Pierre Charles Louis Baudin, « La concorde et le pardon ? », 1795

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Introduction

Après la chute de Robespierre, le 9 thermidor, et l'exécution de ses partisans, la Convention épurée se refuse à appliquer la Constitution précédente et une commission des onze est chargée de rédiger la Constitution de l'an III. En son nom, le conventionnel modéré Pierre-Charles-Louis Baudin (1748-1799) demande à l'assemblée le 2 brumaire an IV (24 octobre 1795) de voter un décret dont l'article premier prévoit : « À compter du 5 brumaire de l'an IV, la peine de mort est abolie. » Il imagine une mise en scène grandiose de l'abolition, dans le goût néoclassique cher aux révolutionnaires. La commission amendera l'article premier le 4 brumaire et rendra conditionnelle l'abolition, repoussée à un futur indéterminé : « À dater du jour de la publication de la paix générale, la peine de mort sera abolie dans la République française. » La peine de mort a encore de beaux jours devant elle.

« La concorde et le pardon ? », 1795

On a proposé, nous le savons, et l'on vous proposera de nouveau quelques exceptions à la loi que nous sollicitons ; les crimes contre la sûreté de l'état paraissent à quelques personnes exiger que la crainte de la mort soit un frein qui retienne les conspirateurs. Nous partageons l'estimable sollicitude de ceux qui se montrent, comme nous le sommes nous-mêmes, jaloux de la sûreté publique, et nous ne partageons pas moins l'horreur que leur inspire l'énormité du crime contre lequel ils veulent maintenir une peine qui lui soit uniquement applicable ; mais nous répondrons que le mépris de la vie entre naturellement dans les calculs de quiconque se mêle de conspiration ; que celui qui ne sait pas braver la mort, n'a pas cette énergie, cette audace du crime sans laquelle il n'y a point de conjurés, et qu'on n'a rien à se promettre à l'égard de cette espèce de criminels, de l'impression d'une crainte qu'ils ont par avance surmontée.
Nous ajouterons surtout que conserver des échafauds, même pour un seul délit, c'est risquer qu'on n'en étende bientôt l'usage à des délits qui ne paraîtront pas moins odieux, ou qui, devenant plus fréquents dans certaines circonstances, sembleront exiger qu'on les réprime avec plus de force. En un mot, si l'on compose avec le principe, si l'on ne ferme pas l'abyme, il peut engloutir et dévorer encore des victimes innocentes à l'égard desquels les méprises des tribunaux sont quelquefois inévitables, même après avoir perfectionné l'instruction criminelle par l'institution sublime du jury. Quand il s'agit de laisser subsister une peine dont l'application est irréparable, quel législateur ne frémirait pas de penser qu'il se sent responsable de la prévarication ou de l'ignorance de tout juré qui fera périr un innocent ?
L'on osa dire à cette tribune que ceux-là seuls veulent briser les échafauds qui craignent d'y monter. L'homme de bien sait qu'on y traîna Vergniaud, Barnevelt et Sidney(1), et quiconque est pénétré de l'indignation que doit allumer un tel souvenir, s'empressera d'arrêter le retour de pareils forfaits.
Ici, représentants du peuple, il faut parler aux yeux, à l'imagination et surtout au cœur. Ce n'est point assez que le décret d'abolition de la peine de mort soit prononcé dans cette enceinte, et qu'il soit le dernier de tous ceux que vous aurez rendus. Non loin du lieu de vos séances est une place qui n'en est séparée que par le jardin national. Nous savons que le sang des coupables coula sur cette place, comme celui des innocents ; mais la Bastille avait aussi renfermé quelques criminels parmi les victimes du despotisme ; et ceux qui renversèrent cet affreux château ne devinrent pas apparemment complices des scélérats qui avaient habité quelques-uns de ces cachots. Que la Convention aille prononcer son décret sur la place de la Révolution ; que le président y foule aux pieds la faux de la mort, qu'elle y soit brisée avec appareil, et que ses débris soient déposés dans vos archives ; que cette place porte aussitôt le nom de Place de la Concorde, et qu'un décret conserve le nom de Rue de la Révolution à celle qui le porte aujourd'hui, et qui conduit du boulevard sur la place. Puissent les Français en conclure que la Révolution était un passage qui devait les conduire à la Concorde, et qu'arrivés à ce terme désiré, l'immensité de l'espace offrira de toutes parts à leurs regards enchantés une perspective aussi riante qu'étendue !
Pierre-Charles-Louis Baudin, République française. Rapport fait à la convention nationale, et projet de décret, présenté dans la séance du 2 brumaire an IV, au nom de la commission des onze, sur l'abolition de la peine de mort et l'amnistie pour les faits relatifs à la révolution, Paris, Imp. Nale, an IV, pp. 16-24.
(1)Pierre Vergniaud est un des Girondins guillotinés le 31 octobre 1793 ; Jan Van Orden Barnevelt un républicain hollandais, décapité en 1619 ; Algernon Sidney, opposant politique au roi Charles II d'Angleterre, a été exécuté en 1683.
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