Friedrich Nietzsche

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Vie, œuvre et concepts fondamentaux

La vie
Friedrich Nietzsche naît en 1844 à Röcken, près de Leipzig. Il est issu d'une famille de pasteurs et fait de brillantes études secondaires, puis supérieures de philologie classique, qui lui valent d'être nommé professeur de philologie grecque à l'université de Bâle à l'âge de 25 ans. C'est la lecture de Schopenhauer qui éveille son intérêt pour la philosophie ; c'est d'ailleurs à cette époque qu'il se lie d'amitié avec un autre grand lecteur des théories schopenhaueriennes, Richard Wagner. Le premier ouvrage important qu'il publie, La Naissance de la tragédie, porte largement la trace de cette double influence. Les années qui suivent constituent une époque de transition, où Nietzsche se libère du carcan schopenhauerien ; il critiquera ce dernier de manière de plus en plus radicale (allant jusqu'à parler de son « odeur de croque-mort »).
En 1876, la rupture est consommée et s'accompagne d'une brouille définitive avec Wagner. C'est à partir de cette période que la conceptualité proprement nietzschéenne se met véritablement en place : en 1878 paraît Humain trop humain, texte où commence à s'ébaucher la notion de volonté de puissance (même si l'expression n'y apparaît pas encore comme telle). L'année suivante, Nietzsche, malade, abandonne la carrière universitaire et voyage en Suisse, en Italie, en France ; il est d'ailleurs de plus en plus allergique à sa patrie d'origine.
Ces années où surviennent, de plus en plus fréquentes, des périodes de maladie et de souffrance intense sont pourtant les plus productives de son existence : en moins de dix ans, Nietzsche publie ses textes les plus fondamentaux et élabore une pensée puissamment originale, dont l'influence sur le siècle à venir est indiscutable.
En 1889 à Turin, Nietzsche voit un cocher fouetter son cheval à mort. Il s'élance, étreint la bête et tombe à terre, hébété. Cette crise sera la dernière : plongé dans un état de catalepsie à peu près totale (on raconte que les oiseaux venaient se poser sur sa tête), il demeure immobile et muet jusqu'à sa mort en 1900, confié aux bons soins de son beau-frère (un antisémite notoire qu'il méprisait copieusement) et de sa sœur. Cette dernière se charge d'éditer ses œuvres, non sans les retoucher, voire en les bricolant : ainsi La Volonté de puissance, ouvrage qu'elle fait paraître, est en fait composé de fragments posthumes mis bout à bout et largement réécrits. C'est elle surtout qui mettra l'œuvre de son frère au service du nazisme, par exemple en éditant des textes où toutes les critiques de la « lourdeur allemande » et de la « balourdise » propre au peuple allemand ont été soigneusement censurées.
L'œuvre
On peut diviser l'œuvre de Nietzsche en trois parties distinctes. La première s'étend de 1872 (date de la publication de La Naissance de la tragédie) à 1876 (rupture avec Wagner). Attiré au départ par les thèses esthétiques de Schopenhauer (et particulièrement par le privilège que ce dernier accordait à la musique), Nietzsche s'en détache progressivement, comme l'attestent les évolutions qu'on peut constater dans ses Considérations intempestives (ou « inactuelles »). C'est dans la Seconde Considération, qui porte sur les avantages et inconvénients de l'histoire pour la vie, que Nietzsche élabore le pas décisif qui le fait sortir de l'orbe schopenhauerienne : il y a une façon maladive de s'intéresser au passé pour le passé (« l'histoire antiquaire ») qui nous détourne du présent et dont il faut se méfier. Par là commence à se développer l'intérêt nietzschéen pour la vie d'une part (qui demeurera jusqu'au bout un thème central) et pour la notion de culture ou de civilisation − l'idée étant que l'homme du xixe siècle est contemporain d'une crise de la civilisation ou, plus exactement, d'une civilisation devenue malade d'elle-même ; maladie qui risquerait d'être mortelle si elle n'était pas soignée de toute urgence.
La seconde partie de l'œuvre de Nietzsche s'étend grossièrement de 1876 à 1882 : c'est à cette période que s'élabore sa propre conceptualité. En 1878, Humain trop humain parle déjà du « sentiment de plaisir » et affirme qu'il provient d'un « accroissement de la puissance ». Dans Aurore (1881), ce « sentiment de plaisir » devient « sentiment de puissance » et même « démon de la puissance » ; dans Le Gai savoir (1882-1885), ces expressions sont (définitivement) remplacées par celle de « volonté de puissance ».
La troisième partie est celle de la maturité de l'œuvre, qui demeurera désormais intacte dans ses intuitions fondamentales, que Nietzsche se préoccupera surtout de déployer à propos de différents objets (les sciences, l'art, la morale, les religions, par exemple). Cette période commence avec Le Gai Savoir et voit se succéder les deux autres textes centraux, à savoir Par-delà le bien et le mal (1886) et la Généalogie de la morale (1887). Il faut aussi mentionner un texte plus problématique, Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), et les livres écrits au cours de l'année 1888, parmi lesquels Le Crépuscule des idoles et Ecce Homo.
Les concepts fondamentaux
La volonté de puissance : ce n'est pas une entité ou une chose (c'est la métaphysique qui a toujours privilégié l'un sur le multiple). Des instincts sont en lutte pour la domination : chacun veut dominer les autres. Lorsque l'un d'entre eux parvient, même temporairement, à avoir une position dominante, il n'a de cesse de renforcer sa suprématie en sécrétant des valeurs, c'est-à-dire une façon d'interpréter le monde qui lui soit favorable. C'est ce processus interprétatif que Nietzsche nomme « volonté de puissance ».
Les valeurs : il ne s'agit pas simplement d'estimations subjectives. Tout être vivant organise son milieu en fonction de sentiments d'attrait et de répulsion. Une valeur, c'est ce qui définit de tels sentiments, bref, ce qui configure un genre de vie donnée. Tout instinct cherche à promouvoir les valeurs qui lui sont favorables, en sorte que la question n'est pas de savoir si certaines valeurs sont plus vraies que d'autres (il n'y a pas de vérité : il n'y a que des interprétations du monde par les instincts) ; la question est plutôt celle de « la valeur de nos valeurs », c'est-à-dire de leur valeur pour la vie. Certains instincts en effet exercent leur domination, mais au prix d'une négation de la vie elle-même.
Le nihilisme : c'est la crise que nous connaissons. Suite à un long processus de dégradation qui commence avec Platon, nous ne croyons plus en nos valeurs fondamentales, mais elles ont régné pendant si longtemps et ont à ce point tyrannisé les autres instincts, que nous ne sommes plus capables d'en inventer de nouvelles. Cette crise des valeurs, ce retournement de la volonté de puissance contre la vie est finalement volonté du néant ou nihilisme.
Le surhumain : il ne s'agit pas de surhomme chez Nietzsche, parce que le surhumain n'est pas un héros singulier, mais bien plutôt un nouveau type d'homme. Nous ne croyons plus en nos valeurs, et la crise est grave ; mais elle est peut-être aussi l'occasion de nous dépasser nous-mêmes et d'inventer une humanité nouvelle. L'humanité qui dépassera le nihilisme en posant de nouvelles valeurs (s'il est encore temps !), c'est cela le surhumain.
Le ressentiment : lorsque les sociétés redoutaient des menaces extérieures, les morales privilégiaient les vertus guerrières : c'était le règne de la « brute blonde » et stupide, qui dominait par sa force physique.
Les plus faibles devaient donc se soumettre sans rien dire ; c'est là qu'est né et a crû le ressentiment, cette « impuissance à se venger » de la domination qu'on endure.

Pensée philosophique

Nietzsche critique de la philosophie
Le préjugé dualiste
Nietzsche montre que la philosophie a depuis ses origines reconduit trois présupposés fondamentaux. Le premier, c'est le présupposé dualiste : il consiste à comprendre le réel à l'aide de disjonctions (vrai/ faux, bien/ mal, par exemple), c'est-à-dire à le simplifier, puisqu'on suppose alors que le réel est effectivement dichotomique. Nietzsche lui, se pose « par-delà le bien et le mal » : il va sans cesse jouer la multiplicité contre ces simplifications réduisant tout à une suite d'oppositions terme à terme, ce qui a permis au passage aux philosophes dogmatiques de résoudre à bon compte le problème de la contradiction. Selon Nietzsche, il faut bien plutôt oser l'hypothèse de l'homogénéité intégrale du réel : tout ce qui arrive est volonté de puissance, et rien d'autre.
Le préjugé atomiste
Par « atomisme », entendons ici la croyance en l'existence d'entités discrètes (c'est-à-dire discontinues) existant en et par soi : l'atomisme pense le réel en termes de discontinuité, de séparation et de non homogénéité : Nietzsche qualifie donc d'« atomiste » le préjugé selon lequel il existe une âme, entité substantielle distincte du corps. Là encore, les philosophes ont privilégié l'un sur le multiple et l'être, sur le devenir. Le privilège accordé à la substance depuis Aristote est une conséquence du préjugé atomiste, puisqu'une substance, c'est ce qui existe en et par soi et qui n'est pas soumis au devenir. Pour Nietzsche, il faut au contraire rejeter toute théorie de l'être, toute fixité et toute doctrine de l'identité à soi, au profit d'une réalité conçue comme un processus, comme devenir.
Le préjugé fétichiste
Entendons ce terme en son sens ethnologique, et non psychologique : le fétichisme, c'est le fait de conférer à un objet ou à une chose une volonté et une efficience (c'est parce que l'arme veut tuer qu'elle est mortelle). Si les philosophes dogmatiques sont tous demeurés prisonniers de ce préjugé, c'est parce qu'ils ont tous été persuadés que toute action supposait un être agissant qui en est l'auteur, c'est-à-dire un sujet. Nietzsche affirme au contraire que la processualité du réel est sans auteur : il faut cesser une bonne fois de ramener l'action à un substrat qui en serait la cause. Tout est volonté de puissance, tout est processus interprétatif, tout est devenir, mais ce devenir est sans auteur : la volonté de puissance n'est pas un sujet qui serait cause des actions. C'est le thème de l'innocence du devenir : le devenir est en deçà de toute morale, parce qu'il est sans intention et sans but, sans sujet qui en serait la cause et qui par conséquent en porterait la responsabilité.
Le monde de la volonté de puissance
Instincts, valeurs, interprétation
La volonté de puissance, c'est le nom non d'un sujet, mais d'un processus, celui d'instincts en lutte les uns contre les autres pour la domination. Quand un instinct triomphe, il génère les valeurs qui lui sont favorables, parce qu'elles permettent d'interpréter le monde dans un sens qui l'arrange. D'où la thèse de Nietzsche : il n'y a pas de réel, il n'y a que des interprétations. Ce qu'est pour nous le monde… en dit long sur les instincts qui nous gouvernent : par exemple, nous préférons la vérité à l'erreur, l'ordre au désordre, le bien au mal… Mais pourquoi ? N'est-il pas évident qu'il y a des vérités qui rendent la vie douloureuse, des commandements moraux qui la contraignent ? Si donc nous sommes persuadés contre toute raison que la vérité vaut plus que l'erreur, c'est parce que nos instincts nous contraignent à préférer la vérité plus que tout.
L'enquête généalogique
On peut donc remonter des valeurs qui caractérisent une civilisation donnée (les nôtres, ce sont depuis 2 500 ans les valeurs issues du platonisme) aux instincts qui les ont sécrétées. Et voilà ce que dévoile l'enquête généalogique : nos valeurs morales sont en fait issues du ressentiment. Nous sommes les descendants des esclaves en révolte dont Socrate est l'archétype (Socrate, celui qui est trop faible pour taper qui que ce soit et qui finit par dire qu'il est mal de taper…). Ayant subi une longue domination, les anciens esclaves se rebellent en édictant des valeurs qui font des anciens maîtres des « méchants » : aux morales de la domination brutale (est « bon » celui qui est « fort ») succèdent les morales du ressentiment (est « bon » celui qui est « pur », c'est-à-dire le moins « fort » possible !). Le problème, c'est que ces valeurs se sont affirmées contre la vie : les valeurs du platonisme vont être responsables d'une grave crise dont l'issue est encore incertaine, le nihilisme.
Le nihilisme
Origines du nihilisme
Le nihilisme, c'est le fait que l'homme ne croit plus en ses valeurs fondamentales, mais n'a cependant plus la force d'en inventer de nouvelles. Les instincts du platonisme ont régné trop longtemps : les autres se sont atrophié et sont incapables de reprendre le pouvoir. Mais si le platonisme est si puissant, comment expliquer la crise ? Le platonisme pose que la vérité est la valeur fondamentale : tout, plutôt que de mentir. Cette volonté de vérité à tout prix va donc nous conduire au bord de l'abîme : cette vérité à laquelle nous avons tout sacrifié… n'était qu'une valeur dictée par un instinct !
De même, le platonisme, plein de ressentiment devant les injustices de la vie, posait qu'il y aurait ailleurs et plus tard une autre existence (ce que Nietzsche nomme « les arrière-mondes ») ; pensons à la religion chrétienne : ici-bas les Justes souffrent, mais Dieu les récompensera dans l'au-delà. Ces arrière-mondes sont nécessaires à l'homme du platonisme : ils lui permettent de supporter une existence qu'il déteste. Mais, maintenant, il n'y croit plus (c'est le thème de « la mort de Dieu »). L'homme moderne ne croit plus en Dieu, il sait que sa croyance religieuse n'était qu'une illusion réconfortante, et pourtant il en a atrocement besoin et ne sait s'en passer ; d'où une impression de détresse atroce.
Nihilisme actif et nihilisme passif
Le nihilisme, c'est donc le moment où toutes nos valeurs sont mises en doute, où les statues des dieux sonnent creux, le temps du crépuscule de nos idoles. Il y a deux solutions : soit la maladie progresse, c'est-à-dire que les valeurs continuent à se dévaloriser lentement jusqu'à ce que nous sombrions dans un relativisme mou pour lequel tout se vaut et pour qui plus rien n'a d'importance (possibilité que Nietzsche envisage dans ce qu'il appelle « le dernier homme »), soit nous voyons dans cette crise non pas seulement une épreuve, mais aussi une chance : nous avons la possibilité, enfin, de sortir du platonisme en essayant de poser de nouvelles valeurs. La première possibilité s'appelle nihilisme passif et elle conduira l'homme à sa perte ; Nietzsche appelle la seconde de ses vœux, en espérant que nous soyons encore assez vivants pour pouvoir inventer.

Zoom sur…

Fragments posthumes, XI, 34 [253]
« La vérité est le genre d'erreur sans laquelle une espèce d'êtres vivants ne saurait vivre. La valeur pour la vie décide en dernière instance ». Ce que nous nommons vérité, ce n'est en fait que la façon dont les instincts qui nous dominent dictent une interprétation du monde. Cette interprétation définit le milieu dans lequel un type humain donné peut s'épanouir : par exemple, les valeurs du platonisme interprètent le monde en des termes qui rendent possible l'épanouissement d'une certaine espèce d'hommes, les anciens esclaves pleins de ressentiment et de haine recuite (c'est-à-dire nous-mêmes !). Mais qui juge de la valeur de ces valeurs ? La valeur pour la vie. Or, les valeurs du platonisme sont tournées contre la vie : trop faible pour dominer quiconque, l'esclave se domine lui-même, prône l'ascèse, la maîtrise de soi et de ses désirs… Plutôt se dominer soi-même que cesser de dominer, plutôt « vouloir le rien que ne rien vouloir ». C'est parce que le platonisme est l'expression d'une volonté de puissance tournée contre la vie qu'il doit être dépassé, à moins qu'il ne soit déjà trop tard pour cela.
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