Parents – Professeurs : la force des maux

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Introduction

Une vidéo(1) mise en ligne par une association de professeurs américains a suscité des réactions dans le monde entier. Elle mettait en scène plusieurs enseignants qui adressaient des messages caustiques aux parents et à leurs chères têtes blondes. Sous des traits parodiques, cette vidéo met en valeur un phénomène qui perdure depuis des générations : l'équation parents – profs. Pourquoi une telle tension ? Comment y pallier ? Les deux parties nous livrent leur témoignage, arbitré par l'expert et militant, ancien directeur d'IUFM de Créteil, Jean-Louis Auduc.
© Myr MURATET / MAIF
(1)Vidéo accessible sur YouTube "Teachers' Message To Parents".

Une relation complexe

Pour Jean-Louis Auduc, la relation parent – prof s'avère complexe. Les pères et mères sont angoissés, ils ne sont pas certains que leurs enfants vivront mieux qu'eux. Ils sont conscients des menaces et des enjeux de l'époque. « Contrairement à ce que l'on avance dans beaucoup de médias, ils sont plus démunis que démissionnaires ». C'est ce que nous confirme Clément, professeur dans un lycée technique de la Région Centre « Ils ont beaucoup d'interrogation concernant le quotidien de leurs enfants. De ce qu'ils font et de la façon dont ils le font. Ce ne sont pas ces derniers qu'ils ne comprennent plus, mais bien le rythme, les leçons, la façon d'apprendre, etc. »
Les enseignants, quand à eux, sont désarmés face au dialogue à apporter aux parents. De l'avis de tous, il subsiste une carence à ce niveau-là. « À titre de comparaison, au cours de sa formation, un médecin bénéficie de trois semaines pour gérer des singularités et les exposer à la famille. Dans l'Éducation nationale, c'est au grand maximum dans la majeure partie des académies une demi-journée ou rien. À Créteil, jusqu'il y a trois ans, nous organisions deux jours de formation sur ces questions. Mais, nous étions une exception… ». Certains membres de l'Éducation nationale qui ont participé à ce dossier reconnaissent qu'ils n'ont jamais été formés à cela. « Il est pourtant capital de savoir comment convoquer une famille, exposer une situation, conserver la trace de l'entretien, gérer des inquiétudes, etc. » Il en ressort donc des pressions de chacun des côtés. « Lorsque l'on sent que la personne en face de nous est angoissée, on le devient aussi et ces deux angoisses font des étincelles » reconnaît Julien, intermittent du spectacle dont la fille aînée est au collège.

« DES » parents

Pour beaucoup d'enseignants, tout l'enjeu consiste à s'adresser auprès de publics parfois très différents. Jean-Louis Auduc précise qu'il n'existe pas « LES », mais bien « DES » parents. Certains se manifestent peu et n'envisagent pas la relation école - famille. Pour d'autres il existe un vrai problème de suivi de leur enfant dans l'enceinte de l'établissement. Cela, lié au fait qu'ils ne comprennent pas ou plus du tout les institutions scolaires. D'autres encore sont complètement dépourvus ou dépassés. « On entend souvent des profs se plaindre du fait de ne pas rencontrer les personnes que l'on a véritablement besoin de voir au moment des réunions », explique Jean-Louis Auduc. En cas de problème, beaucoup de pères et mères sont dans le soutien total de l'élève. Pour eux l'École est un dû, il n'y a donc pas de relation à entretenir avec elle.
Émilie, professeur dans un collège de l'Oise confie qu'elle a parfois le sentiment de convoquer les parents uniquement pour annoncer de mauvaises nouvelles. « En dépit des précautions que je prends, ils partent furieux, avant la fin de l'entretien en m'assurant que leur adolescent est un ange et que je ne sais pas m'y prendre ». Dans la grande majorité des témoignages, on note que les intervenants regrettent que la rencontre famille – établissement ne se passe qu'à des moments critiques de la scolarité de l'élève.

Enfant roi

Le terme « enfant roi » revient dans tous les témoignages d'enseignants interrogés, comme facteur de distension avec le foyer. Pour Clément, les complexités rencontrées avec ses élèves proviennent parfois d'un défaut de savoir-vivre. « Un adolescent qui ne comprend pas pourquoi ça ne se fait pas de couper la parole à un enseignant ou pourquoi il faut le vouvoyer, et qui est défendu par ses parents en cas de sanction, ne montre par la suite, plus aucun signe de respect. Il agit en toute légitimité. »
Jean Louis Auduc va plus loin, et parle de « garçon roi ». Selon cet ancien Directeur d'IUFM, 90 % des sanctions touchent les jeunes garçons. « En pleine crise d'identité, l'adolescent va transgresser l'école. Il s'agit d'une façon de sortir de l'enfance, d'un rite d'initiation, et le plus souvent il sera soutenu, non pas par sa famille, mais par sa mère ». Autre fait notable, les enseignants constatent que le lien avec l'école se fait majoritairement par la maman dans la quasi-totalité des cas. Figure de l'autorité, les pères sont les grands absents de la relation foyer – école.

« Parler le prof »

Côté famille, on déplore un certain manque de clarté dans la communication de l'établissement scolaire. « J'ai parfois l'impression qu'il faut « parler prof » deuxième langue pour tout comprendre » reconnaît Géraldine de Quimper, mère d'un jeune collégien et commerçante. Entre les sigles d'orientation, les abréviations, le jargon… la maman débordée ne s'y retrouve pas. Elle a même du mal à aider son fils à faire ses devoirs. « J'ai l'impression que tout a changé depuis mes études. De l'organisation aux programmes eux-mêmes. Par exemple, j'étais douée en grammaire et aujourd'hui, tout a changé ! », regrette-t-elle.
Pour Jean-Louis Auduc le problème d'incompréhension réside dans le fait que le secondaire n'a plus aucun rapport avec ce que les parents ont connu. « C'est bien normal, puisqu'on ne parle plus que de l'école de manière sensationnaliste. On n'aborde nulle part la scolarité. Je rêve d'un document de quatre pages, comme il en existe partout ailleurs en Europe que l'on distribuerait aux familles et qui expliquerait : 1- Comment l'établissement fonctionne. 2- Comment il fonctionnait avant. 3- Qu'est ce qui a changé. 4- Pourquoi c'est mieux aujourd'hui. »
Des deux bords, on reconnaît que le fonctionnement scolaire est méconnu par nombre de citoyens. On regrette que le service public, à la télé, à la radio, ne réponde pas plus aux interrogations des uns et des autres, en traitant des sujets comme l'orientation, le choix des langues, les équipes pédagogiques… Ce qui se fait chez la plupart de nos voisins européens.

Une communication efficace

Toutes ces tensions seraient donc liées à un manque de compréhension et donc de communication des deux parties. Professeur et mère de famille, Émilie applique une méthode toute simple avec chacune des casquettes : Elle s'intéresse avec beaucoup de sincérité aux uns et aux autres, « sans interférer dans les sphères privées ou les champs de compétences. » La jeune femme est convaincue qu'il s'agit là d'un plus pour la réussite des élèves, mais aussi pour celle de l'enseignant.
Jean-Louis Auduc insiste sur les bases d'un dialogue à mettre en place dès la rentrée. Il propose d'organiser une rencontre de début d'année, dans un esprit positif. Il est essentiel, selon lui, d'insister sur le fait que chaque membre de la famille qui entoure l'élève peut se rendre dans l'établissement sans recevoir uniquement de mauvaises nouvelles. « Il ne faut pas angoisser. Je préfère largement le terme « inviter » plutôt que « convoquer ». Il est nécessaire de mieux intégrer les parents à la scolarité », affirme-t-il.
Géraldine, quand à elle, aimerait être rassurée sur ce que son fils apprend à l'école. « Je reconnais que je suis obsédée par le niveau de la classe de mon enfant. L'établissement n'a pas bonne réputation et je n'aimerais pas qu'il en pâtisse au moment du bac. » Pour pallier ce genre d'inquiétude, certains professeurs proposent des évaluations, d'autres militent pour la création d'associations d'anciens élèves, afin de montrer qu'en dépit de la réputation de tel collège ou lycée, on peut réussir. « N'oublions pas qu'une bonne scolarité des jeunes est la seule récompense » rappelle Clément.

Regards croisés sur l'éducation

Conscient de l'importance de ce thème et fidèle à ses valeurs, la MAIF a organisé une rencontre virtuelle entre parents et professeurs entre le 30 novembre et le 15 décembre 2011, au cours de laquelle 90 parents et 50 enseignants ont exprimé leur expérience du système éducatif français et évoqué des pistes pour l'améliorer.

En écho à cette gigantesque réunion parents – professeurs, la MAIF a recueilli et compilé les propos de chaque intervenant dans un ouvrage accessible à tous Parents d'élèves – professeurs : regards croisés sur l'Éducation : 10 idées qu'ils voudraient faire entendre. Dans l'espoir qu'il alimente le débat public, qu'il inspire les politiques de demain et bien évidemment qu'il permette à tous de se fédérer pour la réussite de chacun.
À télécharger : Regards croisés sur l'éducation — www.maif.fr
Dossier réalisé par la MAIF, mai 2012.
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