Le xvie siècle : l'entrée dans la modernité

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L'essentiel

À l'aube du xvie siècle, les grandes découvertes (l'Amérique) et une série d'innovations décisives (l'imprimerie) changent les moyens de communiquer des Européens ainsi que la vision qu'ils portent sur le monde. S'ensuit une véritable révolution intellectuelle qui suscite réflexions et remises en cause de l'ordre ancien. Les façons de travailler ou de gouverner en sont profondément affectées, ce qui engendre des bouleversements politiques (naissance de l'absolutisme, début de laïcisation de l'État) et des conflits souvent sanglants. Les princes laïcs, comme Laurent de Médicis à Florence, François Ier ou Charles Quint, affirment leur ascendant et s'affranchissent de la tutelle de l'Église romaine. Entrant dans la modernité économique et politique, l'Europe connaît une période de prospérité que reflète son art renaissant.
Chronologie indicative
  • 1492 : Découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.
  • 1501 : Léonard de Vinci peint la Joconde.
  • 1515 : Avènement de François Ier.
  • 1517 : Luther affiche ses « 95 thèses ».
  • 1519 : Cortez s'empare de Mexico-Tenochtitlan.
  • 1522 : Magellan achève son tour du monde.
  • 1536 : Michel-Ange commence à peindre la chapelle Sixtine à Rome.
  • 1539 : Ordonnance de Villers-Cotterêts faisant du français la langue officielle du royaume de France.
  • 1541 : Calvin s'installe à Genève.
  • 1542 : Création du tribunal de l'Inquisition.
  • 1543 : Publication de la Révolution des sphères célestes de Copernic.
  • 1552 : Paix d'Augsbourg en Allemagne entre Charles Quint et les princes protestants.
  • 1563 : Clôture du concile de Trente (réforme de l'Église).
  • 1572 : Massacre de la Saint-Barthélémy.
  • 1598 : Édit de Nantes mettant fin aux guerres de religion en France.

La fiche

Le xvie siècle est couramment considéré comme le siècle de l'Humanisme et de la Renaissance. Sous l'impulsion de ces deux mouvements, l'Europe, en dépit de conflits qui la déchirent et en marge des autres continents qui stagnent ou sont victimes de son impérialisme, connaît une période faste durant laquelle sont jetées les bases de sa future domination sur le monde.
Révolution des arts et de l'esprit : le décollage de l'Europe
Une série de découvertes marquent la fin du xve siècle et modifient profondément l'univers des Européens.
De grandes découvertes motrices
• Les grands voyages d'exploration, la découverte de nouvelles terres (l'Amérique par Christophe Colomb en 1492) et de peuples inconnus ouvrent de nouveaux champs d'exploitation économique (ressources minières et agricoles). Les populations indigènes, les Indiens d'Amériques et les Noirs d'Afrique, en font les frais. Les premiers sont décimés par les guerres de conquête ou les maladies (la variole) contre lesquelles ils ne sont pas immunisés ; les seconds sont réduits en esclavage.
• Dans le même temps, ces découvertes remettent en cause les enseignements traditionnels fondés sur les textes bibliques. Philosophes, théologiens et savants s'interrogent alors et cherchent à intégrer ces nouvelles données à leur vision du monde. La prise de Constantinople par les Turcs (1453) donne aussi accès à des textes anciens que Byzance avait mis à l'index. L'imprimerie (Bible de Gutenberg, 1455) favorise la diffusion des idées et stimule les esprits en accélérant les échanges intellectuels.
L'humanisme, une révolution intellectuelle
• Soucieux de rétablir une version plus exacte des textes anciens et d'y chercher un savoir oublié ou occulté par l'enseignement traditionnel diffusé pendant le Moyen Âge, les humanistes s'appuient sur la Raison pour affirmer la capacité de l'homme à dominer la nature que Dieu lui a confiée. Fervents chrétiens, les humanistes préconisent une éducation pluraliste et fondée sur l'esprit critique plutôt que sur la tradition. Admirateurs de l'Antiquité, ils entendent concilier les enseignements de l'Église et la philosophie grecque.
La Renaissance, reflet d'une révolution scientifique
• La curiosité intellectuelle des humanistes et leur esprit critique bouleversent le domaine des sciences. Les mathématiques (Pic de la Mirandole), la géographie (carte de Mercator, 1569), la médecine (traité d'anatomie de Vésale, ligatures d'Ambroise Paré), l'astronomie (avec Tycho Brahé, Copernic et son système héliocentrique) s'enrichissent de nombreuses découvertes scientifiques. Des « ingénieurs » apparaissent, qui innovent dans les secteurs de l'armement (arquebuse, canon), de la métallurgie ou de la mécanique (l'horloge remplace le sablier).
• La création artistique profite de cet élan nouveau. Les artistes introduisent la perspective dans leurs tableaux. Vinci ou Michel-Ange pratiquent la dissection pour mieux comprendre le corps humain qu'ils mettent en valeur dans leurs œuvres. Van Eyck invente la peinture à l'huile. Le Tintoret, Raphaël, Botticelli, Titien, Dürer, Clouet et bien d'autres révolutionnent la peinture.
L'Europe tire également profit de ces innovations sur le plan économique. Elle se développe et connaît une grande prospérité. En outre, l'esprit critique s'exerce aussi dans le domaine politique.
Naissance de l'absolutisme royal et de la modernité
Partout en Europe, principalement en Italie, France, Flandres, Angleterre et Allemagne de l'Ouest, le paysage politique se transforme.
L'Europe des cités et l'essor d'un capitalisme moderne
• L'esprit nouveau profite d'abord aux villes où se multiplient les ateliers d'industrie, d'artistes ou de commerce. Pour les financer ou assurer la diffusion de leurs produits, les banques et compagnies commerciales se développent. Les villes d'Italie du Nord et de Flandres accumulent savoir-faire et capitaux que de nouveaux entrepreneurs investissent dans les affaires. Le mécénat se développe, multipliant les commandes de prestige qui font vivre peintres et sculpteurs.
Affirmation de grands royaumes émancipés du pouvoir de l'Église
• Drainant les richesses (métaux précieux) issus du Nouveau Monde, l'Espagne et le Portugal affirment leur puissance politique. Sur l'Empire de Charles Quint (Espagne, Amérique, Saint-Empire germanique), le soleil ne se couche jamais ! Par la guerre ou le commerce, les royaumes de France et d'Angleterre se renforcent. S'appuyant sur les enseignements des humanistes comme Machiavel ou sur la bourgeoisie d'affaires, et profitant de l'affaiblissement de l'Église critiquée par les nouveaux théologiens (Luther, Érasme, Zwingli), les rois laïcs s'affranchissent de la tutelle de l'Église (rupture entre Henri VIII d'Angleterre et Rome en 1531).
La construction d'une nation française
• En 1515, François Ier devient roi de France. Il renforce le pouvoir royal, s'efforce de centraliser l'État et pose les bases de l'absolutisme. En place du latin, il institue le français, langue officielle de son administration. Sous le règne de ses successeurs, le pouvoir royal s'affirme peu à peu aux dépens de la noblesse, réduite à la vie de cour. Les nombreux conflits consolident les liens entre ceux qui deviennent les Français. Après la réconciliation de l'Édit de Nantes, Henri IV se retrouve à la tête d'un État puissant et pacifié, en voie d'unification nationale.
Une Europe riche et moderne où s'affirment les grands États de notre époque contemporaine est née au xvie siècle. Malgré l'idéal de paix et de raison des humanistes, leurs critiques débouchent pourtant sur une guerre civile qui s'étend à l'échelle du continent.
Les guerres de religion, effets pervers de l'humanisme ?
Les critiques de Luther
• Pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome, le pape Jules II proclame des indulgences (absolution des péchés contre des offrandes d'argent). Le moine Luther s'insurge contre cette pratique et publie ses « 95 thèses ». De nombreux humanistes lui font écho, reprochant au pape de se comporter en prince laïc ou de faire la guerre et d'oublier sa mission spirituelle. La richesse et le faste de l'Église apparaissent en complète contradiction avec l'idéal de pauvreté qu'elle prône.
Réforme et Contre-Réforme
• L'excommunication de Luther n'enraye pas les critiques. Ceux qui « protestent » contre les malversations de Rome se multiplient. Avec le soutien des princes qui trouvent là un moyen de se soustraire au pouvoir de l'Église, le mouvement dit de Réforme s'étend à toute l'Europe sous le nom de « protestantisme ». Calvin fonde un état théocratique à Genève, Henri VIII devient chef de l'Église d'Angleterre (c'est l'anglicanisme). Le mouvement gagne la France, dont le Béarn, terre natale du futur Henri IV.
• En 1545, le pape réunit un concile à Trente (en Italie du Nord) pour réformer son Église. En 1563, ce concile rejette toutes les thèses protestantes, mais impose une nouvelle discipline à ses cadres : résidence obligée de l'évêque dans son diocèse, célibat des prêtres, formation dans le cadre des séminaires, création du catéchisme, réaffirmation des rites de la messe, notamment. Cette Contre-Réforme se traduit sur le plan artistique par l'émergence du mouvement baroque.
Les conflits qui ensanglantent l'Europe
• Les intérêts politiques se mêlent aux questions religieuses et suscitent de sanglants affrontements. Dès 1525, en Souabe, la « guerre des paysans » se teinte de revendications religieuses. En Angleterre, Marie Tudor persécute les protestants. En France, le massacre de Wassy, puis celui de la Saint-Barthélemy (24 août 1572), déchirent le pays. Les querelles dynastiques n'y sont pas étrangères (la famille de Guise revendique le trône). Les humanistes comme Tomas More (auteur d'Utopia), qui entretenaient un idéal de paix et d'État fondé sur la Raison, se voient trahis dans leurs espérances. Leurs critiques, qu'ils voulaient constructives, ont favorisé l'expression de revendications nouvelles engendrant le contraire de ce qu'ils préconisaient.

Zoom sur…

Martin Luther
Moine et professeur de théologie à l'université de Wittenberg en Saxe, Martin Luther s'insurge contre les pratiques de l'Église en publiant ses « 95 thèses » (ou condamnations). Refusant de se rétracter, il est excommunié (1521). Soutenu par de nombreux princes allemands, il propose des réformes et donne ainsi naissance au mouvement protestant. Il recommande la lecture de la Bible, préconise un rituel dépouillé et l'élection des pasteurs autorisés à se marier, limite le nombre des sacrements à deux (baptême et eucharistie).
L'analyse du protestantisme par Max Weber
Le protestantisme a-t-il été le moteur du capitalisme tel qu'il émerge et se diffuse dans toute l'Europe à partir du xvie siècle ? Telle est l'idée que développe Max Weber en 1905 dans L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Pour lui, l'émergence du capitalisme moderne relève davantage de critères éthiques que strictement économiques. Il discerne l'esprit du capitalisme dans l'ascèse du travail propre au calvinisme, par lequel l'entrepreneur accomplit la mission que Dieu lui a confiée. La réussite professionnelle confirmerait son statut d'élu de Dieu ainsi justifié dans son action.
Si l'analyse de Weber est assez bien acceptée, elle a été en partie contestée, par Werner Sombart notamment, qui a insisté sur le rôle conjoint de l'influence juive. Dans La Sociologie des religions (1996), Max Weber prolonge sa réflexion et admet que d'autres facteurs que le puritanisme ont favorisé le développement du capitalisme : le rationalisme de la recherche scientifique, les progrès des mathématiques et de l'enseignement du droit ou l'esprit d'entreprise, par exemple.

Pour aller plus loin

Le Prince, Machiavel
En 1513, Nicolas Machiavel publie Le Prince, ouvrage dans lequel il adresse ses conseils politiques à Laurent de Médicis. Ce texte apparaît comme une référence en matière de science politique moderne.
La controverse de Valladolid
En 1550, dans le contexte de la conquête des Amériques, Bartolomé de Las Casas et Sepulveda discutent du sort à réserver aux populations indigènes. Reconnaissant les Indiens comme des êtres dotés d'une âme, la controverse de Valladolid condamne les mauvais traitements qui leur sont infligés. La conséquence imprévue en fut la mise en place de la traite négrière.
Voir La Controverse de Valladolid, film réalisé en 1992 par Jean-Daniel Verhaeghe, d'après un scénario de Jean-Claude Carrière.
Repères bibliographiques
  • Jean Delumeau, Une histoire de la Renaissance, Perrin, 1999.
  • Denis Crouzet, Les Guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de religion (v.1525-v.1610), Champ Vallon, coll. « Époques », 2005 (1re édition 1990).
  • Pierre Miquel, Au temps des grandes découvertes (1450-1550), Hachette, 1976.
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