Sujet 2022 de français, groupement académique 2
Dernier essai le - Score : /20
Sujet

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L'épreuve est notée sur 20. Une note globale égale ou inférieure à 5 est éliminatoire. Durée de l'épreuve : 3 h ; coefficient 1.
Texte
L'année de ses douze ans, la narratrice a quitté le Liban en proie à la guerre civile et s'est exilée en France avec sa famille mais sans son père. Trente ans plus tard, alors qu'elle s'installe dans un nouvel appartement, elle cherche encore à se reconstruire.
Je ne m'en sors pas si mal, je n'ai qu'à déverser le contenu des cartons où bon me semble, le plus important, c'est que les plantes aient déjà trouvé leur juste place sur la petite terrasse. C'est bien la preuve de mon ancrage. Je ne me débrouille pas si mal pour ce qui est d'être sédentaire. Planter, c'est la raison même de la sédentarité. Planter, c'est s'installer. Mon balcon ressemble de plus en plus à celui des petits vieux. Ceux qui sont on ne peut plus installés. Ceux qui ont des souvenirs qui débordent de partout sur les balcons. Ceux dont la mémoire est si riche et si pauvre à la fois que de véritables petites jungles en pots fleurissent sur leurs balcons. Ceux qui oublient sans le savoir parce que ça fait trop de choses à se rappeler. Ils savent qu'ils ne vont probablement plus bouger, que ce sont là leurs derniers souvenirs. Ils fleurissent leur dernier balcon dans leur dernier appartement. Ils maintiennent en vie de plus en plus de plantes au fur et à mesure que la vie et la mémoire les quittent. Mon balcon ressemble de plus en plus à celui des petits vieux qui ne déménageront plus jamais. Je suis bien installée. J'ai l'habitude, je vais bien trouver le moyen de tout ranger et de respirer. Je ne suis peut-être plus nomade. J'ai un balcon de petite vieille, une étagère à épices et des montagnes de jouets. J'ai des dizaines de gros cartons à vider dans mon salon. Je n'ai plus besoin que tout tienne dans un sac à dos, ni de changer de ville tous les deux ou trois jours. Ça fait des mois que je n'ai pas eu de crise, que je n'ai pas été aux urgences et que je n'ai rien jeté.
J'aimerais bien tout jeter et réussir à respirer. Je ne rêve pas d'une maison. Je n'en ai jamais rêvé. Je ne veux pas d'une jolie maison avec jardin, peut-être un jardin sans maison. Une cabane tout au plus. Le support d'un mur pour y faire grimper la glycine et une vigne vierge qui deviendrait écarlate en automne. Un ou deux arbres. Des arbres qui grandiraient si bien que dans leur sève couleraient les souvenirs du monde entier. Il y aurait un prunier qui donnerait en été des milliers de prunes vertes parce que les prunes vertes, c'est le meilleur fruit au monde. Peut-être qu'il y aurait un cerisier du Japon, comme celui du Jardin des plantes(1), en dessous duquel on mettrait un banc. Un mur ou deux où mes lierres et mes jasmins grimperaient si bien qu'ils recouvriraient tout, de manière à ce qu'on ne puisse plus deviner le mur en dessous. Les romarins pousseraient tant qu'ils deviendraient de vrais petits arbustes. Le thym et la marjolaine fleuriraient au printemps et lâcheraient de nouvelles graines en été, si bien que tout le lopin de terre serait colonisé et qu'on sentirait les effluves des plantes aromatiques sans même devoir frotter la paume de la main sur leurs sommités. Il y aurait un buis et un olivier qui se feraient une course à la lenteur pour savoir qui des deux arriverait à pousser le plus lentement, qui des deux arriverait le mieux à prendre son temps. Un bout de terre pour que les racines de l'eucalyptus, de la verveine et de la lavande s'étendent à leur guise. Une terre pour y planter les souvenirs qui supportent mal les jardinières. La terre serait si fertile que ma mémoire serait d'une efficacité redoutable. Elle saurait si bien oublier et quoi faire pousser que tous mes tics disparaîtraient.
Dima Abdallah, Mauvaises Herbes, 2020.
I. Étude de la langue (6 points)
1. 
Indiquez la nature des mots ou groupes de mots soulignés dans les extraits suivants : :
  • Ceux qui ont des souvenirs qui débordent de partout sur les balcons.
  • …au fur et à mesure que la vie et la mémoire les quittent.
  • J'ai un balcon de petite vieille, une étagère à épices
  • … je n'ai rien jeté. (fin du premier paragraphe)
2. 
Dans le passage suivant, relevez et classez selon leur catégorie grammaticale les termes portant la marque de la première personne :
Je ne m'en sors pas si mal, je n'ai qu'à déverser le contenu des cartons où bon me semble, le plus important, c'est que les plantes aient déjà trouvé leur juste place sur la petite terrasse. C'est bien la preuve de mon ancrage.
3. 
Dans le passage suivant, remplacez « des petits vieux » par « d'une petite vieille » et faites toutes les transformations nécessaires.
Mon balcon ressemble de plus en plus à celui des petits vieux. Ceux qui sont on ne peut plus installés. Ceux qui ont des souvenirs qui débordent de partout sur les balcons. Ceux dont la mémoire est si riche et si pauvre à la fois que de véritables petites jungles en pots fleurissent sur leurs balcons. Ceux qui oublient sans le savoir parce que ça fait trop de choses à se rappeler. Ils savent qu'ils ne vont probablement plus bouger, que ce sont là leurs derniers souvenirs.
4. 
Dans le passage suivant :
Un mur ou deux mes lierres et mes jasmins grimperaient si bien qu'ils recouvriraient tout, de manière à ce qu'on ne puisse plus deviner le mur en dessous.
a)  Précisez la nature et la fonction de chacune des propositions introduites par les termes soulignés.
b)  Remplacez les termes soulignés par d'autres de même sens.
5. 
Identifiez les deux temps de l'extrait ci-dessous puis précisez l'emploi de chaque occurrence.
Je ne veux pas d'une jolie maison avec jardin, peut-être un jardin sans maison. Une cabane tout au plus. Le support d'un mur pour y faire grimper la glycine et une vigne vierge qui deviendrait écarlate en automne. Un ou deux arbres. Des arbres qui grandiraient si bien que dans leur sève couleraient les souvenirs du monde entier. Il y aurait un prunier qui donnerait en été des milliers de prunes vertes parce que les prunes vertes, c'est le meilleur fruit au monde.
II. Lexique et compréhension lexicale (4 points)
1. 
Pour chacun des deux mots suivants :
« ancrage » ; « jungles »
a)  Donnez le sens premier.
b)  Expliquez le sens en contexte.
2. 
Expliquez ce que la narratrice désigne par l'image « les souvenirs qui supportent mal les jardinières ».
III. Réflexion et développement (10 points)
À la lumière du texte de Dima Abdallah, de vos lectures et de vos réflexions personnelles, vous interrogerez le sentiment « d'ancrage ». Vous présenterez votre propos de façon structurée et argumentée.
(1)Le Jardin des plantes est le nom d'un grand parc parisien.
Corrigé

Corrigé

I. Étude de la langue
1. 
Indiquez la nature des mots ou groupes de mots soulignés.
Remarques : comme l'indique la question, il faut donner la nature (la catégorie grammaticale) des groupes de mots :
  • Groupe nominal. Ex : le petit poisson
  • Groupe nominal prépositionnel (groupe introduit par une préposition). Ex : de mon oncle
  • Groupe adjectival. Ex : confiant en ses capacités
  • « qui » est un pronom relatif.
  • « les » est un pronom personnel complément conjoint.
  • « à épices » est un groupe nominal prépositionnel.
  • « rien » est un adverbe.
2. 
Dans le passage suivant, relevez et classez selon leur catégorie grammaticale les termes portant la marque de la première personne :
  • « je » est un pronom personnel sujet.
  • « m' » est un pronom personnel réfléchi.
  • « me » est un pronom personnel complément conjoint.
  • « mon » est un déterminant possessif.
3. 
Dans le passage suivant, remplacez « des petits vieux » par « d'une petite vieille » et faites toutes les transformations nécessaires.
Remarques : ce type d'exercice de réécriture implique d'être vigilent sur :
  • Les chaînes d'accord : Sujet + verbe et l'accord en genre et en nombre dans le GN
  • Les marques de personne : pronoms et déterminants possessifs
Mon balcon ressemble de plus en plus à celui d'une petite vieille. Celle qui est on ne peut plus installée. Celle qui a des souvenirs qui débordent de partout sur les balcons. Celle dont la mémoire est si riche et si pauvre à la fois que de véritables petites jungles en pots fleurissent sur son balcon. Celle qui oublie sans le savoir parce que ça fait trop de choses à se rappeler. Elle sait qu'elle ne va probablement plus bouger, que ce sont là ses derniers souvenirs.
4. 
a)  Précisez la nature et la fonction de chacune des propositions introduites par les termes soulignés.
Remarques : il faut bien indiquer les deux informations demandées :
  • La nature : une proposition subordonnée peut être conjonctive (introduite par une conjonction de subordination), relative (introduite par un pronom relatif), interrogative indirecte (introduite par un pronom ou un adverbe interrogatif ou par la conjonction si) voire infinitive ou participiale.
  • La fonction : la proposition subordonnée relative adjective est épithète ou apposée au nom, la proposition subordonnée relative substantive a les fonctions d'un GN, la subordonnée conjonctive peut être complétive ou circonstancielle, l'interrogative indirecte est complément du verbe.
La proposition « où mes lierres et mes jasmins grimperaient » est une proposition subordonnée relative qui est épithète du GN « un mur ou deux ».
La proposition « si bien qu'ils recouvriraient tout » est une subordonnée conjonctive circonstancielle de conséquence.
La proposition « de manière à ce qu'on ne puisse plus deviner le mur en dessous » est une subordonnée conjonctive circonstancielle de but.
b)  Remplacez les termes soulignés par d'autres de même sens.
Un mur ou deux sur lesquels mes lierres et mes jasmins grimperaient de telle sorte qu'ils recouvriraient tout, afin qu' ne puisse plus deviner le mur en dessous.
5. 
Identifiez les deux temps de l'extrait ci-dessous puis précisez l'emploi de chaque occurrence.
Je ne veux pas d'une jolie maison avec jardin, peut-être un jardin sans maison. Une cabane tout au plus. Le support d'un mur pour y faire grimper la glycine et une vigne vierge qui deviendrait écarlate en automne. Un ou deux arbres. Des arbres qui grandiraient si bien que dans leur sève couleraient les souvenirs du monde entier. Il y aurait un prunier qui donnerait en été des milliers de prunes vertes parce que les prunes vertes, c'est le meilleur fruit au monde.
Cet extrait est écrit au présent de l'indicatif et au conditionnel présent.
Le verbe « veux » est conjugué au présent de l'indicatif qui renvoie au moment de l'énonciation. Le présentatif « c'est » est également conjugué au présent de l'indicatif qui a une valeur omnitemporelle dans cette phrase.
Les verbes « deviendrait, grandiraient, couleraient, « aurait » « donnerait », sont conjugués au conditionnel présent qui a une valeur modale : la réalisation de ces actions est envisagée comme incertaine voire imaginaire.
II. Lexique et compréhension lexicale (4 points)
1. 
Pour chacun des deux mots suivants :
« ancrage » ; « jungles »
a)  Donnez le sens premier.
L'ancrage est le fait de jeter l'ancre pour fixer le bateau à un endroit. Dans le texte, le mot renvoie à l'idée de s'installer dans un logement pour y rester.
b)  Expliquez le sens en contexte.
La jungle est un espace naturel plutôt associé à l'Asie, caractérisé par une végétation abondante. Dans le texte, le mot est employé comme métaphore hyperbolique, soulignée par le pluriel, pour désigner l'envahissement des balcons par les plantes.
2. 
Expliquez ce que la narratrice désigne par l'image « les souvenirs qui supportent mal les jardinières ».
L'expression « les souvenirs qui supportent mal les jardinières » est une métaphore qui compare les souvenirs à des plantes qui nécessitent un espace moins restreint que celui des jardinières. La métaphore implique que les souvenirs se développent, croissent et ainsi que la mémoire est à construire.
III. Réflexion et développement (10 points)
À la lumière du texte de Dima Abdallah, de vos lectures et de vos réflexions personnelles, vous interrogerez le sentiment « d'ancrage ». Vous présenterez votre propos de façon structurée et argumentée.
Remarques : : le sujet implique de confronter l'analyse des caractéristiques du « sentiment d'ancrage » dans le texte à d'autres façons de l'envisager.
Au sens propre, l'ancrage est un terme maritime qui désigne le fait de maintenir un bateau à un endroit. Au sens figuré, il désigne l'action ou le moyen de se fixer. Dans son roman Mauvaises herbes, paru en 2020, Dima Abdallah met en scène une narratrice qui a fui le Liban en guerre et qui vit en France depuis une trentaine d'années. Dans l'extrait qui nous est proposé, elle utilise le substantif pour évoquer les efforts qu'elle déploie pour se fixer, s'installer dans un appartement de manière durable en imaginant cependant un lieu qui serait plus propice à assurer cette stabilité. Nous nous demanderons en quoi ce sentiment d'ancrage est lié à la construction de l'identité. Si pour la narratrice de Mauvaises herbes, il se construit en effaçant ce qui la rattache à ses origines, nous verrons qu'il peut, au contraire, se construire par l'enracinement dans les origines ou être multiple.
Comme l'ancre du salut, celle qui servait pour les arrêts longs mais également dans les cas désespérés, l'ancrage que recherche la narratrice de Mauvaises herbes en s'installant dans un nouvel appartement semble indissociable de son propre salut. En effet, elle y voit un moyen de ne plus avoir de « crises », de ne plus aller aux urgences, et espère voir ses « tics » disparaître. Ainsi les cartons qui envahissent son nouvel appartement et les « montagnes de jouets » sont la preuve, pour elle, qu'elle a réussi à abandonner son « sac à dos » et ses changements de ville « tous les deux ou trois jours ». L'ancrage est donc associé à une vie sédentaire qui se matérialise par l'enracinement, celui des plantes dans leurs pots et de ces pots sur sa « petite terrasse ». Elle affirme en effet que ces plantations sont « la preuve de son ancrage » car « planter, c'est s'installer ». Elle développe alors une comparaison avec les « petits vieux », ceux qui « fleurissent leur dernier balcon dans leur dernier appartement », qui « sont on ne peut plus installer » et qui ont un rapport particulier à la mémoire : leurs « jungles en pots » symbolisent en effet le trop-plein de leur mémoire qui les fait paradoxalement oublier. Pour la narratrice, le sentiment d'ancrage est donc lié à son rapport à la mémoire. Il s'agit de planter de nouveaux souvenirs pour oublier les anciens, ceux qui la relient à son exil.
Toutefois, cette installation dans un nouvel appartement ne semble qu'une étape fragile dans sa quête. En effet, les cartons ne sont pas vidés. La terrasse ne semble pas suffisante pour que ses plantations permettent un réel enracinement. Elle développe alors une rêverie sur le lieu idéal de son ancrage. Il s'agirait de cultiver un jardin pour faire pousser de nouvelles racines, afin d'effacer les anciennes. L'aménagement du jardin qu'elle imagine est marqué par ce désir d'être entourée par une végétation qui l'éloigne de ses souvenirs et la relie à une dimension universelle. Ainsi, elle imagine planter « des arbres qui grandiraient si bien que dans leur sève couleraient les souvenirs du monde entier », et non les siens. Les plantes grimpantes recouvriraient les murs du jardin, « le thym et la marjolaine » dont les graines feront que « tout le lopin de terre serait colonisé » permettent également de remplir l'espace et de solliciter les sens pour recouvrir la mémoire. Celui qui plante s'ancre en remplaçant les anciennes racines par de nouvelles, plus universelles.
La réécriture que propose Michel Tournier de Robinson Crusoé, Vendredi ou les limbes du Pacifique, évoque le même processus d'effacement du passé par la relation avec la nature de l'île. Après avoir tenté de la transformer afin qu'elle ressemble à ce qu'il a connu, comme le Robinson de Defoe, le personnage de Michel Tournier, guidé par Vendredi, s'acclimate à son nouvel environnement, s'y ancre comme le symbolise son union avec la terre dont sont issues les mandragores, plantes à grosses racines. Robinson refuse ainsi de rentrer en Europe quand il en a l'occasion et s'installe définitivement sur l'île.
Si le sentiment d'ancrage peut être lié à la nécessité de se créer de nouvelles racines, de se fixer là où l'on a échoué, à l'opposé, il peut naître de la préservation des racines originelles. Ainsi, dans Désert, J.M.G. Le Clézio met en scène Lalla, une jeune Marocaine exilée à Marseille, qui, à l'inverse de la narratrice de Mauvaises herbes, recherche dans le pays d'accueil les réminiscences de son pays d'origine. L'évocation de cet ailleurs que l'on a quitté permet d'y rester ancré. Même pour ceux qui ne sont pas exilés, l'écriture du sentiment d'ancrage est liée à la célébration des racines du pays natal. Ainsi, Colette chante le village bourguignon de son enfance et surtout sa végétation et exprime, quand elle en est éloignée, une certaine nostalgie, tout comme Du Bellay décrit, dans Les Regrets, la douleur d'être éloigné de son village angevin, de ses parents, de ses racines. Cet attachement aux racines s'interpose dans l'expérience du voyage, la splendeur de Rome ne parvenant pas à effacer la douleur de ne pas être chez soi.
Cette volonté de s'ancrer dans les racines du pays des origines se lit également dans les écrits de ceux qui ne l'ont pas connu. Alice Zeniter dans L'Art de perdre, évoque le parcours d'une petite-fille d'harkis sur les traces de l'histoire familiale. Elle accomplit le processus inverse de la narratrice de Mauvaises herbes : il lui est nécessaire de retrouver ses racines pour pouvoir se sentir bien. Cette quête des racines peut également avoir une portée politique. Ainsi, les artistes de la Négritude, en revendiquant leurs racines africaines, luttent contre l'assimilation et se réapproprie l'écriture de leur histoire. Dans Peau noire masque blanc, Frantz Fanon démontre bien comment ce déplacement vers l'identité noire est salutaire pour pouvoir se construire. Toutefois, il ne s'agit pas de former à nouveau une dichotomie mais bien de viser à l'universalité de la condition humaine. Or, l'ancrage peut également faire naître une essentialisation des racines, un enfermement dans une identité qui se construit en s'opposant aux autres, comme le démontre Amin Maalouf dans Les Identités meurtrières. Il explique, par exemple, comment les individus qui ont plusieurs ancrages, sont victimes de ces racines multiples, comme si les unes pervertissaient, rendaient impures les autres. C'est ce que vit la narratrice du Ventre de l'Atlantique de Fatou Diome. Jeune Sénégalaise exilée à Paris, elle raconte comment elle est étrangère aussi bien en France qu'au Sénégal quand elle y retourne. Elle revendique sa liberté de pouvoir habiter « tous les replis du monde », de pouvoir s'inscrire dans ses racines et dans ce qu'elle construit par son expérience. Son ancrage se fait multiple, comme Amin Maalouf le développe : il est à la fois vertical et horizontal, sans nostalgie ou essentialisation mais sans effacement non plus.
Ainsi, le sentiment d'ancrage peut se décliner au pluriel. Edouard Glissant a développé une métaphore végétale, celle de l'identité rhizome, pour définir cette hybridité qui vise l'universalisme. Comme les plantes à rhizomes, les hommes s'enracinent à partir de la première racine puis en créent de nouvelles. Les artistes de la créolité revendiquent ainsi dans leur écriture ces ancrages multiples de leurs racines qui fondent leur identité hybride.
Si le mot « ancrage » renvoie à la mer, son sens figuré est associé à la métaphore végétale, celle des racines. Pour la narratrice de Mauvaises herbes, il faut planter pour en créer de nouvelles qui effacent les souvenirs qui empêchent de se fixer, d'habiter le pays où l'on vit. Pour d'autres, il faut au contraire cultiver les anciennes au risque d'y rester piégés. Cette dichotomie du sentiment d'ancrage — oublier pour se fixer ou se souvenir pour rester ancré dans le lieu de la naissance, pour savoir qui l'on est — peut être dépassée en considérant que le terme « ancrage » peut se décliner au pluriel pour construire une identité multiple plus propice à la rencontre avec l'Autre.