Causons bavardage

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Introduction

Aussi anecdotique puisse-t-elle paraître pour certains, la question du bavardage en classe fait débat. Et pour cause, autour de cette question, gravitent plusieurs problématiques dont celles de la gestion de groupe, du mal-être enseignant, de l'intérêt des élèves, des programmes scolaires… En dépit de sa constance et de sa pénibilité, ce fléau est passé sous silence. Il est donc nécessaire de prévenir le bavardage, d'ouvrir le dialogue et écouter le principal intéressé : l'enseignant. Plusieurs d'entre eux livrent leurs méthodes pour faire cesser ce bla-bla incessant, dont Florence Ehnuel qui (re)ouvre la polémique depuis quelques mois avec son pamphlet Le bavardage, parlons enfin. Justement parlons-en !
Des papotages discrets d'élèves au fond de la classe, aux mots mélangés – à peine masqués – de tout un groupe, le bavardage connaît plusieurs nuances. Il veut dire plusieurs choses. « On bavarde quand on s'ennuie, mais on bavarde aussi quand on est intéressé par le cours » nous rappelle Aziz Jellab, professeur de sociologie à l'université Lille 3 et auteur de plusieurs ouvrages sur la sociologie scolaire. Pour Florence Ehnuel, professeur de philosophie, les élèves ne savent plus se taire. Selon l'auteure de bavardage, parlons-en enfin, la discussion incessante des écoliers est le fléau le plus grave de l'enseignement. « Les enseignants le vivent comme si c'était de leur faute. Alors que pour les injures, par exemple, ils savent qu'ils sont les victimes ».
© PHOVOIR

Seuls contre tous

Il ressort chez tous les enseignants interrogés un sentiment de solitude terrible face aux flots de discussions incessantes. Matthieu, professeur de mathématique dans un collège en Avignon se livre : « Une fois qu'on a tout testé pour faire taire les bavardages, on se demande par quel miracle ils vont bien pouvoir cesser. C'est très difficile d'en parler entre collègues, puisqu'on a l'impression que certains sont épargnés et bénéficient d'une aura naturelle, quand nous, victimes, sommes condamnés à dispenser un cours dans le vacarme. »
C'est ce mélange d'angoisse, de remise en question, de sentiment d'humiliation, d'extrême fatigue et de cheminement intérieur complexe qui a poussé Florence Ehnuel à étudier la question du bavardage. Pour elle, continuer à exercer dans de telles conditions relève de l'ascèse. « En général, ce n'est pas intentionnellement contre le prof, mais il est usé par ce bruit et cette absence de considération. Dans la mesure où l'on a l'impression d'avoir tout essayé, tout mis en place, ce n'est plus de l'ordre de la pédagogie. » Reste alors à essayer de comprendre d'où vient ce problème.

Pourquoi les élèves bavardent-ils ?

Explication qui revient le plus souvent : « Un élève bavarde d'abord parce qu'il s'ennuie ». Beaucoup remettent en cause les programmes, qui leur semblent complètement inappropriés à la réalité du terrain. Autre raison souvent citée : la disposition dans la classe. Si deux amis sont voisins de table, c'est plus tentant. Vient en suivant la volonté de se faire remarquer en y allant de ses petits commentaires en direct sur le déroulement du cours.
Pour d'autres, il s'agit d'une façon de provoquer l'autorité. Certains enseignants ont l'impression que c'est le regard d'autrui qui pousse les élèves à parler entre eux : « S'il est catalogué comme indiscipliné, le bavard a une réputation à tenir. Il jouit d'une étiquette et en retire une certaine gloire » constate Matthieu.
Et ce problème est, selon beaucoup d'enseignants, un pâle reflet de la société dans laquelle évoluent les plus jeunes. Tout le monde parle en même temps. À commencer par la télévision, la radio ou au sein de la famille. Idem pour les réseaux sociaux et les SMS, où seule compte l'immédiateté de la parole, même irréfléchie. Dans un tel contexte il est impératif de se demander comment la transmission du savoir peut s'opérer.

Fond s'honore

Pour mieux comprendre le problème, nous nous sommes invités dans la classe de Yann, professeur de musique dans un collège d'Angers. Il commence sa journée par une leçon de chant avec les quatrièmes. Le cours est très vivant et bien documenté. À chaque information, l'enseignant et musicien, illustre son propos de vidéos ou d'extraits audio. Pourtant très vite, la voix de Yann se noie dans un véritable capharnaüm. À tel point qu'on a l'impression que ses propos sont le fond sonore d'un brouhaha passé en premier plan.
Lorsque l'on fait remarquer à un des élèves les moins attentifs son comportement, celui-ci rétorque très assuré que de toute façon, son père l'autorise à ne pas suivre le cours de musique au vu du faible coefficient de la matière. Yann a testé plusieurs méthodes qui se sont toutes soldées par un échec. Lorsqu'il demande de l'aide à sa hiérarchie, on lui fait bien sentir que cela ne fait pas partie des priorités. Après plusieurs années à se battre contre des moulins à paroles, le professeur a fait son deuil d'une qualité d'auditoire décente. Il confie qu'il lui arrive même d'écouter de la musique pendant le cours pour s'aérer et surtout se dépolluer de cette insupportable masse cacophonique que constituent les bavardages.

Jeu de rôle

Même souci pour Joëlle, toute jeune professeure d'art appliqué dans un lycée technique de Poissy. La différence avec la situation de Yann, est que sa matière est un coefficient important. La jeune femme n'est pas prise au sérieux par des élèves qui ont parfois le même âge qu'elle. Impossible de faire régner le silence. Décontenancée, Joëlle a pris le parti de dispenser ses cours dans un « charivari indescriptible ». Jusqu'au jour où elle reprend à plusieurs reprises un élève jusqu'à le mettre à la porte de la classe. Celui-ci fulmine et sort en la traitant de « raciste ». Il revient car avant de claquer la porte, il a oublié son téléphone que Joëlle a subtilisé entre-temps. Elle promet de lui rendre à une condition : inverser les rôles.
Elle propose le marché suivant à son élève : « Le temps d'une minute, tu te glisses dans ma peau. Est-ce que tu crois vraiment que si j'étais raciste, je m'embêterai à partager ma passion avec des gens que je n'aime pas ? Est-ce que tu penses vraiment que je m'embêterai à me lever parfois à 5 h 00 du matin pour préparer mes cours pour des individus que je n'estime pas ? ». L'enseignante force l'élève à répondre et à rentrer dans le jeu. Silence dans la classe, puis applaudissements. Depuis cette histoire, la jeune femme dispense ses cours dans une ambiance très agréable et a bien senti qu'elle avait réussi à instaurer un certain respect. « J'ai totalement improvisé et cette spontanéité, mêlée à un peu de folie, a fait le tour de l'établissement. Parfois des élèves qui ne sont pas les miens me saluent même poliment dans les couloirs du lycée ! »

Ceux qui luttent encore

Tous n'ont évidemment pas cette chance. Matthieu, le professeur de mathématiques en Avignon a testé plusieurs méthodes qu'il échange parfois avec ses collègues. « Certains regardent fixement les bavards sans parler. À un moment donné toute la classe les regarde et ils se sentent gênés. D'autres font passer les pipelettes au tableau. D'autres encore, font des plans de classe basés sur le manque d'affinités des voisins de tables, d'autres virent… bien sûr, rien n'est résolument efficace et chacune de ces recettes connaît ses limites ».
Florence Ehnuel avertit, puis sanctionne. Elle signifie un acte par un autre. « L'enseignant qui lutte encore fait des pas de fourmis, il combat par la force de ses valeurs pour une population qui ne le comprend pas. Il a raison de le faire à sa manière » souligne-t-elle.

Anti bla-bla

Face à la question fatidique : comment sortir de cette fatalité, les professeurs ne restent pas sans voix. Pour le sociologue, il est impératif de faire prendre conscience aux enseignants d'abord, puis à la société dans son ensemble que « cette forme d'indiscipline n'est pas le résultat de l'incompétence de l'enseignement, mais bien au contraire, qu'elle oriente des pistes de solution ». Joëlle insiste sur le fait que c'est aux professeurs de montrer l'exemple par le biais d'une vraie écoute aux élèves. Pour elle, il est impératif de comprendre qui on a en face de soi.
Selon Florence Ehnuel, il est primordial de poser une réflexion sur la façon de gérer la classe. « D'abord en mettant en place une pédagogie adaptée via des travaux en groupe, des pauses, des activités variées et ensuite en repensant le cours magistral qui ne peut plus aujourd'hui être qu'un outil parmi d'autres » Yann a entendu parler du co-enseignement, mesure qui consiste à faire intervenir deux enseignants dans une même classe. Ainsi, ces derniers supervisent des activités différentes à des moments distincts.
Enfin, tous les témoins de ce dossier insistent lourdement sur la formation du corps enseignant en terme de gestion de groupe, qu'ils estiment très insuffisante et inadaptée à la réalité du terrain. Tous déplorent un manque de formation continue, de suivi et de cadre. En réalité, ces derniers demandent simplement une plus grande écoute. Car sans elle, il est impossible d'obtenir la parole. N'oublions que si celle-ci est d'argent, le silence, lui, est d'or.

En savoir plus

  • Florence Ehnuel, Le bavardage : parlons-en enfin, Paris, Fayard, 2012, 68 pages.
  • Aziz Jellab, Sociologie du lycée professionnel. L'expérience des élèves et des enseignants dans une institution en mutation, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2009, 330 pages.
  • Aziz Jellab, Les étudiants en quête d'université. Une expérience scolaire sous tensions, Paris, L'Harmattan, 2011, 190 pages.
Dossier réalisé par la MAIF, mars 2012.
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