La prévention de la radicalisation en milieu scolaire

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Introduction : une tentative de définition

La radicalisation prend sa source bien avant le xxie siècle, comme l'attestent les attentats qui ont eu lieu au cours du xixe siècle. Elle ne se résume pas à la radicalisation religieuse. On devrait parler de radicalités au pluriel et par conséquent de radicalisations au pluriel. D'ailleurs, « Radicalités » était au programme de l'épreuve de culture générale du concours commun d'entrée aux IEP en 2018.
Dans La Tentation radicale. Enquête auprès des lycéens (Paris, PUF, 2018), Olivier Galland et Anne Muxel donnent la définition suivante : « la radicalité suppose un ensemble d'attitudes ou d'actes marquant une volonté de rupture avec le système politique, social et culturel, et plus largement avec les normes et les mœurs en vigueur dans la société ».
Dans le cas précis de la radicalisation djihadiste, il ne s'agit pas d'une simple rébellion contre l'ordre établi. L'objectif de ce type de radicalisation est de remplacer par les armes la démocratie par une théocratie reposant sur la loi islamique (la charia)(1). L'idéologie qui sous-tend cette radicalisation impose un mode de vie et des comportements appropriés à la charia. Elle divise en deux catégories la population : ceux qui y adhèrent et ceux qui doivent mourir.
Ressources :

L'état des lieux de la recherche : une tentative de dresser des profils

En tant que membre de l'Éducation nationale, il faut se garder de reproduire des clichés, de projeter des peurs et ainsi de reproduire les discriminations auxquelles sont sensibles les jeunes élèves. Les discriminations dans le cadre des institutions étatiques sont un terreau pour se désolidariser du lien social.
Ressources :
  • Un état des lieux de la recherche a été dressé en mars 2016 par l'Alliance ATHENA (Alliance nationale des sciences humaines et sociales) et remis par son président Alain Fuchs : « Recherches sur les radicalisations, les formes de violence qui en résultent et la manière dont les sociétés les préviennent et s'en protègent ».
  • Le site Eduscol offre une bibliographie sur les recherches concernant la radicalisation.
  • Une bibliographie des chercheurs travaillant sur les questions de radicalisation et de terrorisme est proposée par Esther Huet et al. (mise à jour au 9 janvier 2018).
Ces études reviennent sur plusieurs idées reçues.
• L'étude sur le profil de 137 djihadistes jugés par les tribunaux français, de Marc Hecker, chercheur à l'Institut français des relations internationales (IFRI), repose sur un échantillonnage ; cette méthode veut donc éviter les généralisations. Selon lui, il n'y a pas de profil-type mais des marqueurs récurrents. Les questions biographiques n'expliquent pas tout ; de même, dans le processus de radicalisation, Internet est un élément facilitant mais non suffisant. Ainsi, la catégorie du loup solitaire, cas exceptionnel, ne fait pas sens. La radicalisation est un effet de groupe qui implique organisations et rencontres. Il existe des cas de dynamique au sein de la famille et d'amis se connaissant de longue date. La radicalisation n'est pas forcément manipulation mentale mais une recherche personnelle. Il existe des cas de délinquance préalable sans que cela soit systématique.
Les djihadistes étudiés sont plus pauvres, moins bien insérés professionnellement, d'un niveau d'éducation plus faible, plus liés à la criminalité et plus liés au Maghreb et à l'Afrique subsaharienne que la moyenne de la population. Mais les causes sociales et démographiques seules n'expliquent pas le passage à l'acte et le terrorisme.
Ressource : Marc Hecker, « 137 nuances de terrorisme. Les djihadistes de France face à la justice », Études de l'IFRI, Focus stratégique, n° 79, avril 2018.
• Dans une enquête menée en avril 2018 pour l'Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire (INJEP) auprès de 7 000 lycéens, Laurent Lardeux remarque que les taux d'adhésion au système scolaire des élèves sont très proches d'un type de lycée à un autre : là où d'importantes inégalités sociales apparaissent et où l'établissement est fréquenté en majorité par des descendants d'immigrés, on ne voit pas davantage d'élèves éloignés des valeurs transmises par l'école que dans un lycée socialement et ethniquement plus mixte.
Dans les territoires les plus précarisés, on croit moins en l'idéal républicain sans que cela débouche sur la radicalisation. Au contraire, cela peut faire aboutir à une volonté de réussite et de dépassement des injustices et des discriminations. Les jeunes ont confiance en leurs chances d'avoir un avenir qu'ils voient meilleur que celui de leurs parents par le biais de l'école républicaine. Ils expriment de l'ambition même s'ils se disent moins bien traités en raison de leurs origines lors de l'orientation ou lors des rencontres avec la police.
Ressource : Laurent Lardeux, « De la discrimination aux attitudes protestataires ? Enquête dans les lycées populaires », INJEP, Analyses & synthèses, n° 12, avril 2018.
• Dans La Tentation radicale. Enquête auprès des lycéens (2018), Olivier Galland et Anne Muxel expliquent également que ni les facteurs socio-économiques ni les discriminations ressenties ne sont « décisifs » pour expliquer la tentation radicale religieuse. Sans surprise, les garçons sont plus perméables que les filles à la violence et à la déviance.
Les auteurs présentent comme un résultat majeur de leur enquête le fait que ce sont les facteurs prédictifs d'absolutisme religieux qui jouent un rôle et non des facteurs extra-religieux (exclusion économique, discrimination, malaise identitaire).
Ils analysent également les réactions des lycéens aux attaques terroristes de janvier et novembre 2015. L'enquête aboutit à des résultats contrastés : une majorité de jeunes ont vécu ces événements comme un traumatisme, un moment de partage en commun et d'adhésion aux valeurs républicaines et une faible minorité « comprend » les motivations des terroristes. « Il existe chez [cette minorité] une tension entre respect de la liberté d'expression et idée d'une blessure identitaire due aux caricatures de Mahomet. »
Anne Muxel décline la « radicalité politique » en une « radicalité de protestation » et une « radicalité de rupture », lesquelles « relèvent d'univers culturels assez clivés ». Il est question de la violence sourde du monde social comme facteur déclencheur de la radicalité (au sens large) des jeunes lycéens.
• Laurent Bonelli et Fabien Carrié, auteurs du rapport « Radicalité engagée, radicalités révoltées. Une enquête sur les mineurs suivis par la protection judiciaire de la jeunesse » remis à la garde des Sceaux le 28 mars 2018, ont étudié 133 dossiers de mineurs radicalisés (corses, militants d'extrême droite, nationalistes basques, islamistes violents) et distinguent deux profils :
  • les « révoltés » qui s'engagent dans une radicalité apaisante ou rebelle ou agonistique ;
  • les « engagés » qui relèvent d'une radicalité utopique.
La gravité des actes des « engagés » est plus importante alors qu'ils sont peu connus des services de police, vivant souvent au sein d'une famille biparentale, investis intellectuellement dans leurs études. Les filles sont plus nombreuses dans ce type de radicalités.
Les auteurs définissent ainsi quatre types de radicalités :
  • « radicalité apaisante » : recherche d'un certain apaisement face à un désordre familial ;
  • « radicalité rebelle » : transfert de leur opposition aux institutions via un processus de radicalisation ;
  • « radicalité agonistique » : provocation vis-à-vis de l'encadrement familial, opposition frontale aux parents ;
  • radicalité des « engagés » : elle « répond à une urgence existentielle de pouvoir se projeter dans le futur notamment du fait de la reconfiguration des projets qui s'opère avec le passage en 3e ou en seconde ».
Ressource : Laurent Bonelli et Fabien Carrié, « Radicalité engagée, radicalités révoltées. Une enquête sur les mineurs suivis par la protection judiciaire de la jeunesse », 28 mars 2018.
• La chercheuse en sociologie Isabelle Lacroix, dans son article « Radicalisations et jeunesses. Revue de littérature » de mars 2018, reprend l'histoire des jeunes radicalisés depuis les années 1970. Elle fait un point sur la recherche et les controverses concernant la radicalisation religieuse en opposant l'« islamisation de la radicalité » des jeunes et la « radicalisation de l'islam ». Elle corrige l'image de ces jeunes radicalisés que construisent les médias, appelle à une approche multicausale et passe en revue les lieux de la radicalisation. Elle dresse un tableau des analyses des perspectives subjectives comme la frustration, la discrimination, la construction identitaire. Elle analyse l'apport de la sociologie de la jeunesse comme période biographique rendant disponible à la radicalisation.
Ressource : Isabelle Lacroix, « Radicalisations et jeunesses. Revue de littérature », INJEP, Notes & Rapports, mars 2018.

La politique de prévention de la radicalisation de l'Éducation nationale

Le pilotage de la politique de prévention de la radicalisation violente du ministère de l'Éducation nationale est assuré par l'administration centrale (Direction générale de l'Enseignement scolaire – DGESCO) en lien avec le haut fonctionnaire de défense et de sécurité (HFDS) et le cabinet du ministre.
Cette politique de prévention mobilise tous les personnels de l'Éducation nationale pour intervenir le plus en amont possible et interrompre le processus d'engagement dans la radicalisation violente. Elle doit être partenariale, croisant les regards et les compétences du signalement jusqu'au suivi.
Cette politique de prévention se décline selon quatre axes :
  • la prévention ;
  • le repérage et le signalement ;
  • le suivi des jeunes en voie de radicalisation ;
  • la formation des personnels(2).
Sont détaillés ci-dessous les principaux outils de cette politique.
Un référent radicalisation
Un poste de référent radicalisation a été créé dans chaque académie et chaque département. Ces référents « prévention de la radicalisation » sont joignables par tous les personnels de l'Éducation nationale sous couvert du chef d'établissement.
Les CPRAF
Des cellules préfectorales de suivi pour la prévention de la radicalisation et l'accompagnement des familles (CPRAF) sont composées des services de l'État, des collectivités territoriales et d'associations. Elles sont placées sous l'autorité du préfet. L'IA-DASEN ou son représentant est membre de ces cellules.
Ces cellules assurent le suivi de jeunes signalés comme étant « en voie de radicalisation », mais non inculpés pour des faits « à caractère terroriste ».
Une réunion mensuelle est organisée en préfecture et co-présidée par le procureur de la République, pour suivre et appliquer des traitements spécifiques, en fonction des profils des personnes en voie de radicalisation. Elle permet de suivre les jeunes et leur famille afin de prévenir les actes violents.
Un numéro vert
Un numéro vert national d'assistance, d'orientation et de signalement est disponible : 0 800 005 696.
La plateforme nationale Stop-djihadisme
La plateforme Stop-djihadisme permet à chaque citoyen de faire part de ses inquiétudes ou doutes en faisant un signalement auprès des autorités compétentes qui peuvent procéder aux vérifications. Elle apporte en outre analyses et conseils notamment avec #toujourslechoix.
La plateforme PHAROS
Le ministère de l'Intérieur a mis en place un dispositif permettant le signalement en ligne des contenus et comportements illicites sur Internet : PHAROS, c'est-à-dire la Plateforme d'harmonisation, d'analyse, de recoupement et d'orientation des signalements. Elle dépend de la Direction centrale de la police judiciaire.
Un livret pour les personnels de l'Éducation nationale
Ce livret est intitulé « Prévenir la radicalisation des jeunes » ; il rappelle le devoir de signalement (article 40 du Code pénal) et liste les contacts possibles : numéro vert, site stop-djihadisme, référent de l'Éducation nationale, CPRAF.
Il donne aussi des indications sur les signaux de la radicalisation :
  • un élève en rupture avec les autres (il s'isole à la cantine pour des raisons religieuses, ou impose aux autres le jeûne du ramadan, de ne pas fêter Noël, il refuse de se mêler à ses camarades filles…) ;
  • un discours très manichéen avec des visions du monde très tranchées et des oppositions de type « bien/mal », « pur/impur », « eux/nous » ;
  • des changements de comportements alimentaires, vestimentaires, linguistiques, financiers et comportementaux avec les camarades et/ou la famille ;
  • un rejet de l'autorité et de ses représentants, une violence accrue sur le plan verbal ou physique, de la dissimulation, une appétence pour les discours complotistes.
Le Plan national de prévention de la radicalisation
Parmi les 60 mesures que compte le Plan national de prévention de la radicalisation de février 2018, dix mesures concernent l'école et sont destinées à prémunir les esprits contre la radicalisation.
Défendre les valeurs de l'École républicaine
  • Mesure 1 : Développer les dispositifs de soutien à la laïcité aux niveaux national et académique, en les adaptant aux besoins locaux. Renforcer la formation aux valeurs républicaines des enseignants et de l'ensemble des personnels de la communauté éducative.
  • Mesure 2 : Développer plus particulièrement dans les quartiers sensibles les plans « devoirs » et « mercredis » pour mieux accompagner les élèves dans leurs apprentissages, y compris en matière d'éducation aux médias, sur les temps scolaires et périscolaires.
Fluidifier la détection dans l'ensemble des établissements scolaires
  • Mesure 3 : Diffuser dans l'ensemble des établissements scolaires le guide établi par l'Éducation nationale à l'attention des chefs d'établissements afin de fluidifier encore davantage la détection dans les établissements relevant de l'Éducation nationale. Sur la base de kits de formation conçus et mis à disposition par le SG-CIPDR, former les policiers et les gendarmes exerçant déjà des missions de prévention et de proximité auprès des établissements scolaires pour améliorer les actions de prévention de la radicalisation et la détection des indicateurs de basculement.
  • Mesure 4 : Diffuser le guide et les formations développées par l'Éducation nationale dans les lycées maritimes, agricoles, militaires et dans les centres de formation des apprentis (en lien avec les régions), afin de faciliter la détection et l'accompagnement des jeunes signalés. Dans l'enseignement agricole, étendre les formations dispensées aux personnels de direction, aux équipes pédagogiques et éducatives, et favoriser l'utilisation des outils existants tant en interne qu'en externe.
Travailler en réseau dans le contrôle de la scolarisation en établissements d'enseignement hors contrat et de l'instruction dans la famille
  • Mesure 5 : Faire évoluer le régime juridique encadrant l'ouverture des établissements d'enseignement privés hors contrat en unifiant les trois régimes déclaratifs actuels et en renforçant leur efficience.
  • Mesure 6 : Au niveau national, spécialiser des équipes d'inspecteurs académiques et diffuser au niveau territorial un guide de bonnes pratiques sur les contrôles des établissements d'enseignements privés hors contrat.
  • Mesure 7 : Au niveau départemental, mettre en place une formation restreinte de la cellule de prévention de la radicalisation et d'accompagnement des familles (CPRAF), pour coordonner les contrôles des établissements hors contrat et des situations d'instruction à domicile en cas de suspicion de radicalisation.
  • Mesure 8 : En cas de signalement de radicalisation et sous le pilotage du préfet, améliorer la fluidité de la transmission de l'information avec le maire et l'inspection académique. L'objectif étant de s'assurer du caractère exhaustif du recensement des enfants soumis à l'obligation scolaire et d'accélérer la mise en œuvre des contrôles obligatoires en matière d'instruction dans la famille. Les services académiques doivent s'assurer que le suivi de la situation du mineur se fait dans les meilleures conditions.
Renforcer les défenses des élèves
  • Mesure 9 : Prémunir les élèves face au risque de radicalisation dans l'espace numérique et aux théories du complot en systématisant l'éducation aux médias et à l'information (EMI), tout en développant leur pensée critique et la culture du débat.
  • Mesure 10 : Poursuivre la formation pédagogique des personnels, développer les ressources et outils à disposition (www.eduscol.education.fr, www.reseau-canope.fr, www.clemi.fr).
Des actions pour les élèves au sein des programmes scolaires
La formation de la personne et du citoyen s'appuie notamment sur :
  • l'enseignement moral et civique (l'EMC) ;
  • l'éducation aux médias et à l'information (l'EMI) ;
  • en transdisciplinarité, la construction de la pensée critique ;
  • l'approche nuancée et objective de l'histoire des idées et des faits religieux.

La gestion des retours des « revenants » au sein des établissements scolaires

Selon les préconisations d'Édouard Philippe évoquées dans une longue lettre de février 2018(3) sur la coordination des services impliqués dans ces retours, les mineurs « revenants » scolarisés sont estimés à 500, une majorité en école maternelle et dans le primaire. Ils seront plus nombreux dans les années à venir.
Ces enfants ont reçu une éducation radicale, vu voire commis des atrocités ; ils sont rescolarisés après considération des personnels chargés de leur suivi. Le lien se fait avec le médecin scolaire dans l'établissement et le DASEN est responsable de leur scolarisation avec des partenariats. Cela signifie que, au niveau d'un établissement, les enseignants ne sont pas nécessairement mis au courant du passé d'un « revenant ». Ces mineurs sont suivis par le CPRAF.
(3)Instruction n° 5995/SG du 23 février 2018.

Conclusion

En guise de conclusion, rappelons les préconisations du RAN(4) (Radicalisation Awareness Network Prevent) : donner aux éducateurs qui sont les plus susceptibles d'avoir une influence positive les moyens d'agir en développant certaines compétences comme tenir des conversations difficiles, constituer des réseaux avec eux, créer des aides et des supports notamment sur le net, mieux les préparer à soutenir les valeurs de la République et non pas seulement à appliquer un programme.
Dossier réalisé en février 2019.
(4)Manifeste pour l'éducation – Donner aux éducateurs et aux établissements scolaires les moyens d'agir.
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