La littérature du Moyen Âge, aux origines de la littérature française

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Les œuvres clés

  • v. 880 : Cantilène de sainte Eulalie
  • v. 1040 : Vie de saint Alexis
  • v. 1070 : La Chanson de Roland
  • v. 1100 : Chansons, Guillaume IX
  • v. 1175 : Premières branches du Roman de Renart
  • 1179 : Lancelot ou le Chevalier à la charrette, Chrétien de Troyes
  • v. 1180 : Tristan et Iseut, Béroul
  • v. 1230 : Le Roman de la Rose, Guillaume de Lorris
  • 1364 : Le Livre du voir-dit, Guillaume de Machaut
  • 1450-1465 : Ballades et Rondeaux, Charles d'Orléans
  • 1461 : Le Testament, François Villon
  • v. 1464 : La Farce de Maître Pathelin

La fiche

D'un point de vue historique, le Moyen Âge recouvre une longue période de près de dix siècles, de la chute de l'Empire romain à la Renaissance. Cependant, sur le plan de la littérature française, il faut réduire cette période. En effet, le tout premier texte en langue romane, la langue du peuple et non pas le latin, qui peu à peu n'est plus compris que par les clercs, ne date que de 842 : il s'agit du Serment de Strasbourg, accord conclu entre les petits-fils de Charlemagne pour régler le partage de son Empire. Désormais, une littérature en langue romane va se développer, notamment à partir du xie siècle, en particulier avec la Vie de saint Alexis.
Une des caractéristiques essentielles de toute la littérature médiévale est d'être orale. En effet, l'écrit est maîtrisé seulement par les clercs, les textes sont reproduits à la main par les moines copistes, ce qui implique d'ailleurs variantes et erreurs, mais les œuvres sont bien souvent diffusées oralement, de château en château, par les poètes qui psalmodient ou chantent leurs œuvres devant les cours des rois et des princes. Par ailleurs, les premières œuvres littéraires rédigées sont souvent des vies de saints ou des chansons de geste, écrites en vers.
Cependant, peu à peu, les genres principaux que l'on retrouve dans la suite de l'histoire littéraire vont tous se développer : la poésie, notamment avec la poésie courtoise ; le roman, qui se dissocie progressivement de la poésie, et le théâtre, qui oscille entre le domaine sacré, avec les miracles et les mystères, et le monde profane, avec la farce.
La poésie
La courtoisie
• La littérature courtoise naît dans les cours des princes, d'où elle tire son nom, et se développe tout d'abord dans le Sud de la France. On situe sa naissance à la cour de Guillaume IX, duc d'Aquitaine. La courtoisie prône un ensemble de valeurs chevaleresques, qui se veulent plus raffinées et nobles : le chevalier courtois s'oppose au « vilain », c'est-à-dire au paysan. La littérature courtoise est à l'origine une poésie lyrique, chantée en langue d'oc par les troubadours, les poètes du Sud de la France, puis à partir du milieu du xiie siècle en langue d'oïl par les trouvères, les poètes du Nord de la France.
• Les troubadours, étymologiquement, sont ceux qui « trouvent » une nouvelle langue, une langue poétique complexe et recherchée, propre à exprimer ces nouvelles valeurs. Ils chantent leurs œuvres, s'accompagnant d'instruments comme la harpe, et sont donc aussi bien poètes que musiciens. Ils s'inspirent de la structure féodale de la société, qui repose sur l'allégeance du vassal pour son suzerain, mais en donnant la première place à la dame aimée. Celle-ci a tout pouvoir sur l'amant, qui lui voue une soumission absolue et respectueuse.
• En effet, l'amour courtois est un amour impossible, en théorie non réalisé, puisque la dame est mariée. La dame incarne toutes les perfections et le poète chante son amour et son admiration pour elle. L'amour courtois, qui trouve son parfait accomplissement dans le fin'amor, est donc le thème essentiel de cette poésie.
Évolution de la poésie
• Au xive siècle, la poésie commence à se séparer de la musique et à acquérir son autonomie. Ses thèmes et ses formes évoluent également grandement à cette époque, la poésie lyrique des troubadours et des trouvères s'étant épuisée au long du xiiie siècle. Rutebeuf, déjà, dans la seconde moitié du xiiie siècle, renouvelle grandement la poésie. Son œuvre est très riche et variée, elle comporte des vies de saints, un célèbre drame liturgique, le Miracle de Théophile, des pièces satiriques mais aussi des poèmes qui prennent une couleur plus autobiographique, même si cette notion est à considérer avec beaucoup de circonspection au Moyen Âge. La fameuse Complainte Rutebeuf évoque ainsi la pauvreté et les malheurs du poète.
• Au xive siècle, Guillaume de Machaut et Christine de Pisan, la première femme poète de l'histoire avec Marie de France, font apparaître une nouvelle poésie lyrique. Guillaume de Machaut pratique avec succès des ballades, rondeaux, virelais, dont il fixe la forme. Dans son Livre du voir-dit, il mêle récit apparemment autobiographique et pièces lyriques, poèmes amoureux parfois prétendument attribués à la femme aimée à qui s'adresse le livre. L'auteur donne ainsi l'illusion que le « je » lyrique est également le « je » du poète.
• Deux grands poètes s'inscrivent dans ce prolongement au xve siècle : Charles d'Orléans et François Villon. Le second se situe véritablement à la charnière du Moyen Âge et de la Renaissance. Il reprend, certes, les formes fixes médiévales (ballades ou rondeaux), mais il annonce une poésie beaucoup plus moderne par les thèmes abordés. Sa poésie joue de tous les registres : pathétique ou tragique, lorsque le poète évoque la fuite du temps et l'angoisse de la mort, parfois plus satirique et léger, lorsqu'il évoque sa vie parisienne.
Le récit
Hagiographie et histoire
• Les premiers textes littéraires écrits en français sont bien souvent des vies de saints ; il en est ainsi de la Cantilène de sainte Eulalie ou de la Vie de saint Alexis. L'hagiographie est très pratiquée et très populaire durant tout le Moyen Âge. Ces récits de vies exemplaires mettent bien souvent en scène des événements merveilleux et reprennent les mêmes motifs d'une vie de saint à l'autre, faisant l'apologie de personnages dont l'existence même relève de la légende – la légende désignant étymologiquement « les textes à lire » dans un contexte religieux.
• Parallèlement, à partir du xiie siècle, apparaît une historiographie en langue romane. Elle est au départ, bien sûr, commandée par de riches seigneurs et se soucie plus d'éloge, voire de propagande que d'objectivité historique. Les textes historiques attribuent ainsi souvent une origine mythique aux royaumes européens. De même, l'Histoire de Saint Louis par Joinville apparaît au confluent de l'historiographie, de la chronique et de l'hagiographie : Joinville rapporte les actions de Louis IX tout en décrivant les événements de la VIIe croisade.
• De façon générale, les nombreuses croisades en Orient donnent lieu à bien des récits historiques, renouvelant en profondeur l'historiographie : tout en restant souvent bien partial, l'historien narre des événements quasiment contemporains auxquels il a assisté.
Les chansons de geste
• Les chansons de geste sont de longs poèmes narratifs, composés de laisses, c'est-à-dire de strophes de décasyllabes. Chantés par les jongleurs, ils rapportent les exploits guerriers des chevaliers sur un mode épique. Le terme « geste » provient du latin gesta qui signifie « exploits ». Ces poèmes s'inscrivent donc dans la tradition des grandes épopées de l'Antiquité, telles L'Iliade ou L'Odyssée d'Homère. Ils s'inspirent des héros, princes et rois de l'histoire française, que l'on désigne comme la « matière de France ».
• Une des chansons de geste les plus célèbres du Moyen Âge est sans conteste La Chanson de Roland ; elle est également l'une des plus anciennes, puisqu'il en existe un manuscrit datant d'environ 1070. Cette chanson narre les hauts faits de Charlemagne, mais a surtout marqué les mémoires pour le récit de la défaite de Roncevaux : Roland, l'un des chevaliers de l'empereur, trahi par Ganelon, est tué par les Sarrasins mais vengé par Charlemagne qui, revenu sur ses pas, l'emporte sur les païens.
Le roman
• Au xiie siècle, le terme « roman » désigne des récits, des fictions écrites en langue vulgaire, en langue « romane » par opposition au latin. Les romans sont à l'origine inspirés d'œuvres antiques ; il s'agit de traductions de récits latins, c'est-à-dire d'adaptations assez libres puisant dans la « matière antique ». Un des premiers romans français est Le Roman d'Alexandre, écrit en vers de 12 syllabes, que l'on désigne depuis lors comme des « alexandrins ».
• Cependant, rapidement, un autre type de roman va s'imposer, s'inscrivant cette fois dans la « matière de Bretagne », c'est-à-dire un vaste fonds de contes et de légendes oraux appartenant à la culture celtique. Le roman de chevalerie connaît alors un immense succès, popularisant les exploits de Tristan, et surtout du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde. Il s'intègre à la culture courtoise véhiculée par la poésie et mêle prouesses héroïques et célébration de la femme aimée. Le chevalier se bat pour l'élue de son cœur, sa dame.
• Chrétien de Troyes, par la richesse et l'ampleur de son œuvre, apparaît comme le premier « romancier » français. Il est l'auteur de cinq romans qui fondent le genre romanesque en narrant la quête initiatique et les aventures de leur héros. Il initie en particulier le grand cycle du Graal, appelé à une longue fortune, avec Perceval ou le Conte du Graal qui date de 1181. Le roman de Chrétien demeuré inachevé est poursuivi au cours du xiiie siècle, mais cette fois en prose et non plus en vers. Le roman acquiert alors ses caractéristiques modernes.
Le récit satirique
• Parallèlement à la littérature courtoise et en réaction à un univers qui semble bien utopique, se développe une littérature beaucoup plus satirique et réaliste. À la fin du xiie siècle, apparaît Le Roman de Renart, récit très populaire qui connaîtra de nombreuses prolongations au début du xiiie siècle. Le roman représente sous les traits d'animaux les personnages caractéristiques de la société médiévale et évoque les problèmes propres à cette époque de façon parodique et satirique. La royauté, la chevalerie et la religion y sont souvent attaquées et ridiculisées. Le roman est tellement populaire que le nom de son « héros » , Renart, finit par supplanter le nom commun utilisé jusque-là pour l'animal : goupil.
• Les fabliaux, de petits contes versifiés qui se développent au xiiie siècle, ne mettent pas en scène d'animaux mais des personnages types de la société médiévale comme le moine paillard, le paysan rusé ou la jeune épouse infidèle à son vieux mari. Ces récits sont parodiques et offrent des satires de la mentalité courtoise. Ces textes sont brefs et en général présentent des situations obscènes, jouant sur un humour très cru et grossier.
Le théâtre
Mystères et miracles
• La liturgie du Moyen Âge est entièrement en latin et, de ce fait, elle n'est plus comprise par la majorité des fidèles qui sont illiterati. Peu à peu, à partir du xie siècle, pour rendre accessible au plus grand nombre le message de l'Église, des saynètes en langue romane reprennent les épisodes importants de l'histoire biblique ou présentent des « miracles », c'est-à-dire la vie de personnages sauvés par des interventions divines. Ces petits drames liturgiques sont joués au départ devant le porche des églises et ensuite dans les rues mêmes, à l'occasion des processions par exemple.
• Les spectacles inspirés de la Bible, appelés « mystères », prennent de l'ampleur au cours du xive siècle, font appel à des centaines de figurants et peuvent durer plusieurs jours. Les Passions, qui représentent la mort et la résurrection du Christ, sont particulièrement appréciées. Cependant, au milieu même de ces spectacles religieux se trouvent insérées de petites scènes comiques qui s'apparentent à la farce.
La farce
• La farce apparaît au départ comme un intermède divertissant intégré au spectacle sérieux qu'offrent les mystères. Elle acquiert peu à peu son indépendance au xive siècle. Représentée sur des tréteaux dans les foires et sur les places publiques, elle repose sur une intrigue relativement simple et joue surtout sur des tromperies, des quiproquos, tout en mettant en œuvre un comique assez grossier : comique de gestes et allusions grivoises et obscènes. Elle s'apparente en cela aux fabliaux.
• Une des farces les plus populaires et les plus élaborées de l'époque demeure La Farce de Maître Pathelin, qui date de 1464 environ. Ce genre théâtral connaîtra une assez longue fortune puisqu'un dramaturge comme Molière, au xviie siècle, en perpétue encore la tradition et n'hésite pas à intégrer à la « grande comédie » un humour et des situations qui relèvent de la farce.

Zoom sur…

La notion d'auteur au Moyen Âge
L'auteur du Moyen Âge est bien souvent anonyme. En fait, la notion même d'auteur, en particulier au début de la période, n'est pas opérante. En effet, l'œuvre littéraire n'appartient pas à un individu : l'auteur ne revendique pas sa création, qui est d'ailleurs souvent à l'origine une « traduction » en langue romane de textes latins. D'autre part, l'œuvre est diffusée de façon orale, ce qui implique des variations importantes : chaque jongleur ou troubadour peut modifier ou développer la création de départ, se l'appropriant ainsi à son tour d'une certaine manière.
Enfin, le texte, la trace écrite que nous avons conservée d'une œuvre, n'est bien souvent pas produit par l'auteur lui-même, mais par des scribes ou des moines copistes. Œuvre peut-être dictée au départ par l'auteur, puis en tout cas recopiée au fur et à mesure des commandes par les clercs, le texte est donc le produit d'une élaboration complexe, ce qui explique les nombreuses variantes et les changements d'un texte à l'autre.

Pour aller plus loin

À voir
  • Le Nom de la rose, Jean-Jacques Annaud, 1986.
  • Perceval le Gallois, Éric Rohmer, 1978.
À découvrir
  • La Dame à la licorne, musée de Cluny, Paris.
  • Tapisserie de la reine Mathilde ou tapisserie de Bayeux.
  • L'ouvrage enluminé Les Très Riches Heures de Jean de France, duc de Berry, les frères Limbourg.
  • Abbaye de Sénanque ; église de Saint-Nectaire ; cathédrale de Chartres.
Repères bibliographiques
  • Essai de poétique médiévale, P. Zumthor.
  • L'Amour et l'Occident, D. de Rougemont.
  • Le Mirage des sources, R. Dragonetti.
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