).
• De plus, le renouveau des théories de la croissance repose sur une nouvelle façon de considérer l'origine et le rôle du progrès technique, qui n'est plus exogène, inexpliqué, mais bien une variable économique qui renvoie à des comportements et des grandeurs macroéconomiques.
Les premiers articles sont de P. Romer et R. Lucas à la fin des années 1980 : la théorie de la croissance endogène est née. Un premier groupe de travaux, à la suite de Romer (1986), cherche le moteur de la croissance dans le phénomène d'apprentissage par l'expérience (learning by doing) à l'intérieur des entreprises.
Une deuxième théorie est ouverte par Lucas (1988). Elle privilégie l'accumulation de capital humain au sein du système éducatif. Les connaissances revêtent un statut particulier dans ces modèles : contrairement au capital physique, dont la productivité marginale décroît dans les théories traditionnelles de la croissance, la connaissance s'accumule au fil du temps. Le savoir engendre le savoir.
Les modèles de croissance endogène voient ainsi dans l'investissement privé en capital physique, dans les innovations technologiques, le capital humain et le capital public les sources du progrès technique, et donc de la croissance.
Enfin, Romer (1990), ainsi que Ph. Aghion et P. Howitt (1992) font de la croissance un stock d'innovations, le produit d'une activité volontaire de recherche et développement. L'invention conditionne l'innovation selon les possibilités offertes par le marché et les moyens dont dispose l'entreprise. L'innovation se diffuse et génère de nouveaux produits et de nouvelles technologies (R. Boyer et M. Didier, 1998). Elle alimente à son tour le stock de connaissances, qui bénéficie à l'ensemble des entreprises, même si, par des brevets ou simplement le secret, un innovateur peut s'approprier, pour un temps donné, la connaissance dont il est la source. L'économie bénéficie alors de rendements d'échelle croissants.

Débat actuel sur le lien entre TIC et productivité : l'exemple américain

• Alors que les États-Unis se caractérisent depuis les années 1960 par un modèle de croissance économique assez extensif basé sur la hausse de la quantité des facteurs de production utilisés (et donc sur de faibles gains de productivité), on a assisté à une accélération de la productivité du travail aux États-Unis depuis le milieu des années 1990. Ce phénomène a été d'autant plus remarqué que les gains de productivité, au lieu de ralentir comme on aurait pu s'y attendre, se sont encore accrus lors du ralentissement conjoncturel de 2000-2003.
Dès lors, il a été reconnu de manière assez consensuelle dans la communauté des économistes que les États-Unis avaient bien bénéficié d'une rupture à la hausse de la tendance de productivité du travail. Toutefois, la question de l'ampleur de cette rupture, tout comme celle de son caractère plus ou moins durable, demeure encore aujourd'hui assez ouverte.
• Un certain nombre de travaux ont mis en évidence le rôle de l'évolution de l'intensité capitalistique et des technologies de l'information et de la communication (TIC) dans l'accélération des gains de productivité. L'avènement des TIC se traduit par une augmentation des gains de productivité au travers de trois mécanismes.
Tout d'abord, il y a les gains directs dans les secteurs producteurs de TIC : le doublement tous les 18 à 24 mois de la capacité des microprocesseurs (conformément à la loi de Moore) est la manifestation la plus spectaculaire de ces gains de productivité.
Ensuite, il y a les gains liés à l'impact sur les autres secteurs de la baisse des prix de ces biens. Celle-ci rend moins coûteux les investissements et entraîne par conséquent un accroissement du capital par unité produite (phénomène de capital deepening ou substitution du capital au travail), qui augmente donc la productivité du travail.
Enfin, la diffusion des TIC s'accompagne de changements d'organisation qui accroissent la productivité des secteurs utilisateurs de nouvelles technologies : c'est par exemple le phénomène observé aux États-Unis dans le commerce de détail.
• Au nom de la commission Innovation 2030 qu'elle préside, Anne Lauvergeon a remis en octobre 2013 au président de la République son rapport, « Un principe et sept ambitions pour l'innovation » qui suggère aux entreprises innovantes d'intervenir dans les secteurs suivants :
  • le stockage de l'énergie, brique indispensable pour réussir la transition énergétique ;
  • le recyclage des matières. La raréfaction et le renchérissement des métaux mais aussi la protection environnementale rendront indispensables le recyclage, en particulier des métaux rares (titane, cobalt, tungstène, platine…) ;
  • la valorisation des richesses marines et des métaux dont regorge le fond de la mer, le sous-sol marin recélant des ressources minérales certainement supérieures aux quantités terrestres ;
  • les protéines végétales et la chimie verte. De nouveaux produits alimentaires devront être conçus à partir de protéines végétales pour répondre aux besoins de la croissance de la population mondiale que seul le secteur de l'élevage ne pourra satisfaire ;
  • la médecine individualisée. En s'appuyant sur les sciences comme la génomique, la biologie de synthèse, l'imagerie à très haute résolution au niveau tissulaire ou cellulaire, ainsi que sur les nanotechnologies et le numérique, la médecine du futur sera de plus en plus personnalisée avec des thérapies ciblées et des traitements adaptés à chaque patient ;
  • la « silver economy ». En 2030, 30 % de la population française aura plus 60 ans et 12,3 % plus de 75 ans, selon l'Insee. Une économie nouvelle portée par l'innovation au service de la longévité va emerger pour palier la perte d'autonomie des personnes âgées ;
  • le « big data ». L'explosion des données créées par les particuliers, les entreprises et les pouvoirs publics sera porteuse de nouveaux usages à l'image, aujourd'hui de l'adoption massive d'Internet, des smartphones, des réseaux sociaux ou du e-commerce.
Un an après le lancement du pacte pour la croissance, la compétitivité et l'emploi, Jean-Marc Ayrault a dévoilé, le 4 novembre 2013, un plan de 40 mesures dont l'ambition est de faire de la France une terre d'innovation. Le plan est articulé autour de 4 axes : l'innovation pour tous, l'innovation ouverte pour favoriser notamment le transfert de connaissances et de technologies entre la recherche et les entreprises, l'innovation pour la croissance et l'innovation publique.
Cette « nouvelle donne pour l'innovation » complète et renforce la démarche sectorielle des 34 plans de la nouvelle France industrielle et des 7 ambitions de la commission « Innovation 2030 ».

Zoom sur…

Joseph Alois Schumpeter (1883-1950)
• Cet auteur se distingue par son originalité et ne peut être rattaché à aucune école de pensée conventionnelle (libéralisme, keynésianisme, marxiste). Dans son œuvre, il s'efforce d'adopter une approche pluridisciplinaire qui croise l'analyse économique, historique, sociologique, mais aussi statistique. Il choisit délibérément de privilégier l'étude du changement économique dont l'innovation est le moteur.
Ses apports à la pensée économique sont nombreux : théorie des cycles, rôle de l'entrepreneur et de l'innovation, théorie de l'évolution sur le capitalisme.
• Né en 1883 en Moravie (République tchèque actuelle), il reçoit une éducation aristocratique et élitiste, qui le marquera notamment dans sa vision de l'entrepreneur. Il s'inscrit au départ dans la tradition marginaliste (il est l'élève de Böhm-Bawerk, qui est un des fondateurs de l'école marginaliste autrichienne), mais il avoue une grande admiration pour l'œuvre de Marx, à qui il reconnaît le mérite de poser les questions essentielles sur la dynamique du système économique.
Après de brillantes études de droit et d'économie, il obtient un poste de professeur d'économie à l'université de Czernowitz en 1909, à l'université de Bonn entre 1925 et 1932, puis à Harvard aux États-Unis. Il y demeurera face à la montée puis à l'accession au pouvoir des nazis. Brillant mathématicien, il préside de 1937 à 1941 la société d'économétrie. Il écrit en  1942 un ouvrage de renommée mondiale : Capitalisme, socialisme et démocratie.
• Il refuse de s'inscrire dans l'analyse libérale, qui soutient que le système est en permanence équilibré. Schumpeter estime au contraire que le système est déséquilibré, sous l'impulsion d'entrepreneurs qui innovent. Ce sont les perturbations de cet équilibre qui l'intéressent, puisqu'elles sont selon lui source de croissance. C'est l'entrepreneur, au sens de Schumpeter, qui constitue le maillon central du système, car c'est lui qui brise la routine du capitalisme par les innovations qu'il introduit.
• Le temps économique est alors fait de ruptures et de discontinuités. Ces enchaînements sont source de destruction créatrice, puisque des entreprises obsolètes sont remplacées par des combinaisons nouvelles. Ces innovations expliquent les phases ascendantes des cycles économiques lorsqu'elles arrivent en grappes, de même que les phases de ralentissement lorsqu'il y a épuisement de leurs effets.
Son analyse privilégie l'individualisme méthodologique (influence du sociologue Weber) en recherchant les motivations de l'entrepreneur. Celui-ci tente de s'extraire de la concurrence en recherchant la position de monopoleur temporaire que lui confère une innovation. Le profit qu'en tire l'entrepreneur est alors perçu comme la récompense à la prise de risque et comme une compensation des efforts de recherche et de développement qu'il a consentis. Schumpeter définit 5 types d'innovations : innovation de produit, de procédé, d'organisation, de marché et de matière première.

Pour aller plus loin

Lire le rapport de 2005 que Jean-Louis Beffa adresse au président de la République en faveur d'une nouvelle politique industrielle (rôle et place de l'innovation).
www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/054000044
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