Prévenir l'illettrisme

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Introduction

L'illettrisme touche plus de 3 millions de personnes en France. La lutte contre ce fléau commence dès l'école maternelle, avec les apprentissages fondamentaux. Mais le combat ne s'arrête pas là. Chaque jour, des professionnels du terrain poursuivent la lutte auprès de publics très différents. Leurs missions ? Susciter, animer et coordonner la politique nationale d'apprentissage de la lecture et de l'écriture.
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Ces 3 millions de Français

Dans le métro, un magasin ou dans la rue, un inconnu vous a abordé pour vous demander de lui déchiffrer une indication. Vous voici face à la réalité de millions de Français. Souvent invisibles, mais pas marginales, les personnes confrontées à l'illettrisme font tout pour le cacher, contourner leurs difficultés et passer inaperçues. Comme nous allons le voir plus loin, ce problème est loin d'être exclusif des plus jeunes. Il concerne toutes les classes d'âge, toutes les catégories sociales, même si l'on sait que les hommes sont plus souvent touchés que les femmes.
Véritable handicap de la vie quotidienne, il n'est pas apanage des cités. Le phénomène est présent sur tout le territoire. L'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI), nous apprend que 67 % des personnes illettrées vivent en zone rurale, faiblement peuplée. Là encore, contrairement aux idées reçues, ce problème ne concerne pas que les exclus. Plus de la moitié des personnes concernées travaillent. Ne pas savoir lire et écrire n'est pas synonyme d'incompétence. Et ne rime pas non plus avec bêtise. Ces hommes et ces femmes se sont forgés une culture, des connaissances, des compétences ou un savoir faire, sans avoir recours à l'écrit. Autre préjugé à combattre : cette inaptitude et l'immigration ne sont pas liées non plus. La lutte contre l'illettrisme ne doit pas être confondue avec la politique d'apprentissage en faveur des migrants. Après avoir dressé le constat général, petit tour sur les bancs de l'école.

300 000 élèves chaque année

Aujourd'hui, en France, quatre écoliers sur dix entrent en 6e avec de graves lacunes. « Cela fait 300 000 élèves chaque année », nous apprend Éric Nedelec, coordinateur national de l'ANLCI. Sur cette totalité, près de 200 000 d'entre eux ont des acquis fragiles et insuffisants en lecture, écriture et calcul, plus de 100 000 n'ont pas la maîtrise des compétences de base dans ces domaines.
« La situation va en se dégradant depuis 15 ans » constate Luc, professeur au collège près de Lyon. Toutes les études montrent qu'un élève entrant en 6e avec des lacunes en lecture/écriture/calcul a une plus grande propension au décrochage scolaire. « Le collège et le lycée ne sont pas les lieux où l'on apprend les savoirs fondamentaux » affirme ce professeur. Ces chiffres sont accablants, cependant la population la plus touchée par l'illettrisme reste celle des 18-65 ans, dont 57 % travaillent. Comment cela se passe-t-il ?

L'illettrisme au travail

Le Conseil d'orientation pour l'emploi (COE) nous apprend que 8 % des salariés auraient du mal à lire et écrire. « Ce qui devient de plus en plus rédhibitoire même pour des emplois peu qualifiés », constate Marie-Pierre Carrère Gée Présidente du COE. Près de six personnes sur dix atteintes d'illettrisme occupent cependant un emploi. La moitié a plus de 45 ans. Parmi les chômeurs, 15 % sont dans l'impossibilité de déchiffrer le moindre signe, constate l'ANLCI. « Les difficultés de lecture, d'écriture et de calcul n'empêchent pas l'accès à certains emplois. Mais le marché du travail devient de plus en plus sélectif et un nombre croissant de personnes n'a plus accès à des emplois non qualifiés », constate Éric Nedelec. « Ces personnes sont particulièrement vulnérables dans le monde du travail », souligne Marie-Pierre Carrère Gée. De plus, les voilà confrontées à de nouvelles tendances qui font appel à l'écrit : Internet et les nouvelles technologies, la coordination au travail, la dématérialisation des échanges, les rénovations technologiques. Tout ceci implique un changement d'habitudes et donc une capacité à s'adapter aux nouvelles exigences », ajoute la présidente qui appelle le monde du travail à s'organiser et à ne plus se voiler la face. Message lancé depuis des années par l'ANLCI à l'échelle de toute la nation. « Réunir pour mieux agir, il s'agit là de notre slogan, mais surtout de notre méthode de travail, car il y a urgence », précise Éric Nedelec.

L'urgence

Pour mieux comprendre le cœur du problème, nous nous sommes rapprochés de l'association Par Chemins, qui milite activement en faveur du droit à l'apprentissage pour tous et à tout âge de la vie. Impossible de recueillir le témoignage de personnes atteintes d'illettrisme, les membres de Par Chemins l'expliquent : « Ces individus ont une image extrêmement dévalorisée d'elles-mêmes. Elles sont invisibles et cherchent à le rester. Au quotidien, elles ont honte de parler de leurs difficultés et craignent le regard de l'autre. »
Éric Nedelec abonde : « Le cœur du problème, la plus grande complication, consiste à réapprendre. L'importance, c'est d'oser parler de ses propres difficultés et accepter de franchir un premier pas ». Pour le coordinateur national de l'ANLCI, il est impératif de trouver le moyen qui va permettre d'activer un levier. « Il faut envisager toutes les solutions et surtout faire accepter cette situation auprès du regard extérieur. Ces personnes vivent comme vous et moi, sauf qu'elles surmontent et apprennent à dépasser une multitude d'obstacles au quotidien. »

L'action préventive

Selon les spécialistes interrogés, il est impératif de procéder à une grande campagne de sensibilisation à l'échelle du pays. Éric Nedelec parle d'action collective. « Il ne faut pas chercher une cause unique. Il n'y a pas qu'un coupable à cette situation. Ne rentrons pas dans une logique de désignation et partageons-nous les responsabilités ». Parmi les premières pistes d'action, Luc, le professeur de collège lyonnais, propose d'impliquer la famille à la réussite des enfants. « Je suis persuadé qu'il y a urgence à casser la spirale de l'échec des parents. Si ces derniers sont réfractaires à l'école, à nous de montrer une image plus actuelle où chacun a sa place et ses chances de réussir. »
Pour le jeune homme, s'informer sur la réalité du problème est déjà un premier pas. « Cela permet de prendre conscience que l'on n'est pas tout seul. Et cela nous aide aussi à différencier les modes de communication. Un adulte qui ne sait ni lire, ni écrire aura plus de réticence à participer à la liaison avec l'établissement. À nous de lui réapprendre le langage scolaire ».
Enfin, tous les protagonistes de ce dossier s'entendent pour dire que les actions éducatives et culturelles avant, autour et à l'école s'imposent, de manière à familiariser les tout-petits avec les mots, avec les livres, encourager les parents à suivre la scolarité de leurs enfants, les soutenir dès les premières difficultés et créer des conditions favorables à la réussite des premiers apprentissages. En terme de sensibilisation, Éric Nedelec affirme qu'il n'y a pas meilleur ambassadeur de sa propre cause qu'une personne sortie de l'illettrisme.

« Il n'y a pas d'âge pour apprendre »

L'association Par Chemins nous a permis d'entrer en contact avec une ex-illettrée qui nous raconte son parcours. Privée d'école maternelle pour des raisons géographiques, c'est seulement à l'âge de six ans qu'elle fait sa première rentrée scolaire. En décalage complet avec ses camarades, elle s'isole et s'ennuie. Une assistante sociale propose de lui faire rattraper son retard dans un foyer de l'enfance. Malgré cela, elle ne le rattrapera jamais. Beaucoup plus tard, las de ne pas pouvoir remplir ses papiers administratifs sans passer par une tierce personne, elle se décide à vaincre ses craintes et à poursuivre une formation. Lorsqu'on lui demande ce que les lettres ont changé dans sa vie, elle répond que ce qui a changé, c'est le regard qu'elle porte sur les personnes en difficulté. Aujourd'hui elle communique plus facilement avec ses enfants et avec de nouvelles personnes. Elle est extrêmement fière de faire part de son expérience et conseille à ceux touchées par ses difficultés d'avant, de ne pas avoir honte d'en parler et surtout de ne pas avoir peur, car elles ne seront pas jugées. « Il n'y a pas d'âge pour apprendre », c'est pourquoi cette femme invite chaque personne en situation d'illettrisme à pousser la porte et à ne surtout pas la laisser se refermer derrière soi.
Dossier réalisé par la MAIF, avril 2012.
Un grand merci à L'ANLCI pour tous les contacts

En savoir plus

  • Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI) — www.anlci.gouv.fr
  • Les réseaux d'aides spécialisées aux élèves en difficulté (Rased) — www.education.gouv.fr
  • Franca Lugand-Ciacci, L'École assassinée, Paris, L'Harmattan, 2008.
  • Franca Lugand-Ciacci, Manuel pratique de préparation à l'écrit en prévention de l'illettrisme - Maternelle - CP, Paris, L'Harmattan, 2011.
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