I. Étude de la langue (8 points)
1.
Dans l'extrait suivant :
« Tu me demandes ce que tu m'as fait, vieux Wang-Fô ? reprit l'Empereur en penchant son cou grêle vers le vieil homme qui l'écoutait. » (lignes 1 et 2)
a. Relevez les formes verbales et donnez leur infinitif.
b. Indiquez le temps et le mode de chaque forme verbale.
La forme verbale « demandes » a pour infinitif « demander » et est conjuguée au présent de l'indicatif.
La forme verbale « as fait » a pour infinitif « faire » et est conjuguée au passé composé de l'indicatif.
La forme verbale « reprit » a pour infinitif « reprendre » et est conjuguée au passé simple de l'indicatif.
La forme verbale « penchant » a pour infinitif « pencher » et est conjuguée au participe présent. Précédé de la préposition « en », le participe présent a un emploi adverbial nommé gérondif.
La forme verbale « écoutait » a pour infinitif « écouter » et est conjuguée à l'imparfait de l'indicatif.
2.
Récrivez ce passage en remplaçant « je » par « elles » et en faisant toutes les modifications nécessaires.
« Le jour, assis sur un tapis dont je savais par cœur le dessin, reposant mes paumes vides sur mes genoux de soie jaune, je rêvais aux joies que me procurerait l'avenir. » (lignes 9 à 11)
Le jour, assises sur un tapis dont elles savaient par cœur le dessin, reposant leurs paumes vides sur leurs genoux de soie jaune, elles rêvaient aux joies que leur procurerait l'avenir.
3.
Dans la phrase suivante, délimitez et donnez la nature des différentes propositions.
« À seize ans, j'ai vu se rouvrir les portes qui me séparaient du monde : je suis monté sur la terrasse du palais pour regarder les nuages, mais ils étaient moins beaux que ceux de tes crépuscules. » (lignes 19 à 21)
[À seize ans, j'ai vu [se rouvrir les portes [qui me séparaient du monde] ] ] : [je suis monté sur la terrasse du palais pour regarder les nuages], mais [ils étaient moins beaux que ceux de tes crépuscules].
Cette phrase se compose de trois propositions indépendantes : les deux premières sont juxtaposées avec les deux-points : « À seize ans, j'ai vu se rouvrir les portes qui me séparaient du monde » et « je suis monté sur la terrasse du palais pour regarder les nuages ». La troisième proposition indépendante, « ils étaient moins beaux que ceux de tes crépuscules », est coordonnée avec la conjonction de coordination « mais ».
La première proposition indépendante comporte la proposition infinitive « se rouvrir les portes qui me séparaient du monde » dans laquelle est insérée la proposition subordonnée relative adjective « qui me séparaient du monde ».
4.
Dans les phrases suivantes, précisez la nature et la fonction des mots ou groupes de mots soulignés.
• « … secoué sur des routes dont je ne prévoyais ni la boue ni les pierres, j'ai parcouru les provinces de l'Empire sans trouver tes jardins pleins de femmes semblables à des lucioles… » (lignes 21 à 23)
• « Tu m'as menti, Wang-Fô, vieil imposteur… » (ligne 27)
Le pronom relatif « dont » est complément du nom des groupes nominaux coordonnés « ni la boue ni les pierres ».
Le groupe nominal prépositionnel « de l'Empire » est complément du nom « provinces ».
Le pronom personnel « m' » est COI du verbe « as menti »
Le groupe nominal « vieil imposteur » est apposé au nom propre « Wang-Fô ».
II. Lexique et compréhension lexicale (3 points)
1.
Proposez un synonyme aux mots « grêle » (ligne 2) et « candeur » (ligne 3) en tenant compte de leur sens en contexte.
L'adjectif « grêle » a pour synonyme « mince ». Le cou de l'Empereur est décharné.
Le substantif « candeur » renvoie à l'« innocence » du jeune Empereur qui n'est jamais sorti de son palais.
2.
Expliquez la formation et le sens du verbe dégoûter. (lignes 24 et 33)
Le verbe « dégoûter » est construit sur le radical « goût » avec le préfixe « dé- » de négation et le suffixe « -er », qui est le morphème grammatical flexionnel de l'infinitif des verbes du premier groupe. Le verbe « dégoûter » signifie « provoquer une répugnance, rebuter ».
3.
Expliquez le sens de l'expression « l'éclaboussure des âmes humaines ». (ligne 4)
L'expression « l'éclaboussure des âmes humaines » est une métaphore. Le contact avec l'Autre est comparé à une « éclaboussure », une goutte de liquide qui salit. L'Empereur a donc été protégé de l'impureté de son peuple pour préserver son innocence.
III. Réflexion et développement (9 points)
« Tu m'as menti, Wang-Fô, vieil imposteur : le monde n'est qu'un amas de taches confuses, jetées sur le vide par un peintre insensé, sans cesse effacées par nos larmes. » (lignes 27 et 28)
En vous appuyant sur cette citation et le texte de Marguerite Yourcenar, sur votre culture, vos lectures et vos réflexions personnelles, vous interrogerez les liens que l'art entretient avec le réel. Vous présenterez votre propos de façon structurée et argumentée.
À travers leurs œuvres, les artistes transportent le spectateur ou le lecteur dans un monde qu'ils présentent de manière plus ou moins fidèle à la réalité. Le personnage de l'Empereur de la nouvelle « Comment Wang-Fô fut sauvé » de Marguerite Yourcenar, parue dans le recueil Nouvelles orientales en 1963, reproche ainsi au peintre de son palais de lui avoir menti. Confronté à la réalité du monde, il s'est rendu compte que ses tableaux l'avaient embelli. Est-ce pour autant un mensonge, une trahison ? Nous verrons, tout d'abord, que l'art peut effectivement être déformant voire mensonger. Cependant, nous montrerons qu'il permet d'appréhender le réel autrement.
Dans la nouvelle de Marguerite Yourcenar, l'Empereur a fait arrêter le peintre de son palais. Il commence son réquisitoire en indiquant que ses tableaux étaient, dans son enfance, sa seule perception du monde extérieur et qu'il a passé du temps à en contempler les couleurs : « pendant près de dix ans, je les ai regardées toutes les nuits ». Il a ainsi développé une conception merveilleuse du monde, comme le révèle la description qu'il fait de la mer représentée par le peintre, « si bleue qu'une pierre en y tombant ne peut que se changer en saphir ». Il a également cru son royaume au centre du monde : « Je me représentais le monde, le pays de Han au milieu, pareil à la plaine monotone et creuse de la main que sillonnent les lignes fatales des Cinq Fleuves ».
L'Empereur raconte ensuite comment il s'est rendu compte que Wang-Fô lui mentait. Il commence par s'en apercevoir quand il se rend sur les toits du palais, d'où il observe les nuages pour la première fois. Il estime qu'« ils étaient moins beaux que ceux de [s]es crépuscules ». Quand il sort du palais pour parcourir les routes de son royaume, la déception est encore plus vive. Il énumère ainsi, avec des termes péjoratifs, ce qui s'oppose à la représentation du peintre : « la boue » et « les pierres » des routes, les « cailloux des rivages », « la vermine des villages ». Les couleurs sont également décevantes : « le sang des suppliciés est moins rouge que la grenade figurée sur tes toiles ». Même les êtres humains ne correspondent pas à ceux qu'il a contemplés sur les tableaux du palais : les femmes, par exemple, ne sont pas des « fleurs semblables à des lucioles ». Il accuse le peintre d'avoir sciemment abusé de sa confiance, il se sent trahi comme le marquent la façon dont il le qualifie, « vieil imposteur », et les verbes qu'il utilise : « tu m'as fait croire », « Tu m'as menti ». C'est pour éviter ce genre de reproches que Colette – dans la nouvelle « Jour gris », publiée dans le recueil Les Vrilles de la vigne – reconnaît, après avoir célébré la beauté magique de sa Bourgogne natale, qu'elle transforme le réel par le prisme de ce qu'elle ressent pour le lieu de son enfance et par son écriture. Elle en propose donc une deuxième version beaucoup plus réaliste et déceptive à la fin de la nouvelle.
Comme l'Empereur de Marguerite Yourcenar, on peut reprocher à l'art de véhiculer des représentations déformées du réel. Jean-Marc Moura, un chercheur universitaire, a ainsi montré comment l'exotisme, représentation occidentale de l'Ailleurs, a ancré une connotation eurocentrée à laquelle il est parfois difficile d'échapper. L'écrivain Raphaël Confiant explique, par exemple, combien les realia de l'île tropicale sont difficilement dissociables de ces stéréotypes exotiques.
L'art doit-il pour autant être la copie du réel ? Le peintre Zeuxis a-t-il raison en jugeant les raisins de son tableau mieux réussis que l'enfant qui les tient parce que les oiseaux sont venus les picorer sans avoir peur de l'enfant ?
L'Empereur reconnaît implicitement la valeur artistique des tableaux du peintre Wang-Fô : « Le seul empire sur lequel il vaille la peine de régner est celui où tu pénètres, vieux Wang, par le chemin des Mille Courbes et des Dix Mille Couleurs ». S'il veut punir Wang-Fô, c'est parce qu'il est déçu que le monde ne ressemble pas à la création du peintre : « les sortilèges m'ont dégoûté de ce que je possède, et donné le désir de ce que je ne posséderai pas ». L'expérience de l'Empereur est douloureuse parce qu'il n'avait jamais vu autre chose que les tableaux du peintre du palais. L'expérience artistique est en général différente. Les lecteurs des Bucoliques de Virgile ne peuvent interpréter l'Arcadie comme un mensonge. Ils savent qu'il s'agit d'un lieu idyllique, le locus amoenus, ce lieu commun de la Nature luxuriante et accueillante. L'art permet d'établir un lien différent de celui de la simple perception que l'on a du réel au quotidien.
Charles Baudelaire est tout aussi dégoûté du réel que l'Empereur de Marguerite Yourcenar. Quand il se compare à l'albatros, il souligne qu'il est inadapté à la réalité, au monde qui l'entoure, aux autres aussi, mais comme Wang-Fô, il a la capacité de s'élever pour voir au-delà, pour atteindre l'Idéal. Dans un projet de préface, le poète déclare ainsi : « j'ai de chaque chose extrait la quintessence. Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or ». La poésie, et plus largement l'art, permet donc d'accéder à un autre niveau de la réalité. Il s'agit de voir ce que les autres ne voient pas, d'atteindre la beauté dans cet « amas de taches confuses, jetées sur le vide » par un « peintre insensé ». Le véritable artiste ordonne, précise, distingue, embellit voire accède à ce qui est caché, aux signes d'un univers invisible, comme le déclare Arthur Rimbaud dans sa lettre du voyant.
L'art nous permet d'appréhender différemment le réel, d'enrichir notre façon de percevoir le monde, comme le fait, par exemple, Francis Ponge dans Le parti pris des choses : les éléments banals de notre quotidien, comme le pain ou l'huître, accèdent à une autre dimension grâce au langage poétique. L'art nous apprend à développer nos perceptions, à appréhender le monde de façon synesthésique, mais aussi à lier nos états d'âme, nos émotions à la Nature, comme les romantiques l'ont fait. On peut ainsi faire le chemin dans l'autre sens, de l'art au réel : identifier les roses trémières grâce à la série des Malaussène de Daniel Pennac, se retrouver dans Un balcon en forêt de Julien Gracq au détour d'un layon ou dans La Presqu'île sur la côte atlantique en fin d'après-midi. C'est ce que propose Jules Leclercq dans son récit de voyage Au pays de Paul et Virginie qu'il publie en 1875, dans lequel il mêle sa lecture du roman de Bernardin de Saint-Pierre et ses propres découvertes de l'île Maurice, sans se limiter aux stéréotypes exotiques.
Les liens entre l'art et le réel sont donc divers, de la mimesis à la transformation voire à la déformation. Quoi qu'il en soit, c'est au lecteur, spectateur, de multiplier ses expériences esthétiques pour développer ses capacités à percevoir le monde sous différents angles. Ces compétences sont à enseigner à l'école pour éviter de creuser les inégalités face à l'expérience artistique.
Sujet corrigé réalisé par Cécile Vallée, professeure de lettres au lycée et formatrice à l'INSPÉ.